Moments proustiens I

J’ai souvent tendance à croire, m’appuyant en cela sur l’aspect routinier de mon quotidien, que j’exerce une certaine maîtrise sur mon environnement et mes gestes. Par exemple, je sais prendre l’autobus. Or, il y a quelques jours, dans un moment de grâce sans précédent, l’autobus, que j’attends toujours au moins une bonne dizaine de minutes, peu importe l’heure où je le prends et non sans quelque inquiétude à l’occasion, s’offrait à moi patiemment, les portes grandes ouvertes, dès ma sortie du bureau. À peine avais-je fait un bond que j’étais à l’intérieur, toute heureuse de cette bonne fortune, mais contrairement aux autres jours où j’en ai tout le loisir, je n’avais pas encore eu le temps de penser à sortir cette carte qui me sert de droit de passage. Je m’arrêtai soudain dans le seuil et, me souvenant que j’avais besoin de cette carte pour aller plus loin, je fouillai dans mon sac pour la trouver (ce qui semblait ne devoir jamais arriver), et comme s’il s’agissait d’un objet magique qu’on doit obligatoirement avoir en main pour prononcer une certaine formule, j’oubliai de dire “bonjour” au chauffeur qui me regardait, avec pour résultat que je restais là à lui sourire, tout en continuant de remuer bêtement le contenu de mon sac. Le bonjour était devenu superflu quand je trouvai enfin la carte, et le chauffeur me laissa entrer sans la regarder.


Impressions sur le Siddhartha de Hermann Hesse et autres contingences / Snobisme et solitude

Quand je pense à ma vie, (tenant compte du passé et, par inférence, prévoyant le futur), dans les moments optimistes je la vois comme un roman de Hermann Hesse. Dans les moments pessimistes, je la vois comme ce sac de plastique qui vole au vent, se déchire et vient s’écraser dans un arbre. L’envers et l’endroit, comme on dit. Il n’y a rien à consoler.

Peut-on être snob tout seul ? Je compte dans ma vie peu de choses que j’ai détesté plus que le snobisme, peut-être aucune. Pourtant, j’y tends aussi et abondamment à ma façon. Après deux semaines d’une vie de quasi ermite (pour autant qu’on peut vivre en ermite pendant des vacances en ville, avec un conjoint), je me réveille un matin avec l’idée que le snobisme est peut-être un corollaire de la vie sociale.

Je n’ai pas tenté jusqu’ici de faire des définitions. Être snob, c’est, me semble-t-il, s’affirmer sa propre valeur (et celle de quelques autres élus, avec ou sans réserves) au détriment de celle des autres, sur le fondement d’un goût, d’une qualité, d’une occupation ou d’un autre principe considéré, le plus souvent de manière implicite, comme fondamental.

Beaucoup de gens font par exemple de leur métier leur valeur suprême. Je ne sais pas si c’est le cas de tous les métiers (j’ai déjà observé chez des gens qui occupaient des emplois manuels une sorte d’auto-dénigrement beaucoup trop sévère), mais dans la plupart des endroits où j’ai travaillé jusqu’à maintenant, sinon tous, j’ai observé une forme ou une autre de snobisme lié au travail. De manière plus ou moins implicite, on semble croire que son propre travail est le seul qui soit digne d’être fait. Une société n’a-t-elle pourtant pas besoin pour fonctionner de toutes les sortes de travailleurs (et même de ceux qui ne seraient pas considérés par tous, à proprement parler, comme des “travailleurs”; ce langage est ingrat mais il faut ici nous en contenter)?

Dans le domaine où je travaille actuellement, on est snob, comme à peu près partout, mais quand même à un assez bon degré car un diplôme universitaire est exigé. Toutefois, on ne pourrait que par un grave abus de langage qualifier ce métier d’“intellectuel”. J’ai fui le monde universitaire qui me semblait faire de snobisme social organisé une condition d’embauche. Et l’ami véritable de la sagesse sait reconnaître les impasses de l’égoïsme, même s’il ne peut les maîtriser. J’ai déjà mentionné ça dans le gros paragraphe ci-dessous. Ne pouvant me défaire de l’intellect pourtant, je tente donc une vie d’ermite intellectuel, si l’on peut parler ainsi.

