Impressions sur le Siddhartha de Hermann Hesse et autres contingences / Snobisme et solitude

Quand je pense à ma vie, (tenant compte du passé et, par inférence, prévoyant le futur), dans les moments optimistes je la vois comme un roman de Hermann Hesse. Dans les moments pessimistes, je la vois comme ce sac de plastique qui vole au vent, se déchire et vient s’écraser dans un arbre. L’envers et l’endroit, comme on dit. Il n’y a rien à consoler.

Peut-on être snob tout seul ? Je compte dans ma vie peu de choses que j’ai détesté plus que le snobisme, peut-être aucune. Pourtant, j’y tends aussi et abondamment à ma façon. Après deux semaines d’une vie de quasi ermite (pour autant qu’on peut vivre en ermite pendant des vacances en ville, avec un conjoint), je me réveille un matin avec l’idée que le snobisme est peut-être un corollaire de la vie sociale.

Je n’ai pas tenté jusqu’ici de faire des définitions. Être snob, c’est, me semble-t-il, s’affirmer sa propre valeur (et celle de quelques autres élus, avec ou sans réserves) au détriment de celle des autres, sur le fondement d’un goût, d’une qualité, d’une occupation ou d’un autre principe considéré, le plus souvent de manière implicite, comme fondamental.

Beaucoup de gens font par exemple de leur métier leur valeur suprême. Je ne sais pas si c’est le cas de tous les métiers (j’ai déjà observé chez des gens qui occupaient des emplois manuels une sorte d’auto-dénigrement beaucoup trop sévère), mais dans la plupart des endroits où j’ai travaillé jusqu’à maintenant, sinon tous, j’ai observé une forme ou une autre de snobisme lié au travail. De manière plus ou moins implicite, on semble croire que son propre travail est le seul qui soit digne d’être fait. Une société n’a-t-elle pourtant pas besoin pour fonctionner de toutes les sortes de travailleurs (et même de ceux qui ne seraient pas considérés par tous, à proprement parler, comme des “travailleurs”; ce langage est ingrat mais il faut ici nous en contenter)?

Dans le domaine où je travaille actuellement, on est snob, comme à peu près partout, mais quand même à un assez bon degré car un diplôme universitaire est exigé. Toutefois, on ne pourrait que par un grave abus de langage qualifier ce métier d’“intellectuel”. J’ai fui le monde universitaire qui me semblait faire de snobisme social organisé une condition d’embauche. Et l’ami véritable de la sagesse sait reconnaître les impasses de l’égoïsme, même s’il ne peut les maîtriser. J’ai déjà mentionné ça dans le gros paragraphe ci-dessous. Ne pouvant me défaire de l’intellect pourtant, je tente donc une vie d’ermite intellectuel, si l’on peut parler ainsi.

Cela nous amène un peu plus loin. Dans le monde moderne, le simple isolement physique ne saurait suffire à couper les sentiments de supériorité. Force est de constater que le snobisme est non seulement lié aux relations sociales, mais également au discours. La parole est une chose, l’écriture est certainement pire. L’écriture, cet instrument des sages, pourrait-elle être retournée contre son maître, comme une arme tranchante ?

Les plus grands sages de ce monde, Socrate, Pyrrhon, Bouddha, Jésus, n’ont rien écrit. Ils ont laissé le sale travail à leurs disciples, quoiqu’ils ont peut-être tenté de les en décourager. Et de pensée, qui par définition est libre, ces derniers ont fait doctrine. La doctrine affirme et exclut. Comme le snob. N’entre pas dans le royaume du vrai et du beau qui veut.

Pour n’être absolument pas snob, il faut donc n’appartenir nulle part. J’ai de grandes affinités avec la philosophie, mais le monde universitaire me dégoûte. Je fais un métier qui a son intérêt, mais qui endort à la longue. Je ne pourrai probablement jamais en retirer la fierté qu’en tirent mes collègues et qui est leur charmant petit snobisme bien à eux. Je m’entends quand même avec eux en matière d’élitisme de la langue écrite, mais la communication est un besoin universel et je crois que bien s’exprimer est aussi à la portée de tous. Militer pour une meilleure expression peut donc être conçu comme un geste rassembleur plutôt que diviseur.

