Story of my life

18 octobre 2008

Mais alors, n’est-ce pas que ces éléments, tout ce résidu réel que nous sommes obligés de garder pour nous-mêmes, que la causerie ne peut transmettre même de l’ami à l’ami, du maître au disciple, de l’amant à la maîtresse, cet ineffable qui différencie qualitativement ce que chacun a senti et qu’il est obligé de laisser au seuil des phrases où il ne peut communiquer avec autrui qu’en se limitant à des points extérieurs communs à tous et sans intérêt, l’art, l’art d’un Vinteuil comme celui d’un Elstir, le fait apparaître, extériorisant dans les couleurs du spectre la composition intime de ces mondes que nous appelons les individus, et que sans l’art nous ne connaîtrions jamais ? Des ailes, un autre appareil respiratoire, et qui nous permissent de traverser l’immensité, ne nous serviraient à rien. Car si nous allions dans Mars et dans Vénus en gardant les mêmes sens, ils revêtiraient du même aspect que les choses de la Terre tout ce que nous pourrions voir. Le seul véritable voyage, le seul bain de Jouvence, ce ne serait pas d’aller vers de nouveaux paysages, mais d’avoir d’autres yeux, de voir l’univers avec les yeux d’un autre, de cent autres, de voir les cent univers que chacun d’eux voit, que chacun d’eux est; et cela nous le pouvons avec un Elstir, avec un Vinteuil, avec leurs pareils, nous volons vraiment d’étoiles en étoiles.
L’andante venait de finir sur une phrase remplie d’une tendresse à laquelle je m’étais donné tout entier; alors il y eut, avant le mouvement suivant, un instant de repos où les exécutants posèrent leurs instruments et les auditeurs échangèrent quelques impressions. Un duc, pour montrer qu’il s’y connaissait, déclara : « C’est très difficile à bien jouer. » Des personnes plus agréables causèrent un moment avec moi. Mais qu’étaient leurs paroles, qui, comme toute parole humaine extérieure, me laissaient si indifférent, à côté de la céleste phrase musicale avec laquelle je venais de m’entretenir ? J’étais vraiment comme un ange qui, déchu des ivresses du Paradis, tombe dans la plus insignifiante réalité. Et de même que certains êtres sont les derniers témoins d’une forme de vie que la nature a abandonnée, je me demandais si la musique n’était pas l’exemple unique de ce qu’aurait pu être – s’il n’y avait eu l’invention du langage, la formation des mots, l’analyse des idées – la communication des âmes. Elle est comme une possibilité qui n’a pas eu de suites, l’humanité s’est engagée dans d’autres voies, celle du langage parlé et écrit. Mais ce retour à l’inanalysé était si enivrant qu’au sortir de ce paradis le contact des êtres plus ou moins intelligents me semblait d’une insignifiance extraordinaire.

Proust, La Prisonnière, Folio, Éditions Gallimard, pp. 246-247

On me rappelle la tague…

16 octobre 2008

…mais comme, par les temps qui courent, je suis nulle part en même temps, j’aurais du mal à vous montrer une image intéressante, sinon celle d’une pile de livres sur une table près d’une fenêtre, et quelques cahiers spirale (je fais encore mes premiers jets à la mitaine).

Si vous voulez, toutefois, vous pouvez imaginer un cubicule gris avec vue sur un mur gris (et, si on tourne légèrement la tête, sur un ciel gris où des vautours font des cercles en surveillant les passants). D’un côté une vue sur le centre-ville. De l’autre, une montagne toute verte surmontée de symboles ésotériques. Non loin de là, un ange fait du taï chi. Au loin, on aperçoit parfois un train qui transporte des personnes et des choses que vous ne verrez jamais. Et plus près, des fournitures de bureau, des crayons gris, un ordinateur gris, des dictionnaires gris, c’est à la mode le gris. C’est à peu près ça. Toute ressemblance avec des lieux réels ne saurait être que coïncidence fortuite.