Cela nous amène un peu plus loin. Dans le monde moderne, le simple isolement physique ne saurait suffire à couper les sentiments de supériorité. Force est de constater que le snobisme est non seulement lié aux relations sociales, mais également au discours. La parole est une chose, l’écriture est certainement pire. L’écriture, cet instrument des sages, pourrait-elle être retournée contre son maître, comme une arme tranchante ?

Les plus grands sages de ce monde, Socrate, Pyrrhon, Bouddha, Jésus, n’ont rien écrit. Ils ont laissé le sale travail à leurs disciples, quoiqu’ils ont peut-être tenté de les en décourager. Et de pensée, qui par définition est libre, ces derniers ont fait doctrine. La doctrine affirme et exclut. Comme le snob. N’entre pas dans le royaume du vrai et du beau qui veut.

Pour n’être absolument pas snob, il faut donc n’appartenir nulle part. J’ai de grandes affinités avec la philosophie, mais le monde universitaire me dégoûte. Je fais un métier qui a son intérêt, mais qui endort à la longue. Je ne pourrai probablement jamais en retirer la fierté qu’en tirent mes collègues et qui est leur charmant petit snobisme bien à eux. Je m’entends quand même avec eux en matière d’élitisme de la langue écrite, mais la communication est un besoin universel et je crois que bien s’exprimer est aussi à la portée de tous. Militer pour une meilleure expression peut donc être conçu comme un geste rassembleur plutôt que diviseur.

N’appartenir nulle part et refuser les doctrines est le seul moyen d’“aimer en général”, pour reprendre le mot de Romain Gary, le seul moyen de ne pas être snob. Ce genre d’attitude est toutefois totalement exclue, en ce moment, du monde universitaire et de pratiquement toute activité humaine. À la limite, nous appartenons tous au moins à une famille ou à une nationalité, à une religion ou à un athéisme. Et d’ailleurs pourquoi faudrait-il cesser de vouloir “appartenir” ? N’est-ce pas l’un des désirs les plus profonds de l’être humain, affiché dans la pyramide de Maslow ? J’ai un certain problème avec cette idée d’appartenance. Vous n’avez pas terminé de m’en entendre parler. J’ai du mal à prendre les choses au sérieux, ces temps-ci, à l’exception de la cuisine. Quand on ne prend pas les choses au sérieux, on a du mal à appartenir où que ce soit.

Pourtant, il y a bien encore ces modestes textes que je prends au sérieux, surtout maintenant que j’ai commencé à les exposer publiquement (ce qui est beaucoup dire car nous sommes encore ici “en petit comité”.). Je les prends au sérieux car ils représentent la recherche que je fais (probablement au mauvais endroit) de quelque chose de vrai et d’important. J’appartiens donc, en ce sens, au groupe de ceux qui cherchent, et bien entendu il y a quelque chose en moi qui rejette ceux qui pensent avoir trouvé, comme s’il s’agissait de chercher une tasse dans une armoire.

Tant que j’écrirai, je porterai donc en moi des traces de snobisme. On ne peut détester à ce point chez les autres des défauts qu’on n’a pas soi-même. Mon snobisme, c’est cette activité intellectuelle qui pourtant est l’aveu de sa propre impuissance, c’est cette volonté de savoir qui ne peut qu’être le rêve, conscient ou non, de toute l’humanité. J’essaie de vendre des bouteilles d’eau du robinet à côté d’une source pure comme il ne s’en fait plus.

Peut-on se prétendre ermite tout en ayant un blogue, parce qu’on est un simple philosphe du dimanche ? Mes actes contredisent mes paroles. Aussi longtemps qu’on écrit, aussi longtemps qu’on fait de la pensée doctrine, on ne peut surmonter les contradictions. Toutefois, écrire est aussi un bon exercice pour la pensée. Et ma pensée, atrophiée par le travail décérébrant que vous savez, a justement besoin d’exercice. Ne prenez donc pas mon discours comme une fin en soi mais plutôt comme un simple appareil de musculation (rudimentaire). J’espère que vous n’aurez pas à subir ma doctrine plus souvent que nécessaire.