N’appartenir nulle part et refuser les doctrines est le seul moyen d’“aimer en général”, pour reprendre le mot de Romain Gary, le seul moyen de ne pas être snob. Ce genre d’attitude est toutefois totalement exclue, en ce moment, du monde universitaire et de pratiquement toute activité humaine. À la limite, nous appartenons tous au moins à une famille ou à une nationalité, à une religion ou à un athéisme. Et d’ailleurs pourquoi faudrait-il cesser de vouloir “appartenir” ? N’est-ce pas l’un des désirs les plus profonds de l’être humain, affiché dans la pyramide de Maslow ? J’ai un certain problème avec cette idée d’appartenance. Vous n’avez pas terminé de m’en entendre parler. J’ai du mal à prendre les choses au sérieux, ces temps-ci, à l’exception de la cuisine. Quand on ne prend pas les choses au sérieux, on a du mal à appartenir où que ce soit.

Pourtant, il y a bien encore ces modestes textes que je prends au sérieux, surtout maintenant que j’ai commencé à les exposer publiquement (ce qui est beaucoup dire car nous sommes encore ici “en petit comité”.). Je les prends au sérieux car ils représentent la recherche que je fais (probablement au mauvais endroit) de quelque chose de vrai et d’important. J’appartiens donc, en ce sens, au groupe de ceux qui cherchent, et bien entendu il y a quelque chose en moi qui rejette ceux qui pensent avoir trouvé, comme s’il s’agissait de chercher une tasse dans une armoire.

Tant que j’écrirai, je porterai donc en moi des traces de snobisme. On ne peut détester à ce point chez les autres des défauts qu’on n’a pas soi-même. Mon snobisme, c’est cette activité intellectuelle qui pourtant est l’aveu de sa propre impuissance, c’est cette volonté de savoir qui ne peut qu’être le rêve, conscient ou non, de toute l’humanité. J’essaie de vendre des bouteilles d’eau du robinet à côté d’une source pure comme il ne s’en fait plus.

Peut-on se prétendre ermite tout en ayant un blogue, parce qu’on est un simple philosphe du dimanche ? Mes actes contredisent mes paroles. Aussi longtemps qu’on écrit, aussi longtemps qu’on fait de la pensée doctrine, on ne peut surmonter les contradictions. Toutefois, écrire est aussi un bon exercice pour la pensée. Et ma pensée, atrophiée par le travail décérébrant que vous savez, a justement besoin d’exercice. Ne prenez donc pas mon discours comme une fin en soi mais plutôt comme un simple appareil de musculation (rudimentaire). J’espère que vous n’aurez pas à subir ma doctrine plus souvent que nécessaire.

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5 commentaires on “Impressions sur le Siddhartha de Hermann Hesse et autres contingences / Snobisme et solitude”

  1. Arna dit :

    C’est une vraie question : peut-on effectivement vivre en ermite en ville, avec un conjoint, ou tout simplement connecté au net ?

    « En terme de snobisme, l’écriture est certainement pire que la parole ».
    « Les paroles s’envolent, les écrits restent ». L’écrit a plus de force, plus d’impact. Lorsqu’il est utilisé dans une démarche malsaine, comme le snobisme, il est en effet plus violent et pire que la parole. Cela dit tout dépend de celui qui écrit, de la prise de recul dont il est capable, ou incapable. Mon point de vue a longtemps été que l’écrit permet forcément de meilleures prises de recul, de conscience, donc des analyses plus justes. Mais cela n’est valable que si la pensée de celui qui écrit est déjà capable de faire cela, même si cela semble évident de le dire.