En plus, il y fait un froid épouvantable, ces jours-ci. Rien ne fournit à me réchauffer. Le thé gèle dans ma tasse quétaine, souvenir du « Canada ». J’enferme le chat dans une pièce la nuit, et il en ressort tout blanc.

Tague à Lora Zepam, si elle ne l’a pas déjà eue.

Camion d’une entreprise de déchiquetage
Suivi d’un autre portant une voiture cabossée
Et d’un autre qui transporte des fruits séchés
Y a-t-il un sens à cette combinaison ?
L’ai-je déjà vue quelque part ?
L’envie de détruire quelque chose
Est l’impression que le sens est proche
Ne peut-on jamais dire que des banalités ?
Y aura-t-il jamais quelque chose à dire ?
Suis-je la seule à chercher la sortie ?
Pourquoi se conduisent-ils comme si tout allait de soi ?
Je suis dans une prison loin des mots
L’issue est certaine mais l’issue est lointaine
Et on m’a dit que l’issue était muette aussi.
Il serait plus simple parfois de me couper les veines
Les murs sont transparents
Le dedans est le reflet exact du dehors
Où est le maître ? Par où la liberté ?
Peut-être faudrait-il faire comme ceux
Qui ont cessé de verser le vin pour adorer les dieux
Qui maintenant versent le vin pour adorer le vin
Il faudra prendre n’importe quelle statue et la vénérer
Ou n’importe quel bout de plastique, ou n’importe quelle paire de fesses
Et oublier toutes ces idées de liberté
Et oublier ce désir d’être ailleurs
Oublier ce désir de voir les journées cesser de se répéter sans cesse
Oublier l’idée qu’on devrait vouloir quelque chose ou valoir quelque chose
Se laisser transporter
Et n’attendre rien
Acheter tout ce qu’on veut nous vendre
Et continuer d’enfiler des chaussettes propres chaque jour.

[On devrait trouver une image ici. Comme mes connaissances en technologie sont limitées, imaginez-vous le triangle décrit ci-dessous à côté d'un gros plan de velcros, c'est-à-dire deux rangées de crochets attachées ensemble et tirant dans des directions opposées]