4 minutes

Ce n’est qu’un mauvais rêve
Bientôt je me réveillerai
Quelqu’un viendra me chercher

Courant, fuyant les bombes
Cachés dans la forêt
Courant dans les champs

Couchés sur le sol
Comme tous les autres
Marchant sur les têtes

Fuyant les souterrains
C’est l’alerte
Vous avez 4 minutes

Je ne veux pas l’entendre
Je ne veux pas savoir
Je veux seulement m’échapper

Ce n’est qu’un mauvais rêve
Bientôt je me réveillerai
Quelqu’un viendra me chercher

C’est l’alerte
Il reste 4 minutes


Rue Plamondon à l’heure des poules

Un peu avant six heures du matin
Un joggeur, un cycliste
Un gars qui fait les poubelles
Beaucoup de goélands dans le parc

Les écureuils traversent le boulevard sans attendre la lumière verte
Et moi aussi, c’est comme jouer dans les décors après la fermeture
Liberté piétonnière (il n’y a même pas de chats)

Je crois qu’on peut dire que le soleil s’est levé mais
La lune presque pleine brille encore dans le ciel

Je me lève plus tôt en vacances que le reste du temps
Mais ces heures ne sont pas perdues.


Une chanson sur les pyramides (pas de moi celle-là)

Je plonge dans le fleuve et que vois-je ?
Des anges aux yeux noirs nagent avec moi
Une lune étoilée où filent les chars célestes

Tous les visages que je voyais
Tous mes amours sont là avec moi
Tout mon passé tout mon futur
Et nous allons au ciel dans une petite barque

Il n’y a rien à craindre, il n’y a aucun doute

Je plonge dans le fleuve…


Mouvoir les mains comme les nuages

J’ai beau me tromper tout le temps, on dirait que le vrai me suit partout, surtout quand je le cherche le moins.

Assise dans l’autobus, je regarde les nuages, de diverses tailles et altitudes, qui courent dans le ciel à des vitesses variables. Ils ont tant de choses à me dire, dans leur langage de vent, sur la loi de la relativité, sur le cycle de l’eau, sur le réchauffement climatique, sur les agencements de couleurs et de textures, sur la perspective, sur les mythologies, sur ma petitesse relative et sur les capacités étonnantes de mon corps et de mon esprit qui me permettent d’examiner ces géants. Ces nuages sont de véritables encyclopédies. Proust ne voyait-il pas toute son enfance, jusqu’aux détails des fleurs et des jardins, dans une tasse de thé ?

Les nuages me disent que la peur n’existe pas dans le monde. Que je suis celle qui l’a inventée. Il me laissent croire que la sagesse pourrait être une chose facile.

Il faut avoir de l’ambition, paraît-il. Travailler, avoir du succès, faire de l’argent. Toujours en vouloir un peu plus. Je n’y comprends rien.


De l’ego du philosophe ou le philosophe dans la cité

Il faut parfois des situations extrêmes pour voir clairement notre nature, ou du moins les limites de celle-ci. C’est ainsi que, portée par le rythme des événements, j’ai failli faire un geste qui pour aurait pour le moins fait sursauter celle que j’étais il y a quelques années et qui, semble-t-il, m’aurait mise sur la voie rapide pour m’éloigner de moi-même, de mes rêves, de mes valeurs. J’aurais pu en tirer une occasion d’apprentissage inespérée et peut-être une jolie somme d’argent. Et j’ai pour philosophie, entre autres choses, de ne pas refuser une occasion offerte par la vie. Toutefois, il faut reconnaître que ma capacité d’affronter le risque a des limites, ou alors c’est que j’ai un flair suffisant pour repérer une mauvaise affaire malgré la confusion de l’ensemble. Quoiqu’il en soit, je suis persuadée qu’une telle occasion pourra se reproduire et que si j’y tiens vraiment (ce dont on peut quand même douter), j’en provoquerai une moi-même, selon des modalités qui me plaisent.

L’avantage de ce faux dilemme a été de me rappeler une chose à laquelle je ne pense plus souvent, prise dans les soucis de la vie ou de la survie moderne : s’il y a une telle chose dans ma vie que je puisse qualifier de rêve ou d’objectif important, si j’ai une seule motivation réelle dans tout cela autour de laquelle tout gravite, c’est d’être philosophe. Tout bonnement, comme ça. Prétentieux, peut-être ? C’est comme ça quand même, toutes mes excuses, je n’y peux rien. Depuis mon enfance la seule image crédible que j’ai pu me faire de moi-même à l’âge adulte, c’est celle d’une femme savante à lunettes entourée de beaucoup de livres. À la limite même, avoir des amis, c’était une nuisance, avoir des enfants, c’était l’indigence. Même si le mot « philosophe » est alourdi par un tas de présupposés, auquel j’ajoute moi-même une certaine part, je peux à juste titre me présenter comme philosophe puisque je le suis dans le sens le plus terre-à-terre du terme. Je suis diplômée en philosophie. J’ai consacré à cette vocation cinq années d’études universitaires, contre une seule pour le métier un peu poussiéreux qui exige tant d’engagement de ma part. J’ai un authentique diplôme de maître ès arts en pelletage de nuages accroché sur un mur chez moi.