    « Rechercher au mauvais endroit » est une expression qui m’interroge. Peut-être est-elle tout à fait plausible. J’aurais pourtant une tendance à dire qu’on ne peut pas rechercher au mauvais endroit, juste rechercher. Et que parfois ces recherches s’orientent mal mais à la limite peu importe car cela fait partie du processus de la recherche, qu’il convient petit à petit d’améliorer. Mais peut-être suis-je juste en train d’halluciner, ou de philosopher*.

    * Attention, j’adore ça philosopher. Enfin cela dépend de ce qu’il y a derrière. J’utilisais ici le sens péjoratif du terme, si tant est qu’on puisse dire ça comme ça**.
    ** Trois « ça » en deux lignes, et ensuite je me prétends avocat de l’écrit contre l’oral…

    « Tant que j’écrirai, je porterai donc en moi des traces de snobisme ». Je dois dire que j’ai dû me perdre quelque part dans le raisonnement amenant cette conclusion. Tu veux dire que tu appartiens au groupe de ceux qui recherchent (et éventuellement écrivent leurs étapes) ? Et qu’appartenant à quelque chose, tu fais forcément quelque part preuve de snobisme ? Considères-tu aussi que tous ceux qui écrivent peuvent être considérés comme appartenant au groupe de ceux qui écrivent et que ne serait-ce que cet élément entraîne de leur part une forme de snobisme ?
    Je vais aller loin mais c’est aussi en bousculant que l’on avance non ? Alors je vais remettre en cause l’hypothèse qu’appartenir à quelque chose entraîne une forme de snobisme. Et également celle qui dit que l’écrit entraîne du snobisme.

    Je prendrais l’exemple d’un sage. (on pourra ensuite discuter du fait que personne n’est sage ou que les sages n’existent plus, ou que sais-je encore, mais l’idée est là) Notre sage appartient, comme tu l’as fait remarquer, forcément à quelques choses (famille, nationalité, religion ou non, etc). Mais il y a de nombreuses appartenances subies et je me dis qu’il faudrait peut-être les différencier des appartenances choisies. Alors je sais cela ouvre tout de suite un débat sur le fait qu’on choisisse ou non ses appartenances. Quelle est la proportion d’individus qui choisissent réellement leur métier ? Leurs loisirs ? (déjà plus…) On peut se poser cette question sur les différentes choses auxquelles nous pouvons appartenir (quel vaste sujet tout de même, je ne m’étonne point que tu dises que tu en reparleras). Bref je ne suis pas sûr que notre sage soit forcément snob, même peu.

    Ensuite imaginons qu’il décide d’écrire ses réflexions sur ce qu’il observe. Peut-être que la question de l’objectivité revient sur le tapis. Peut-il analyser en toute objectivité ? Probablement qu’il s’agit d’un débat ancestral et peut-être que la réponse est que personne ne le peut. J’aime conclure en disant qu’on admettra qu’il fait de son mieux, dans les limites de l’humanité, et que c’est le maximum que l’on puisse considérer. Bref et je crois que l’on peut s’approcher beaucoup plus près de cette objectivité à l’écrit qu’à l’oral. Je ne peux passer sous silence les grands sages que tu as cités et qui n’ont rien écrit mais regardons aussi de quelle époque ils étaient, la nécessité qu’ils avaient de transmettre leur message de manière orale, et imaginons sans peine qu’on pourrait citer de grands sages ayant eux écrit. Je remets donc totalement en cause cette hypothèse.

    Pour terminer j’en reviendrais à toi. Fais-tu preuve de snobisme dans tes « recherches de quelque chose de vrai et d’important » et en écrivant ici les étapes et les détails de ces recherches ? Je n’en suis pas sûr. Ce que l’on peut déjà remarquer est ta grande modestie. Trop grande peut-être, si tant est que cela puisse l’être. Le simple fait d’écrire cette note sur le snobisme et de t’en auto-accuser te dédouane presque déjà, même si j’exagère peut-être un chouia. Concernant celui dont tu ferais preuve dans certaines facettes de ton métier, ou autres, c’est différent et tu en as parlé.

