De l’ego du philosophe ou le philosophe dans la cité

Il faut parfois des situations extrêmes pour voir clairement notre nature, ou du moins les limites de celle-ci. C’est ainsi que, portée par le rythme des événements, j’ai failli faire un geste qui pour aurait pour le moins fait sursauter celle que j’étais il y a quelques années et qui, semble-t-il, m’aurait mise sur la voie rapide pour m’éloigner de moi-même, de mes rêves, de mes valeurs. J’aurais pu en tirer une occasion d’apprentissage inespérée et peut-être une jolie somme d’argent. Et j’ai pour philosophie, entre autres choses, de ne pas refuser une occasion offerte par la vie. Toutefois, il faut reconnaître que ma capacité d’affronter le risque a des limites, ou alors c’est que j’ai un flair suffisant pour repérer une mauvaise affaire malgré la confusion de l’ensemble. Quoiqu’il en soit, je suis persuadée qu’une telle occasion pourra se reproduire et que si j’y tiens vraiment (ce dont on peut quand même douter), j’en provoquerai une moi-même, selon des modalités qui me plaisent.

L’avantage de ce faux dilemme a été de me rappeler une chose à laquelle je ne pense plus souvent, prise dans les soucis de la vie ou de la survie moderne : s’il y a une telle chose dans ma vie que je puisse qualifier de rêve ou d’objectif important, si j’ai une seule motivation réelle dans tout cela autour de laquelle tout gravite, c’est d’être philosophe. Tout bonnement, comme ça. Prétentieux, peut-être ? C’est comme ça quand même, toutes mes excuses, je n’y peux rien. Depuis mon enfance la seule image crédible que j’ai pu me faire de moi-même à l’âge adulte, c’est celle d’une femme savante à lunettes entourée de beaucoup de livres. À la limite même, avoir des amis, c’était une nuisance, avoir des enfants, c’était l’indigence. Même si le mot « philosophe » est alourdi par un tas de présupposés, auquel j’ajoute moi-même une certaine part, je peux à juste titre me présenter comme philosophe puisque je le suis dans le sens le plus terre-à-terre du terme. Je suis diplômée en philosophie. J’ai consacré à cette vocation cinq années d’études universitaires, contre une seule pour le métier un peu poussiéreux qui exige tant d’engagement de ma part. J’ai un authentique diplôme de maître ès arts en pelletage de nuages accroché sur un mur chez moi.

J’ai passé un an ou deux sans vraiment pratiquer la philosophie de manière « active ». Mais, comme le dit le vieil adage, rejeter la philosophie, c’est encore philosopher, et si je me souviens bien, les raisons philosophiques ont pesé lourd dans ma décision de tourner le dos à la philosophie.

Je faisais récemment la lecture du petit livre de Pierre Hadot, « Qu’est-ce que la philosophie antique ? ». Cette analyse de la pensée grecque comme centrée sur la morale, avec un petit côté mystique, n’est pas sans me rappeler mes lectures récentes sur le bouddhisme (l’auteur lui-même, qui se défend bien pourtant de faire de la lecture comparative et se méfie fortement du genre d’amalgame qui peut en résulter, apparaît d’ailleurs profondément troublé par les ressemblances qui surgissent devant lui entre des pans entiers de la philosophie grecque et le peu qu’il connaît de philosophie orientale. Ses timides comparaisons ne sont rien devant le sentiment que j’éprouvais, presque à chaque page, de « l’existence d’une sorte de stoïcisme universel », « d’attitudes permanentes et fondamentales qui s’imposent à tout être humain, lorsqu’il cherche la sagesse » (p.418).). L’auteur y présente la philosophie, en rappelant l’expérience des sages grecs, non seulement comme un ensemble de discours, mais comme une vie conforme à des convictions et à des idéaux. Les philosophes grecs, selon Hadot (et nous avons une multitude de témoignages de philosophes postérieurs affirmant, du moins en mots, leur accord avec cette pensée), croient généralement que pour être véritablement philosophe, il faut de prêter à une certaine manière de vivre. Et si on se souvient bien, cette idée est parfois presque mentionnée dans les cours de philosophie. On passe toutefois vite à la théorie, de crainte d’assister à la déconstruction de la société telle qu’on la connaît. Les nuances varient un peu selon les écoles mais ramènent généralement à ceci : ne pas rechercher l’excès dans les plaisirs mais rester dans le juste milieu, ne pas se laisser guider par des préférences ou l’avidité, vivre selon ses convictions mais respecter la loi et les autres humains, en toutes occasions faire ce qu’il y a à faire, accepter la vie comme elle vient, refuser les richesses et les honneurs mais se consacrer à la contemplation, à la sagesse et à la connaissance. En somme, maîtriser l’influence de la sainte trinité me, myself and I jusqu’à leur disparition la plus complète possible, apprendre à servir la vie plutôt qu’à se faire servir par elle.

