On me rappelle la tague…
16 octobre 2008
…mais comme, par les temps qui courent, je suis nulle part en même temps, j’aurais du mal à vous montrer une image intéressante, sinon celle d’une pile de livres sur une table près d’une fenêtre, et quelques cahiers spirale (je fais encore mes premiers jets à la mitaine).
Si vous voulez, toutefois, vous pouvez imaginer un cubicule gris avec vue sur un mur gris (et, si on tourne légèrement la tête, sur un ciel gris où des vautours font des cercles en surveillant les passants). D’un côté une vue sur le centre-ville. De l’autre, une montagne toute verte surmontée de symboles ésotériques. Non loin de là, un ange fait du taï chi. Au loin, on aperçoit parfois un train qui transporte des personnes et des choses que vous ne verrez jamais. Et plus près, des fournitures de bureau, des crayons gris, un ordinateur gris, des dictionnaires gris, c’est à la mode le gris. C’est à peu près ça. Toute ressemblance avec des lieux réels ne saurait être que coïncidence fortuite.
En plus, il y fait un froid épouvantable, ces jours-ci. Rien ne fournit à me réchauffer. Le thé gèle dans ma tasse quétaine, souvenir du « Canada ». J’enferme le chat dans une pièce la nuit, et il en ressort tout blanc.
Tague à Lora Zepam, si elle ne l’a pas déjà eue.
Formes de liberté
20 septembre 2008
Pendant mon retour du travail, je croise deux jeunes qui traversent le boulevard, l’air bohème, sac au dos. Ils semblent porter sur eux leurs seules possessions. L’un d’eux a une guitare. Je remarque soudain qu’il a aussi un chat, juché sur son épaule, docile et bien agrippé au sac à dos. Plus loin dans la pente gazonnée, le chat saute par terre et court, précède ses maîtres, les attend. Je me demande quelle sorte de dressage cela a pu demander pour pouvoir voyager ainsi avec un chat, sans cage, et je songe que même une liberté des plus totales, comme celle de ces jeunes semble être à mes yeux, n’exclut pas une part de conditionnement qui, au lieu de la diminuer, en fait pleinement partie et la sert. Moi qui me trouve si peu libre, à travailler dans une cage selon un horaire précis et à rentrer chez moi le soir dans une autre cage, celle-là en forme d’autobus, avec les autres prisonniers, n’ai-je pas ce même espace de liberté qui me pend au bout du nez ?
Mouvoir les mains comme les nuages
18 août 2008
J’ai beau me tromper tout le temps, on dirait que le vrai me suit partout, surtout quand je le cherche le moins.
Assise dans l’autobus, je regarde les nuages, de diverses tailles et altitudes, qui courent dans le ciel à des vitesses variables. Ils ont tant de choses à me dire, dans leur langage de vent, sur la loi de la relativité, sur le cycle de l’eau, sur le réchauffement climatique, sur les agencements de couleurs et de textures, sur la perspective, sur les mythologies, sur ma petitesse relative et sur les capacités étonnantes de mon corps et de mon esprit qui me permettent d’examiner ces géants. Ces nuages sont de véritables encyclopédies. Proust ne voyait-il pas toute son enfance, jusqu’aux détails des fleurs et des jardins, dans une tasse de thé ?
Les nuages me disent que la peur n’existe pas dans le monde. Que je suis celle qui l’a inventée. Il me laissent croire que la sagesse pourrait être une chose facile.
Il faut avoir de l’ambition, paraît-il. Travailler, avoir du succès, faire de l’argent. Toujours en vouloir un peu plus. Je n’y comprends rien.
Individuum est ineffabile
4 août 2008
Je suis partie ailleurs pour voir si j’y étais. À maintes reprises d’ailleurs, mais je suis introuvable. Où suis-je, qui suis-je, où vais-je ? Partout et nulle part en même temps. En fait, je ne suis presque rien. Je suis un nom sur un passeport expiré, le souvenir d’une nuit neigeuse de novembre, conséquence logique d’un accident de février. Je suis dans les archives de quelques universités. Je suis une série de chiffres sur un relevé de paie, je suis quelques semaines de vacances par année. On m’aperçoit quelquefois dans un café les mercredis soirs. Je me matérialise à l’occasion, généralement je me dissémine un peu partout, treize caractères et une espace répandues sur la Toile suivant des pistes incohérentes. Je suis une suite de rencontres. Je suis un noyau de perceptions. Je suis une somme de jugements formulés par d’autres. Je suis la somme de mes préjugés. Je suis un être en mouvement. Je suis un agencement contingent d’atomes. Je ne me subsume pas sous un concept, je suis inadmissible à toute définition. Je suis par hasard. Je ne suis pas ici, pas dans mon corps. Je cours toujours ailleurs, à mi-chemin entre ici et nulle part. Mon identité se cristallise en îlots approximatifs. Je suis un profil dans Facebook®, mais ne vous y fiez pas trop. Je suis un facteur de risque. Je suis venue au monde sans velcros. Ne me cherchez pas vainement, j’ai moi-même arrêté il y a assez longtemps. Il n’y a pas de telle chose que moi, toi et nous. Peut-on appeler philosophe un coup de vent ? J’ai la malédiction des esprits libres.