J’ai passé un an ou deux sans vraiment pratiquer la philosophie de manière « active ». Mais, comme le dit le vieil adage, rejeter la philosophie, c’est encore philosopher, et si je me souviens bien, les raisons philosophiques ont pesé lourd dans ma décision de tourner le dos à la philosophie.

Je faisais récemment la lecture du petit livre de Pierre Hadot, « Qu’est-ce que la philosophie antique ? ». Cette analyse de la pensée grecque comme centrée sur la morale, avec un petit côté mystique, n’est pas sans me rappeler mes lectures récentes sur le bouddhisme (l’auteur lui-même, qui se défend bien pourtant de faire de la lecture comparative et se méfie fortement du genre d’amalgame qui peut en résulter, apparaît d’ailleurs profondément troublé par les ressemblances qui surgissent devant lui entre des pans entiers de la philosophie grecque et le peu qu’il connaît de philosophie orientale. Ses timides comparaisons ne sont rien devant le sentiment que j’éprouvais, presque à chaque page, de « l’existence d’une sorte de stoïcisme universel », « d’attitudes permanentes et fondamentales qui s’imposent à tout être humain, lorsqu’il cherche la sagesse » (p.418).). L’auteur y présente la philosophie, en rappelant l’expérience des sages grecs, non seulement comme un ensemble de discours, mais comme une vie conforme à des convictions et à des idéaux. Les philosophes grecs, selon Hadot (et nous avons une multitude de témoignages de philosophes postérieurs affirmant, du moins en mots, leur accord avec cette pensée), croient généralement que pour être véritablement philosophe, il faut de prêter à une certaine manière de vivre. Et si on se souvient bien, cette idée est parfois presque mentionnée dans les cours de philosophie. On passe toutefois vite à la théorie, de crainte d’assister à la déconstruction de la société telle qu’on la connaît. Les nuances varient un peu selon les écoles mais ramènent généralement à ceci : ne pas rechercher l’excès dans les plaisirs mais rester dans le juste milieu, ne pas se laisser guider par des préférences ou l’avidité, vivre selon ses convictions mais respecter la loi et les autres humains, en toutes occasions faire ce qu’il y a à faire, accepter la vie comme elle vient, refuser les richesses et les honneurs mais se consacrer à la contemplation, à la sagesse et à la connaissance. En somme, maîtriser l’influence de la sainte trinité me, myself and I jusqu’à leur disparition la plus complète possible, apprendre à servir la vie plutôt qu’à se faire servir par elle.

C’est une conception de la philosophie très semblable à celle-là que j’ai traînée implicitement dans mes premiers cours de philo au cégep et à l’université, et je persiste, comme une conne, à m’y accrocher aujourd’hui. Je n’ai toutefois pas tardé à me rendre compte qu’elle ne correspond à rien de la réalité du monde savant d’aujourd’hui. Pour une grande part, et depuis très longtemps, la philosophie, sauf exception, n’a plus rien à voir avec la vie et constitue plutôt un amusement pour les bourgeois. Ni les études en philosophie ni la « carrière » de philosophe aujourd’hui n’offrent de protection contre les assauts du monde où nous vivons contre la philosophie. Tous les soi-disant philosophes que je connais, moi-même au premier chef, ont fait des compromis. Il ne reste que la théorie, froide et inoffensive, que l’on étale impudiquement pour confondre tout le monde. Le sens s’est perdu.