« Un grand Triangle divisé en parties inégales, la plus petite et la plue aiguë dirigée vers le haut – un assez bon schéma de la vie spirituelle. Plus on descend, plus les sections du triangle sont grandes, larges, spacieuses et hautes.
Tout le Triangle avance et monte lentement, d’un mouvement à peine sensible et le point atteint « aujourd’hui” par le sommet du Triangle sera dépassé  «demain” par la section suivante. Ceci veut dire que ce qui n’est aujourd’hui intelligible que pour la pointe extrême, et n’est pour le reste du triangle qu’élucubrations incompréhensibles, sera demain, pour la seconde section, le contenu chargé d’émotion et de signification de sa vie spirituelle. » Kandinsky, Du Spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, p. 61.
Peut-être suis-je le fruit d’une autre époque ou tout simplement plus pessimiste, mais je ne partage pas cette idée de progrès. C’est en fait la seule chose qui m’avait agacé à la lecture de cet opuscule tellement lumineux.
Puis cet après-midi, dans un moment particulièrement sombre au bureau et où mon âme errait sans but alors que j’étais censée travailler, me vient cette image (les crochets entrelacés ci-dessus).
S’il est vrai, comme le disait Kandinsky, qu’il existe de ces êtres sensibles qui font progresser l’humanité (de cela on ne peut douter), combien y a-t-il, pour chacun d’eux, de conservateurs qui s’opposent à tout progrès et, ce qui est peut-être pire encore, de mitigés qui banalisent et diluent les propos des rares êtres vraiment éclairés ?
C’est donc semble-t-il une opposition entre deux mouvements contraires, qui se poursuit à l’infini. Dans tous les domaines d’activité humaine, art, philosophie, religion, politique, il y a ceux qui veulent progresser, et il y a les autres, les indifférents, ceux qui se croient trop heureux dans l’état de choses actuel.
(En recopiant mon texte au propre, ici, dans un tout autre ordre d’idées, je me place du point de vue de ceux qui sont adaptés dans notre monde, par exemple, dans le monde des affaires, et qui pourraient penser exactement la même chose de moi. Non, je n’apparais pas comme une personne trop ambitieuse, comme une personne qui veut avancer selon leurs normes à eux. Je ne suis pas une femme de « carrière » dans ce sens là. Il y a peut-être cependant une idée universelle du progrès qui est commune à tous les humains mais que la plupart subliment tout simplement dans leur vie personnelle. Cette solution ne me satisfait pas car elle revient à se tenir à la surface de l’eau en s’appuyant sur les têtes des autres. Je ne peux concevoir le « progrès », comme l’« utilité », d’ailleurs, que d’un point de vue global qui est celui du bien-être de tous)
Par ailleurs, il n’est pas innocent que j’aie représenté les deux forces d’une manière qui les retient ensemble. Certes, les mouvements contraires s’annulent mutuellement, mais il semble y avoir une sorte d’unité sous-jacente. Il semble que progressistes et conservateurs ne peuvent vivre l’un sans l’autre. Le petit comique qui a eu jadis l’idée de nommer un parti « progressiste-conservateur » avait peut-être vu juste d’une certaine manière (même si, plus vraisemblablement, il ne faisait que l’amalgame habituel consistant à déprécier les plus hautes valeurs). Et je ne vois pas ce qui pourrait retenir ces deux forces ensemble sinon le tissu même de la réalité. Dans ce sens restreint, nous n’avons qu’une planète, un seul univers, un seul espace-temps où nous devons tous vivre. Même si nous pouvions nous répartir sur deux planètes selon nos intérêts, le problème ne serait pas réglé pour autant. Je suis loin de vouloir dire, comme ces mitigateurs, qu’une société a besoin d’un équilibre entre gauche et droite et autres sottises pareilles. Je préfèrerais qu’il y ait du progrès et maints aspects du conservatisme ambiant m’apparaissent jusqu’à menacer la survie de notre espèce. Mais il semble tout simplement que la nature de l’un porte en soi l’autre, et vice-versa, comme ce point qui apparaît de chaque côté dans le symbole du yin et du yang, si bien qu’on ne pourra jamais être débarrassé de l’un ou de l’autre. Je sais, ce n’est pas clair du tout. J’y reviendrai bien un jour ou l’autre.
On pourrait s’objecter à mon idée selon laquelle il n’y a pas de progrès. On mentionnera qu’il y eu de grands génies qui nous ont fait avancer, et on les nommera, peu importe, et on parlera d’œuvres extraordinaires et de découvertes scientifiques, etc. Je dois tout de suite m’opposer à la valorisation du progrès scientifique car celui-ci apparaît de nos jours comme moralement neutre. À la Renaissance, par exemple, on pouvait bien croire que la science pourrait améliorer le sort de l’humanité. De nos jours, avec la technologie nucléaire, l’industrie pharmaceutique et la notion juridique de propriété intellectuelle telle qu’elle tend à s’appliquer en ce moment (pour ne nommer que ces exemples), rien ne me semble garantir qu’un progrès technologique se traduira en progrès pour l’humanité s’il ne s’accompagne pas d’un progrès moral d’au moins aussi grande envergure, ce qui est loin d’être le cas. Les scientifiques n’ont généralement pas de mal à obtenir du financement pour leurs recherches. Nous pouvons en dire beaucoup moins des poètes, des religieux et des organismes de défense des droits humains (surtout s’ils sont de gauche). La science découvre des manières plus efficaces de faire certaines choses, mais si on ne se questionne pas sur le pourquoi, ni sur la manière dont ces nouveaux savoirs pourraient profiter à l’ensemble, il n’y a aucun progrès. Il s’agit, au mieux, d’une marche sur place. Et même si une découverte permettait de mieux combler les besoins primaires, rien ne serait ajouté aux derniers étages de la pyramide de Maslow, ceux qui nous distinguent des animaux.
Qu’en est-il alors des grands auteurs, grands artistes et philosophes ? Ne nous ont-ils jamais vraiment fait avancer ? J’ai tendance à croire que si c’était vraiment le cas, nous ne les lirions plus aujourd’hui. S’ils demeurent pertinents de nos jours, c’est que même si l’humanité s’est, dans une certaine mesure, abreuvée à leurs œuvres, elle persiste à produire les horreurs et autres inepties qu’ils dénonçaient. Nous (enfin ceux qui ont la sensibilité nécessaire) voulons encore lire Nietzsche parce que nous n’avons pas dépassé le nihilisme et que nous attendons toujours le surhomme, Proust parce que nous sommes encore empêtrés dans le snobisme et la jalousie, etc. La Bible, le autres livres religieux et les traités anarchistes n’ont jamais suffi et ne suffisent toujours pas à nous détacher de notre ego. Est-ce pourtant une fatalité ?