C’est une conception de la philosophie très semblable à celle-là que j’ai traînée implicitement dans mes premiers cours de philo au cégep et à l’université, et je persiste, comme une conne, à m’y accrocher aujourd’hui. Je n’ai toutefois pas tardé à me rendre compte qu’elle ne correspond à rien de la réalité du monde savant d’aujourd’hui. Pour une grande part, et depuis très longtemps, la philosophie, sauf exception, n’a plus rien à voir avec la vie et constitue plutôt un amusement pour les bourgeois. Ni les études en philosophie ni la « carrière » de philosophe aujourd’hui n’offrent de protection contre les assauts du monde où nous vivons contre la philosophie. Tous les soi-disant philosophes que je connais, moi-même au premier chef, ont fait des compromis. Il ne reste que la théorie, froide et inoffensive, que l’on étale impudiquement pour confondre tout le monde. Le sens s’est perdu.

L’idée de servir la vie ne m’est apparue telle quelle dans aucun cours ni aucun livre de philosophie (elle se trouve néanmoins, quoique fort tordue, chez Nietzsche), même si elle me semble être l’aboutissement de toute philosophie. Beaucoup trop étrange pour l’homme contemporain, même celui qui se prétend savant. Les philosophes modernes sont certes d’une intelligence qui me dépasse souvent et traitent des problèmes d’une complexité inouïe. Mais il gardent le seul véritable problème à bonne distance, sans trop le regarder, du moins pas sans porter une bonne paire de lunettes fumées : comment doit-on vivre ? Même parmi ceux qui s’intéressent à l’éthique, combien s’interrogent sérieusement sur le bien dans leur vie de tous les jours ? On déchante vite quand on aperçoit par hasard un de ces spécialistes de l’éthique sortant de chez Wal-Mart, ou dépasser un autobus scolaire en voiture pendant que les feux clignotent. Quand on en croise un dans un bar qui a visiblement trop bu. Quand en paroles ils laissent entendre que la philosophie c’est bien, mais que dans leurs gestes (et parfois dans leur obésité !) ils laissent voir que les plaisirs corporels, c’est mieux.

C’est bien connu, un fort prestige est associé au métier d’universitaire. Quand on connaît ce monde de l’intérieur, on voit qu’il existe différentes « classes sociales » d’universitaires dont certaines son plus prestigieuses que d’autres, qu’il y a de fortes querelles fondées en grande partie sur l’ambition personnelle et qu’on met sur le dos de la « vérité », de la « liberté » ou d’autres grandes valeurs qu’on réduit ainsi à l’état de simple torche-culs. Alors que la philosophie devrait mener logiquement à la fuite hors de la prison intérieure et de ses sentiments déplacés, la plupart (et je ne saurais prétendre être au-dessus de la masse sous quelque aspect que ce soit, je ne suis qu’une disciple sans maître) s’en servent au contraire pour leur élever des monuments. On ne philosophe pas pour comprendre quelque chose mais pour comprendre quelque chose que les autres n’ont pas encore compris, pour comprendre quelque chose que « en jettera » ou alors pour comprendre quelque chose que les autres ont compris et pas nous. Au lieu de chercher à se refaire soi-même, on cherche à refaire le monde.