    Bon, je suis conscient que tout ceci peut sembler décousu, ou l’être. Je dois dire que je n’ai pas fait d’études de philo, même si dans une autre vie ça aurait pu. Mais ce post méritait un commentaire et j’avais des choses à dire ! Mes excuses si c’est trop confus (je dois dire que je suis de l’école qui pense que le désordre n’empêche pas d’avancer, au contraire presque) mais surtout si ça ne tient pas debout ou d’autres choses de ce genre.

    Amicalement.

    P.S. En parlant de Siddhartha, des extraits que j’avais postés il y a quelques temps, en bas de cette page : http://arnakor.20six.fr/arnakor/cat/14051/1

  2. Arna dit :

    Désolé, quelques petites choses qui ne me sont venues que par la suite.
    – Cette première approche est peut-être un peu superficielle pour l’instant.
    – Prôner l’écriture est-il déjà du snobisme par rapport à ceux qui n’écrivent pas ?
    – Quand on dit parler, on sous-entend qu’il y a un ou plusieurs interlocuteurs en face alors que lorsqu’on dit écrire cela peut aussi bien être adressé à quelqu’un que ne pas l’être. Et il est forcément plus facile, plus tentant, et plus courant, d’être snob lorsqu’on ne s’adresse pas directement à quelqu’un. Exemple basique : quelqu’un n’a de problèmes personnels avec pratiquement personne, il est en effet toujours courtois dans les rapports oraux. S’ils lisaient ce qu’il écrit parfois sur eux, cela serait différent. On peut aller plus en profondeur sur les différences entre les discours oraux et écrits.

  3. laporie dit :

    Mes respects pour le long commentaire. Je suis une adepte de la pensée baroque, un peu par conviction, un peu parce que mon emploi du temps m’empêche d’écrire de longs traités. Je partage ton opinion sur l’écrit 90 % du temps, dans le sens où elle permet d’approfondir les idées, etc. J’étais contente pourtant de comprendre enfin quelque chose de cette critique que Platon fait de l’écriture et qu’on m’a expliquée il y a des années. Ce n’est pas le sentiment d’appartenance qui est mal en soi, et au contraire une certaine appartenance est nécessaire pour vivre une vie vraiment humaine (sinon c’est « après moi le déluge »). Mais souvent à travers les diverses appartenances qu’on a, ou qu’on prétend avoir, c’est plutôt l’attachement au « haissable moi », comme disait Pascal, qui se manifeste.

    Cordialement

    laporie

  4. Arna dit :

    Sous-entendrais-tu que ma pensée est baroque ? Je ne le prends pas mal, d’autant que je l’ai presque sous-entendu moi-même !

    Je dois noter que ton blog me cultive, j’avais oublié la pyramide de Maslow et n’avais pas lu la critique de Platon à laquelle tu fais allusion (http://cercamon.wordpress.com/2006/05/10/platon-sur-lecriture-phedre-274-276/). Qu’en as-tu finalement compris ?
    Je dois dire qu’elle m’a choqué et qu’elle me semble tout à fait anachronique mais je suis prêt à en discuter.

    Qu’entends-tu par « une vie vraiment humaine » ?
    Sinon d’accord avec toi sur le fait que ce n’est pas l’appartenance en elle-même qui est néfaste mais l’influence qu’elle peut avoir sur l’égo.

  5. laporie dit :

    J’ai « compris » la critique de Platon dans le sens où je l’ai partagée pendant un moment, et qu’elle a laissé ses traces dans mon cerveau.
    « vraiment humaine » au sens de moralement acceptable, ou une « vie bonne » au sens des Grecs.
    Pour ce qui est de mon qualificatif de « baroque », je n’entendais rien de négatif. Je pendais encore à ce texte: http://www.gboss.ca/baroque.html

    Mes salutations


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