Pascal disait, dans la préface d’un de ses ouvrages scientifiques : « Toute la suite des hommes, pendant le cours des siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et apprend continuellement. »

En science, c’est peut-être vrai, mais cela inclut l’apprentissage de la destruction. Pour les choses essentielles, il n’en est rien.

Formes de liberté

20 septembre 2008

Pendant mon retour du travail, je croise deux jeunes qui traversent le boulevard, l’air bohème, sac au dos. Ils semblent porter sur eux leurs seules possessions. L’un d’eux a une guitare. Je remarque soudain qu’il a aussi un chat, juché sur son épaule, docile et bien agrippé au sac à dos. Plus loin dans la pente gazonnée, le chat saute par terre et court, précède ses maîtres, les attend. Je me demande quelle sorte de dressage cela a pu demander pour pouvoir voyager ainsi avec un chat, sans cage, et je songe que même une liberté des plus totales, comme celle de ces jeunes semble être à mes yeux, n’exclut pas une part de conditionnement qui, au lieu de la diminuer, en fait pleinement partie et la sert. Moi qui me trouve si peu libre, à travailler dans une cage selon un horaire précis et à rentrer chez moi le soir dans une autre cage, celle-là en forme d’autobus, avec les autres prisonniers, n’ai-je pas ce même espace de liberté qui me pend au bout du nez ?

Mensch ist tot

6 septembre 2008

Quelques lignes
Une signature
Qui ne dit mot consent
Un instant et les mains sont sales pour l’éternité
Priez pour nous pécheurs

La roue persiste à tourner
Les guillotines en série
Et nous voilà enterrés vifs, yeux crevés, langue arrachée
Attachés à nos cubicules et à nos chaises ergonomiques
Dreyfus continue de rouler sa grosse pierre

Le mal est fait
L’humanité décimée
En-dedans de nous
Avec notre consentement

Moments proustiens I

30 août 2008

J’ai souvent tendance à croire, m’appuyant en cela sur l’aspect routinier de mon quotidien, que j’exerce une certaine maîtrise sur mon environnement et mes gestes. Par exemple, je sais prendre l’autobus. Or, il y a quelques jours, dans un moment de grâce sans précédent, l’autobus, que j’attends toujours au moins une bonne dizaine de minutes, peu importe l’heure où je le prends et non sans quelque inquiétude à l’occasion, s’offrait à moi patiemment, les portes grandes ouvertes, dès ma sortie du bureau. À peine avais-je fait un bond que j’étais à l’intérieur, toute heureuse de cette bonne fortune, mais contrairement aux autres jours où j’en ai tout le loisir, je n’avais pas encore eu le temps de penser à sortir cette carte qui me sert de droit de passage. Je m’arrêtai soudain dans le seuil et, me souvenant que j’avais besoin de cette carte pour aller plus loin, je fouillai dans mon sac pour la trouver (ce qui semblait ne devoir jamais arriver), et comme s’il s’agissait d’un objet magique qu’on doit obligatoirement avoir en main pour prononcer une certaine formule, j’oubliai de dire “bonjour” au chauffeur qui me regardait, avec pour résultat que je restais là à lui sourire, tout en continuant de remuer bêtement le contenu de mon sac. Le bonjour était devenu superflu quand je trouvai enfin la carte, et le chauffeur me laissa entrer sans la regarder.

