Le triangle de Kandinsky … le velcro de l’aporie

[On devrait trouver une image ici. Comme mes connaissances en technologie sont limitées, imaginez-vous le triangle décrit ci-dessous à côté d’un gros plan de velcros, c’est-à-dire deux rangées de crochets attachées ensemble et tirant dans des directions opposées]

« Un grand Triangle divisé en parties inégales, la plus petite et la plue aiguë dirigée vers le haut – un assez bon schéma de la vie spirituelle. Plus on descend, plus les sections du triangle sont grandes, larges, spacieuses et hautes.
Tout le Triangle avance et monte lentement, d’un mouvement à peine sensible et le point atteint « aujourd’hui” par le sommet du Triangle sera dépassé  «demain” par la section suivante. Ceci veut dire que ce qui n’est aujourd’hui intelligible que pour la pointe extrême, et n’est pour le reste du triangle qu’élucubrations incompréhensibles, sera demain, pour la seconde section, le contenu chargé d’émotion et de signification de sa vie spirituelle. » Kandinsky, Du Spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, p. 61.
Peut-être suis-je le fruit d’une autre époque ou tout simplement plus pessimiste, mais je ne partage pas cette idée de progrès. C’est en fait la seule chose qui m’avait agacé à la lecture de cet opuscule tellement lumineux.
Puis cet après-midi, dans un moment particulièrement sombre au bureau et où mon âme errait sans but alors que j’étais censée travailler, me vient cette image (les crochets entrelacés ci-dessus).
S’il est vrai, comme le disait Kandinsky, qu’il existe de ces êtres sensibles qui font progresser l’humanité (de cela on ne peut douter), combien y a-t-il, pour chacun d’eux, de conservateurs qui s’opposent à tout progrès et, ce qui est peut-être pire encore, de mitigés qui banalisent et diluent les propos des rares êtres vraiment éclairés ?
C’est donc semble-t-il une opposition entre deux mouvements contraires, qui se poursuit à l’infini. Dans tous les domaines d’activité humaine, art, philosophie, religion, politique, il y a ceux qui veulent progresser, et il y a les autres, les indifférents, ceux qui se croient trop heureux dans l’état de choses actuel.
(En recopiant mon texte au propre, ici, dans un tout autre ordre d’idées, je me place du point de vue de ceux qui sont adaptés dans notre monde, par exemple, dans le monde des affaires, et qui pourraient penser exactement la même chose de moi. Non, je n’apparais pas comme une personne trop ambitieuse, comme une personne qui veut avancer selon leurs normes à eux. Je ne suis pas une femme de « carrière » dans ce sens là. Il y a peut-être cependant une idée universelle du progrès qui est commune à tous les humains mais que la plupart subliment tout simplement dans leur vie personnelle. Cette solution ne me satisfait pas car elle revient à se tenir à la surface de l’eau en s’appuyant sur les têtes des autres. Je ne peux concevoir le « progrès », comme l’« utilité », d’ailleurs, que d’un point de vue global qui est celui du bien-être de tous)
Par ailleurs, il n’est pas innocent que j’aie représenté les deux forces d’une manière qui les retient ensemble. Certes, les mouvements contraires s’annulent mutuellement, mais il semble y avoir une sorte d’unité sous-jacente. Il semble que progressistes et conservateurs ne peuvent vivre l’un sans l’autre. Le petit comique qui a eu jadis l’idée de nommer un parti « progressiste-conservateur » avait peut-être vu juste d’une certaine manière (même si, plus vraisemblablement, il ne faisait que l’amalgame habituel consistant à déprécier les plus hautes valeurs). Et je ne vois pas ce qui pourrait retenir ces deux forces ensemble sinon le tissu même de la réalité. Dans ce sens restreint, nous n’avons qu’une planète, un seul univers, un seul espace-temps où nous devons tous vivre. Même si nous pouvions nous répartir sur deux planètes selon nos intérêts, le problème ne serait pas réglé pour autant. Je suis loin de vouloir dire, comme ces mitigateurs, qu’une société a besoin d’un équilibre entre gauche et droite et autres sottises pareilles. Je préfèrerais qu’il y ait du progrès et maints aspects du conservatisme ambiant m’apparaissent jusqu’à menacer la survie de notre espèce. Mais il semble tout simplement que la nature de l’un porte en soi l’autre, et vice-versa, comme ce point qui apparaît de chaque côté dans le symbole du yin et du yang, si bien qu’on ne pourra jamais être débarrassé de l’un ou de l’autre. Je sais, ce n’est pas clair du tout. J’y reviendrai bien un jour ou l’autre.
On pourrait s’objecter à mon idée selon laquelle il n’y a pas de progrès. On mentionnera qu’il y eu de grands génies qui nous ont fait avancer, et on les nommera, peu importe, et on parlera d’œuvres extraordinaires et de découvertes scientifiques, etc. Je dois tout de suite m’opposer à la valorisation du progrès scientifique car celui-ci apparaît de nos jours comme moralement neutre. À la Renaissance, par exemple, on pouvait bien croire que la science pourrait améliorer le sort de l’humanité. De nos jours, avec la technologie nucléaire, l’industrie pharmaceutique et la notion juridique de propriété intellectuelle telle qu’elle tend à s’appliquer en ce moment (pour ne nommer que ces exemples), rien ne me semble garantir qu’un progrès technologique se traduira en progrès pour l’humanité s’il ne s’accompagne pas d’un progrès moral d’au moins aussi grande envergure, ce qui est loin d’être le cas. Les scientifiques n’ont généralement pas de mal à obtenir du financement pour leurs recherches. Nous pouvons en dire beaucoup moins des poètes, des religieux et des organismes de défense des droits humains (surtout s’ils sont de gauche). La science découvre des manières plus efficaces de faire certaines choses, mais si on ne se questionne pas sur le pourquoi, ni sur la manière dont ces nouveaux savoirs pourraient profiter à l’ensemble, il n’y a aucun progrès. Il s’agit, au mieux, d’une marche sur place. Et même si une découverte permettait de mieux combler les besoins primaires, rien ne serait ajouté aux derniers étages de la pyramide de Maslow, ceux qui nous distinguent des animaux.
Qu’en est-il alors des grands auteurs, grands artistes et philosophes ? Ne nous ont-ils jamais vraiment fait avancer ? J’ai tendance à croire que si c’était vraiment le cas, nous ne les lirions plus aujourd’hui. S’ils demeurent pertinents de nos jours, c’est que même si l’humanité s’est, dans une certaine mesure, abreuvée à leurs œuvres, elle persiste à produire les horreurs et autres inepties qu’ils dénonçaient. Nous (enfin ceux qui ont la sensibilité nécessaire) voulons encore lire Nietzsche parce que nous n’avons pas dépassé le nihilisme et que nous attendons toujours le surhomme, Proust parce que nous sommes encore empêtrés dans le snobisme et la jalousie, etc. La Bible, le autres livres religieux et les traités anarchistes n’ont jamais suffi et ne suffisent toujours pas à nous détacher de notre ego. Est-ce pourtant une fatalité ?