L’idée de servir la vie ne m’est apparue telle quelle dans aucun cours ni aucun livre de philosophie (elle se trouve néanmoins, quoique fort tordue, chez Nietzsche), même si elle me semble être l’aboutissement de toute philosophie. Beaucoup trop étrange pour l’homme contemporain, même celui qui se prétend savant. Les philosophes modernes sont certes d’une intelligence qui me dépasse souvent et traitent des problèmes d’une complexité inouïe. Mais il gardent le seul véritable problème à bonne distance, sans trop le regarder, du moins pas sans porter une bonne paire de lunettes fumées : comment doit-on vivre ? Même parmi ceux qui s’intéressent à l’éthique, combien s’interrogent sérieusement sur le bien dans leur vie de tous les jours ? On déchante vite quand on aperçoit par hasard un de ces spécialistes de l’éthique sortant de chez Wal-Mart, ou dépasser un autobus scolaire en voiture pendant que les feux clignotent. Quand on en croise un dans un bar qui a visiblement trop bu. Quand en paroles ils laissent entendre que la philosophie c’est bien, mais que dans leurs gestes (et parfois dans leur obésité !) ils laissent voir que les plaisirs corporels, c’est mieux.

C’est bien connu, un fort prestige est associé au métier d’universitaire. Quand on connaît ce monde de l’intérieur, on voit qu’il existe différentes « classes sociales » d’universitaires dont certaines son plus prestigieuses que d’autres, qu’il y a de fortes querelles fondées en grande partie sur l’ambition personnelle et qu’on met sur le dos de la « vérité », de la « liberté » ou d’autres grandes valeurs qu’on réduit ainsi à l’état de simple torche-culs. Alors que la philosophie devrait mener logiquement à la fuite hors de la prison intérieure et de ses sentiments déplacés, la plupart (et je ne saurais prétendre être au-dessus de la masse sous quelque aspect que ce soit, je ne suis qu’une disciple sans maître) s’en servent au contraire pour leur élever des monuments. On ne philosophe pas pour comprendre quelque chose mais pour comprendre quelque chose que les autres n’ont pas encore compris, pour comprendre quelque chose que « en jettera » ou alors pour comprendre quelque chose que les autres ont compris et pas nous. Au lieu de chercher à se refaire soi-même, on cherche à refaire le monde.

(Et que croyez-vous que je fais ici ? Je me plais à croire que je danse au bord des abîmes, c’est-à-dire que je fais peut-être d’une pierre deux coups dans un geste circulaire d’auto-critique et de critique sociale, comme le remède qui se supprime lui-même après avoir supprimé le mal, mais il ne s’agit encore probablement que d’une autre couche d’illusion. En tant qu’empiriste incorrigible, je crois que le fondement du réel est la perception. Si une perception peut être une illusion alors il pourrait n’y avoir que des illusions. Mais cette hypothèse est fortement biaisée et contestable donc probablement illusoire, et cela sans terme. Je ne crois pas pouvoir démontrer mes idées par la seule voie théorique et rationnelle, car le réel va au-delà. Je continue d’écrire par égoïsme, parce qu’il faut bien dire quelque chose).

Depuis que je suis officiellement une philosophe « non-pratiquante », je constate que j’ai tenté de diverses manières de compenser par des actions philosophiques la rareté du discours philosophique. J’ai arrêté de manger de la viande par compassion pour les animaux, pour la nature et pour mes contemporains qui n’ont pas de quoi se nourrir. Je fais de l’activité physique pour garder mon corps en santé, me concentrer sur le présent et calmer la tempête intérieure. J’ai résolu de ne plus prendre de drogues (incluant l’alcool) pour que mes paroles et mes actions demeurent mesurées en toutes circonstances. Toutes ces transformations m’apparaissent toutefois bien superficielles et ne rien changer en soi, du moins d’un point de vue philosophique. J’ai quitté la vie universitaire par désillusion, mais ce n’est pas dans ma vie actuelle de quasi-bourgeoise que je trouverai davantage les conditions d’une vie sage (à part, comme l’a fait Socrate, pour apprendre à monter à cheval en prenant le moins docile). Je demeure persuadée qu’il y a une clé, un cordon à attraper en soi qui permettrait de démonter les couches de préjugés, un après l’autre, et d’atteindre la simple réalité. Je n’ai pour le moment pas le moindre indice d’où il pourrait se trouver. Il me semble même qu’aucun discours ne peut exprimer le véritable idéal de sagesse et que tout discours, aussi critique puisse-t-il être, n’est que boursouflure et protubérance de l’ego.

Il y avait peut-être du bon à mon intuition première, celle de quitter la philosophie et de ne plus y penser. Le geste le plus sage serait de vivre en philosophe sans penser à la philosophie. Pour le moment, je pense sans cesse à la philosophie et je ne vis pas en philosophe. L’illumination, c’est peut-être plutôt de faire des tartes.