Quand je pense à ma vie, (tenant compte du passé et, par inférence, prévoyant le futur), dans les moments optimistes je la vois comme un roman de Hermann Hesse. Dans les moments pessimistes, je la vois comme ce sac de plastique qui vole au vent, se déchire et vient s’écraser dans un arbre. L’envers et l’endroit, comme on dit. Il n’y a rien à consoler.

Peut-on être snob tout seul ? Je compte dans ma vie peu de choses que j’ai détesté plus que le snobisme, peut-être aucune. Pourtant, j’y tends aussi et abondamment à ma façon. Après deux semaines d’une vie de quasi ermite (pour autant qu’on peut vivre en ermite pendant des vacances en ville, avec un conjoint), je me réveille un matin avec l’idée que le snobisme est peut-être un corollaire de la vie sociale.

Je n’ai pas tenté jusqu’ici de faire des définitions. Être snob, c’est, me semble-t-il, s’affirmer sa propre valeur (et celle de quelques autres élus, avec ou sans réserves) au détriment de celle des autres, sur le fondement d’un goût, d’une qualité, d’une occupation ou d’un autre principe considéré, le plus souvent de manière implicite, comme fondamental.

Beaucoup de gens font par exemple de leur métier leur valeur suprême. Je ne sais pas si c’est le cas de tous les métiers (j’ai déjà observé chez des gens qui occupaient des emplois manuels une sorte d’auto-dénigrement beaucoup trop sévère), mais dans la plupart des endroits où j’ai travaillé jusqu’à maintenant, sinon tous, j’ai observé une forme ou une autre de snobisme lié au travail. De manière plus ou moins implicite, on semble croire que son propre travail est le seul qui soit digne d’être fait. Une société n’a-t-elle pourtant pas besoin pour fonctionner de toutes les sortes de travailleurs (et même de ceux qui ne seraient pas considérés par tous, à proprement parler, comme des “travailleurs”; ce langage est ingrat mais il faut ici nous en contenter)?

Dans le domaine où je travaille actuellement, on est snob, comme à peu près partout, mais quand même à un assez bon degré car un diplôme universitaire est exigé. Toutefois, on ne pourrait que par un grave abus de langage qualifier ce métier d’“intellectuel”. J’ai fui le monde universitaire qui me semblait faire de snobisme social organisé une condition d’embauche. Et l’ami véritable de la sagesse sait reconnaître les impasses de l’égoïsme, même s’il ne peut les maîtriser. J’ai déjà mentionné ça dans le gros paragraphe ci-dessous. Ne pouvant me défaire de l’intellect pourtant, je tente donc une vie d’ermite intellectuel, si l’on peut parler ainsi.

Cela nous amène un peu plus loin. Dans le monde moderne, le simple isolement physique ne saurait suffire à couper les sentiments de supériorité. Force est de constater que le snobisme est non seulement lié aux relations sociales, mais également au discours. La parole est une chose, l’écriture est certainement pire. L’écriture, cet instrument des sages, pourrait-elle être retournée contre son maître, comme une arme tranchante ?

Les plus grands sages de ce monde, Socrate, Pyrrhon, Bouddha, Jésus, n’ont rien écrit. Ils ont laissé le sale travail à leurs disciples, quoiqu’ils ont peut-être tenté de les en décourager. Et de pensée, qui par définition est libre, ces derniers ont fait doctrine. La doctrine affirme et exclut. Comme le snob. N’entre pas dans le royaume du vrai et du beau qui veut.

Pour n’être absolument pas snob, il faut donc n’appartenir nulle part. J’ai de grandes affinités avec la philosophie, mais le monde universitaire me dégoûte. Je fais un métier qui a son intérêt, mais qui endort à la longue. Je ne pourrai probablement jamais en retirer la fierté qu’en tirent mes collègues et qui est leur charmant petit snobisme bien à eux. Je m’entends quand même avec eux en matière d’élitisme de la langue écrite, mais la communication est un besoin universel et je crois que bien s’exprimer est aussi à la portée de tous. Militer pour une meilleure expression peut donc être conçu comme un geste rassembleur plutôt que diviseur.

