La prochaine station

Nous sommes assez vieux pour savoir
Que nous avons perdu
La peur ne sert plus à rien
Je pourrai bientôt te regarder dans les yeux
Et tout s’y retrouvera
Surtout, les égarements.


Epic fail

Il y a deux ou trois ans, j’ai voulu écrire un texte sur l’échec. J’ai trituré l’idée assez longuement, pris des notes, etc. Ça n’a jamais abouti. Je viens de trouver le texte ici. http://allworkandnoplay2.blogspot.ca/2011/07/checkmate.html Merci pour les mots de la bouche.


Novembre sur Google Maps

À bientôt 33 ans on est bien placé pour savoir qu’à ce temps-ci de l’année les ténèbres s’établissent solidement à demeure mais il vaut mieux ne pas s’y attarder, de toute façon il y a toujours moyen de croiser quelque chose de beau dans la rue; il faut chaque fois refaire la cartographie mais Google Maps nous rend la tâche plus facile.

On peut avoir peur de passer sa vie à dériver comme le feu inquiet, mais le cliché c’est qu’on arrive à se connaître soi-même le mieux dans les moments de noirceur, et la réalité est bien pire encore. Mon ami le vieux médecin disait qu’exister c’est souffrir mais ce n’est rien quand on pense qu’exister c’est faire souffrir. Je l’aime, le vieux médecin, car il aurait pu faire fortune dans l’assurance-responsabilité morale, mais il ne l’a pas fait et nous a laissés mettre nos culottes nous-mêmes face à la vie, après nous être empalés quelques fois dans nos compromissions (mais arrête-t-on jamais vraiment ?).

Comme on n’est ni saint ni génie, on réfléchit maladroitement sur la mauvaise conscience du bienfaiteur ; combien ne se sentirait-il pas seul si, le bonheur universel étant atteint, il n’avait plus personne à secourir ? Se trouver quelqu’un à aider pour ne pas tomber au combat; en ce domaine les ressources ne manquent pas. On aimerait trouver une source de don pur pour se réconcilier avec l’humanité en soi. Au pire, on trouvera bien moyen de la provoquer. La boussole pointe toujours le même nord même s’il fait souvent trop noir pour la lire.

Juste avant de tourner complètement cynique, on aura l’impression d’entendre « ce moment de disgrâce vous est présenté par YOLO Inc. (569479028 Québec) ». Après, on ira à la pharmacie acheter de l’absolu en canne (Ubik nouvelle fragrance) pour chasser les mauvaises odeurs. Pourchasser le démon en soi, jusqu’à ce qu’il devienne notre ami. Puis on se crachera dans les mains et on donnera tout ce qu’on a encore de sourires et de tendresse, car il en reste toujours, un peu plus chaque jour, un peu plus lumineux, et parce que l’absolu il s’en sacre bien, de nos marchandages et de nos petits regards qui jugent, même en ces temps troubles où il est foutu à sa face même pour tout ce qu’on peut en savoir.

Il fait noir que le crisse mais le printemps est déjà là, depuis toujours.


Schrödinger et l’art de l’entretien des coeurs blessés

L’été 2013 a été l’observatoire des passions tristes.

J’ai assassiné le chat de Schrödinger, deux couteaux à travers la boîte, sans même l’avoir vu. J’ai vu défiler en morceaux détachés tout le film de ma vie, comme si j’étais un peu le chat moi aussi. Le changement de peau prend du temps à s’effectuer. On finit par perdre des morceaux de soi à courir vite pour semer un cœur lourd. La couenne arrachée, on voit le monstre à découvert. On peut vouloir remettre un couvercle, mais il est endommagé.

La vie est un cycle d’offenses reçues et déjà données. Les mêmes, on n’invente pas ça. Je ne crois pas qu’on puisse avoir tort d’aimer. Je crois que le pardon vient en son temps, que tout laisse une trace sur nos âmes scarifiées, que la force peut se mesurer en nombre de cicatrices. Amour et blessure sont tous deux des cadeaux. Irrationnellement, on en viendra à penser que la souffrance est belle. La vie malgré tout est une belle erreur, ornée presque toujours d’un vernis d’illusion. Qui pourrait prétendre y échapper ? La pire faute consistera toujours à se croire lucide. Dans le doute, pardonner de son mieux et avoir de la gratitude pour le verre brisé.