(Et que croyez-vous que je fais ici ? Je me plais à croire que je danse au bord des abîmes, c’est-à-dire que je fais peut-être d’une pierre deux coups dans un geste circulaire d’auto-critique et de critique sociale, comme le remède qui se supprime lui-même après avoir supprimé le mal, mais il ne s’agit encore probablement que d’une autre couche d’illusion. En tant qu’empiriste incorrigible, je crois que le fondement du réel est la perception. Si une perception peut être une illusion alors il pourrait n’y avoir que des illusions. Mais cette hypothèse est fortement biaisée et contestable donc probablement illusoire, et cela sans terme. Je ne crois pas pouvoir démontrer mes idées par la seule voie théorique et rationnelle, car le réel va au-delà. Je continue d’écrire par égoïsme, parce qu’il faut bien dire quelque chose).

Depuis que je suis officiellement une philosophe « non-pratiquante », je constate que j’ai tenté de diverses manières de compenser par des actions philosophiques la rareté du discours philosophique. J’ai arrêté de manger de la viande par compassion pour les animaux, pour la nature et pour mes contemporains qui n’ont pas de quoi se nourrir. Je fais de l’activité physique pour garder mon corps en santé, me concentrer sur le présent et calmer la tempête intérieure. J’ai résolu de ne plus prendre de drogues (incluant l’alcool) pour que mes paroles et mes actions demeurent mesurées en toutes circonstances. Toutes ces transformations m’apparaissent toutefois bien superficielles et ne rien changer en soi, du moins d’un point de vue philosophique. J’ai quitté la vie universitaire par désillusion, mais ce n’est pas dans ma vie actuelle de quasi-bourgeoise que je trouverai davantage les conditions d’une vie sage (à part, comme l’a fait Socrate, pour apprendre à monter à cheval en prenant le moins docile). Je demeure persuadée qu’il y a une clé, un cordon à attraper en soi qui permettrait de démonter les couches de préjugés, un après l’autre, et d’atteindre la simple réalité. Je n’ai pour le moment pas le moindre indice d’où il pourrait se trouver. Il me semble même qu’aucun discours ne peut exprimer le véritable idéal de sagesse et que tout discours, aussi critique puisse-t-il être, n’est que boursouflure et protubérance de l’ego.

Il y avait peut-être du bon à mon intuition première, celle de quitter la philosophie et de ne plus y penser. Le geste le plus sage serait de vivre en philosophe sans penser à la philosophie. Pour le moment, je pense sans cesse à la philosophie et je ne vis pas en philosophe. L’illumination, c’est peut-être plutôt de faire des tartes.

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2 commentaires on “De l’ego du philosophe ou le philosophe dans la cité”

  1. Maphto dit :

    Ce texte m’impressionne. J’y vois une très grande sagesse. Je suis moi-même étudiant à temps partiel en philosophie, plus par plaisir que par obligation.

    J’ai lu « Qu’est-ce que la philosophique antique ? » de Pierre Hadot voici quelques années. J’avais adoré. Je lis présentement un livre qui pourrait t’intéresser si tu lis encore de la philosophie « Gilles Deleuze, an introduction » by Todd May. Cet ouvrage aborde la philosophie deleuzienne en fonction de la question de la « manière de vivre ». Cela me fait un peu penser à Hadot.

    J’imagine que tu connais Deleuze, mais je souhaitais quand même apporter mon grain de sel.

  2. laporie dit :

    Merci pour ton commentaire. Mais quelle sorte d’obligation pourrait-elle pousser vers la philosophie ? N’est-ce pas toujours un peu pour le plaisir, sinon par l’impulsion de notre nécessité intérieure ?
    On m’apprend que j’ai à la maison le bouquin mentionné. Je vais lui faire remonter la liste des priorités. Merci pour la suggestion.


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