Pascal disait, dans la préface d’un de ses ouvrages scientifiques : « Toute la suite des hommes, pendant le cours des siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et apprend continuellement. »

En science, c’est peut-être vrai, mais cela inclut l’apprentissage de la destruction. Pour les choses essentielles, il n’en est rien.


Formes de liberté

Pendant mon retour du travail, je croise deux jeunes qui traversent le boulevard, l’air bohème, sac au dos. Ils semblent porter sur eux leurs seules possessions. L’un d’eux a une guitare. Je remarque soudain qu’il a aussi un chat, juché sur son épaule, docile et bien agrippé au sac à dos. Plus loin dans la pente gazonnée, le chat saute par terre et court, précède ses maîtres, les attend. Je me demande quelle sorte de dressage cela a pu demander pour pouvoir voyager ainsi avec un chat, sans cage, et je songe que même une liberté des plus totales, comme celle de ces jeunes semble être à mes yeux, n’exclut pas une part de conditionnement qui, au lieu de la diminuer, en fait pleinement partie et la sert. Moi qui me trouve si peu libre, à travailler dans une cage selon un horaire précis et à rentrer chez moi le soir dans une autre cage, celle-là en forme d’autobus, avec les autres prisonniers, n’ai-je pas ce même espace de liberté qui me pend au bout du nez ?


Mensch ist tot

Quelques lignes
Une signature
Qui ne dit mot consent
Un instant et les mains sont sales pour l’éternité
Priez pour nous pécheurs

La roue persiste à tourner
Les guillotines en série
Et nous voilà enterrés vifs, yeux crevés, langue arrachée
Attachés à nos cubicules et à nos chaises ergonomiques
Dreyfus continue de rouler sa grosse pierre

Le mal est fait
L’humanité décimée
En-dedans de nous
Avec notre consentement