Nouvelles règles pour vivre en Antiporie

-Laisser le superflu se supprimer lui-même

-Sourire, surtout quand ça ne me tente pas

-Me transformer en phénix tout le temps

-Dire bonjour aux inconnus

-Réussir juste pour les faire chier

-Provoquer des bonheurs gratuits

-Tolérer quelques crimes contre la sagesse

-Manger plus de gâteau

-Me livrer entièrement / me plonger dans le mystère

-Refuser les déguisements de l’âme

-Me transformer en samouraï tout le temps

-Ne pas me transformer en bonzaï

-Droit illimité aux larmes de beau

-Continuer de faire des listes absurdes

-Résister aux fantasmes de sainteté

-Me faire architecte du destin

-Whatever works


Apocalypse en un souffle

Je ne sais pas si je me suis perdue dans le récit de mon auto-sacrifice au temps héroïque où nous combattions les dragons du désespoir qui s’enivrent en riant du péril de nos jours ou si j’ai seulement égaré la vie qui a engendré le mythe et le mythe l’a remplacé et de toute façon les mots se font vieux à force de les garrocher sur les murs et même les corps sont usés même si nous sommes encore jeunes de nos trente ans et des poussières qui s’accumulent sur l’ardoise un peu trop lentement un peu trop vite le mal de mer nous guette en plein centre-ville le cœur au bord des lèvres le cœur cette belle machine sophistiquée si humaine mais il arrive trop souvent que maman perde les instructions la machine à laver les idées fera le travail de toute façon le temps le temps seul peut nous aider et quand il le fera il n’en restera plus et nos enfants apprendront peut-être de nos erreurs mais vraisemblablement pas car tous les désespoirs sont permis à travers les silences des murs ce qu’on ne peut pas dire il faut le taire te brocher le cœur à Dieu et l’estomac par en-dedans et le reste j’en parle même pas de toute façon Wittgenstein est silencieux pour toujours et mon cœur avec empalé ciselé rapiécé remmanché je soupçonne que le tailleur recycle le même depuis le début des temps ça revient moins cher on exploite moins de Chinois mais il faut souvent recoudre ça a l’air gore et j’ai l’air goth mais il n’est rien de tout ça je porte des pantalons blancs et rien ne part mieux que des taches de sang il faut juste laver à l’eau froide sans détergent lessiver les idées reçues impossible Sisyphe lave plus blanc Sisyphe n’est pas goth non plus c’est juste qu’on ne se marie plus en blanc on se marie dans des bains de sang mais il faut faire attention aux facteurs rhésus Jésus est un accident les moustiques n’auront plus jamais soif la peur des entrailles le plus vieux problème du monde qu’y aurait-il à dire si tous les mystères étaient résolus quand on n’espère plus rien tu te libères par ma porte et je n’ai plus peur et le monde entier sombre dans un cosmos d’illusions nous n’en revenons juste pas comme c’est beau et tu ne sais plus à quelle personne conjuguer tes verbes mais peu importe les frontières ne peuvent être qu’arbitraires.


Voyage à Québec avec une ampoule au pied

Ce soir, la foule dans les rues de la Vieille Capitale semble se diviser en trois camps, reconnaissables à leurs t-shirts : ceux qui viennent résolument voir le show de Wu-Tang Clan, ceux qui viennent résolument voir le show de Bad Religion, et ceux qui s’en fichent résolument. Devinez dans quelle gang je suis ? Décidément, je ne suis pas tombée sur le meilleur soir.

D’ailleurs, elle m’a bien embêtée, la réceptionniste de l’hôtel, en me demandant si je venais pour le festival (air surpris de la fille qui comprend pourquoi les chambres d’hôtel étaient si dures à trouver, et pourquoi elles sont si chères).  « Non, pas vraiment, que je lui dis, m’enfin, j’irai bien faire un petit tour. » Pourquoi je suis ici, moi ? C’est pas une question à poser à du monde, ça, et je ne suis pas sûre qu’elle s’attende à la vraie réponse. Pour voir enfin le Moulin à images avant que ce soit fini, pendant qu’il est sur mon chemin. Pour décompresser entre Rivière-du-Loup et Montréal. Pour remuer de vieux souvenirs. Pour tuer le temps avant que la mort me surprenne, genre. Que sais-je ? Si vous voulez mon avis, je crois qu’un individu est rarement bien placé pour comprendre pourquoi il fait ce qu’il fait. Il faut juste s’en remettre au destin, des fois. Et aujourd’hui, je suis à Québec, seule avec une pause tampon de 24 heures dans mon destin.