N’appartenir nulle part et refuser les doctrines est le seul moyen d’“aimer en général”, pour reprendre le mot de Romain Gary, le seul moyen de ne pas être snob. Ce genre d’attitude est toutefois totalement exclue, en ce moment, du monde universitaire et de pratiquement toute activité humaine. À la limite, nous appartenons tous au moins à une famille ou à une nationalité, à une religion ou à un athéisme. Et d’ailleurs pourquoi faudrait-il cesser de vouloir “appartenir” ? N’est-ce pas l’un des désirs les plus profonds de l’être humain, affiché dans la pyramide de Maslow ? J’ai un certain problème avec cette idée d’appartenance. Vous n’avez pas terminé de m’en entendre parler. J’ai du mal à prendre les choses au sérieux, ces temps-ci, à l’exception de la cuisine. Quand on ne prend pas les choses au sérieux, on a du mal à appartenir où que ce soit.

Pourtant, il y a bien encore ces modestes textes que je prends au sérieux, surtout maintenant que j’ai commencé à les exposer publiquement (ce qui est beaucoup dire car nous sommes encore ici “en petit comité”.). Je les prends au sérieux car ils représentent la recherche que je fais (probablement au mauvais endroit) de quelque chose de vrai et d’important. J’appartiens donc, en ce sens, au groupe de ceux qui cherchent, et bien entendu il y a quelque chose en moi qui rejette ceux qui pensent avoir trouvé, comme s’il s’agissait de chercher une tasse dans une armoire.

Tant que j’écrirai, je porterai donc en moi des traces de snobisme. On ne peut détester à ce point chez les autres des défauts qu’on n’a pas soi-même. Mon snobisme, c’est cette activité intellectuelle qui pourtant est l’aveu de sa propre impuissance, c’est cette volonté de savoir qui ne peut qu’être le rêve, conscient ou non, de toute l’humanité. J’essaie de vendre des bouteilles d’eau du robinet à côté d’une source pure comme il ne s’en fait plus.

Peut-on se prétendre ermite tout en ayant un blogue, parce qu’on est un simple philosphe du dimanche ? Mes actes contredisent mes paroles. Aussi longtemps qu’on écrit, aussi longtemps qu’on fait de la pensée doctrine, on ne peut surmonter les contradictions. Toutefois, écrire est aussi un bon exercice pour la pensée. Et ma pensée, atrophiée par le travail décérébrant que vous savez, a justement besoin d’exercice. Ne prenez donc pas mon discours comme une fin en soi mais plutôt comme un simple appareil de musculation (rudimentaire). J’espère que vous n’aurez pas à subir ma doctrine plus souvent que nécessaire.

4 minutes

21 août 2008

Ce n’est qu’un mauvais rêve
Bientôt je me réveillerai
Quelqu’un viendra me chercher

Courant, fuyant les bombes
Cachés dans la forêt
Courant dans les champs

Couchés sur le sol
Comme tous les autres
Marchant sur les têtes

Fuyant les souterrains
C’est l’alerte
Vous avez 4 minutes

Je ne veux pas l’entendre
Je ne veux pas savoir
Je veux seulement m’échapper

Ce n’est qu’un mauvais rêve
Bientôt je me réveillerai
Quelqu’un viendra me chercher

C’est l’alerte
Il reste 4 minutes

Un peu avant six heures du matin
Un joggeur, un cycliste
Un gars qui fait les poubelles
Beaucoup de goélands dans le parc

Les écureuils traversent le boulevard sans attendre la lumière verte
Et moi aussi, c’est comme jouer dans les décors après la fermeture
Liberté piétonnière (il n’y a même pas de chats)

Je crois qu’on peut dire que le soleil s’est levé mais
La lune presque pleine brille encore dans le ciel

Je me lève plus tôt en vacances que le reste du temps
Mais ces heures ne sont pas perdues.