Petite sieste à l’hôtel avant de repartir, en préparant mes affaires, je clavarde avec S. La discussion égratigne accidentellement une zone sensible de mon âme. Il ne pouvait pas savoir. Tout veut éclater. Je suis dans les dispositions parfaites pour aller marcher dans le grand Stair Master naturel qu’est le Vieux-Québec, en vitesse grand V de préférence. Je dépasse les touristes en sauvage. Je ne connais plus trop mon chemin dans les rues de la Vieille Capitale, je perds mes pas. Il faut dire que je n’ai jamais habité ce coin-là de la ville.

Il y a foule partout et ça s’aggrave à mesure que je m’approche de la Haute Ville. J’essaie de me faufiler dans des rues moins fréquentées. Je repère un parc assez tranquille, j’y reviens un peu plus tard avec un sandwich. Il y a longtemps que j’étais venue dans le Vieux-Québec.  Je passe sans cesse de paysages totalement familiers à d’autres que j’ai l’impression de voir pour la première fois. J’essaie de me rappeler si j’ai des souvenirs signifiants rattachés à ces lieux. Rien à faire, que des souvenirs plates de touriste. Vieux-Québec comme non-lieu, pareil à un aéroport. Je suis une quantité négligeable. Les gens se font prendre en photo sur la terrasse Dufferin, tout sourires. Je n’ai pas envie de sourire. Aujourd’hui, j’étais thrash avant ma naissance.

J’estime mal les distances. J’erre un peu sans but car j’ai du temps à perdre avant le coucher du soleil. Je pourrais me croire à Séville ou à Barcelone. Je pourrais me croire dans le Vieux Montréal. Je n’ai pas tellement envie d’être où que ce soit dans le monde. Mais je veux encore garder mon néant en mouvement.

Bienvenue à Ennui, population 1 habitant. Pourtant, ça délibère fort là-dedans. Non, tu ne vas pas te mettre à penser à ça. Non, pas à ça non plus. Tu ne vas pas t’apitoyer sur ton sort. On est ici pour s’amuser. Mais qu’est-ce que je fais ici ? Le tribunal est vite ajourné, les parties déclarent forfait, fatigue et douleur aux pieds obligent.

Par miracle, je retrouve la rue Sous-le-cap, petit refuge encore à l’abri des touristes, pour moi la plus belle rue de la ville. J’y vois un chat noir aux pattes blanches.

J’arrive au Vieux-Port une heure d’avance pour le Moulin à images. Il n’y a pas beaucoup de monde au début; je regarde les gens arriver graduellement. Je me souviens avoir eu un rendez-vous galant sur les quais du Vieux-Port il y a plus de dix ans. Je ne me souviens pas comment ça s’est terminé mais je me souviens de ce que je portais. Je trouve un coin relativement bien situé où je peux m’assoir. Je laisse mes pensées s’égarer en fixant les silos de la Bunge pendant que le soleil se couche. Je constate qu’il y a un trou dans mon sac à dos.

Une petite fille vient me tirer de mes rêveries pour me demander à quelle heure la projection doit commencer. Je lui dis dans dix minutes. Le spectacle débute à l’instant même. Sa beauté vient temporairement à bout de ma mélancolie.

J’ai droit aux commentaires insignifiants d’une couple de vieux qui parlent fort dans la première partie du show. Ils usent sérieusement ma patience déjà éprouvée, je finis par me déplacer… à côté d’un autre groupe qui parle, cette fois, en chinois (au moins cette fois c’est de ma faute si c’est insignifiant). Tant qu’à me sentir seule au monde, j’aimerais parfois mieux qu’il y ait moins d’humains autour.

Car seule, oui, je le suis à jamais dans l’univers connu pendant que j’emprunte au retour les trottoirs bondés. Pendant ce temps, dans une autre dimension, ton cœur coule en flammes dans le Lac Mégantic.