Story of my life #42212

(Pour A.B.)

Aujourd’hui je suis plus vieille
Que ma mère et mon père
Quand ils ont eu leur fille
Qu’est-ce que cela dit sur moi ?

Oh, combien je rêve
D’un amour sincère et vrai
Pourrai-je mettre fin à cette
Infinie quête de moi ?

Oh, la fille que j’ai été !
Oh fille, oh femme, oh moi !

Dans le manque ou l’excès
L’esclave et l’impératrice
Redeviendront poussière, j’imagine
Nues comme au premier jour

Je ne sais pas si je verrai
Des visages au-dessus de moi
Ou seulement des fissures au plafond
Personne d’autre à blâmer ?

Oh, la fille que j’ai été !
Oh fille, oh femme, oh moi !

Bijoux et dents en or
Tout le contenu de ma dot
Jetez-les dans la tombe avec moi
Enterrez-les avec mon nom
À moins qu’un jour j’arrive
À me sauver de mon esprit vagabond

Oh, la fille que j’ai été !
D’Osaka à Montréal
Oh fille, oh femme, oh moi !


Jazz de mes souvenirs

À mon école secondaire, il y avait un type que j’avais surnommé Grande Bouche. Son visage et son nom sont sortis de ma mémoire depuis longtemps, mais quelque chose récemment m’a rappelé ce surnom. Grande Bouche ne faisait pas directement partie de mon cercle d’amis, mais il a été quelques fois dans ma classe et il m’arrivait de le côtoyer, par exemple, à la cafétéria. Il me faisait sourire avec sa boîte à lunch surdimensionnée, presque gênante, qui aurait pu contenir une caisse de 12, et la manière qu’il avait d’en retirer tout le contenu pour le disposer soigneusement sur la table devant lui. Grande Bouche n’avait rien d’un colosse – il était de petite taille et plutôt maigre – mais à peu près n’importe quelle autre personne serait devenue obèse en suivant son régime. Il devait bien faire un peu de sport pour dépenser tout ça. D’ailleurs, je crois me souvenir avoir entendu qu’il faisait du karaté en-dehors de l’école. Et de la balle-molle l’été. Et de la musique aussi : du saxophone ou du violon, je ne sais plus. Il était un peu du genre fils à maman, mais je l’aimais bien quand même. D’ailleurs, ça se voyait que sa mère prenait en main la confection de ses lunchs : sandwichs bien garnis, salades colorées, crudités avec trempette, fromages et à peu près trois desserts, le tout décliné en variétés différentes chaque jour, sans compter les collations. En comparaison, il me semblait que ma mère avait d’autres soucis. Mes amis de l’époque se rappellent probablement encore de ce que je mangeais : pratiquement la même chose tous les jours, pas très goûteux et qui me laissait toujours légèrement sur ma faim – excellent pour la santé, mais pas pour l’estime de soi, sauf les rares fois où quelqu’un m’offrait les restes de son propre lunch. J’acceptais stoïquement mon sort, persuadée que j’étais déjà de la vérité bouddhiste selon laquelle la souffrance vient du désir. Grande Bouche mangeait toujours tout, ou presque tout, ce qui lui a valu le rare honneur d’une tape sur l’épaule de Robert Gauthier, ce vieux prof de chimie plutôt effacé qui ne se mêlait jamais à la gent étudiante, et qui lui dit affectueusement : « Ça, c’est un bon mangeur. » Par petites bouchées qu’il savourait lentement, Grande Bouche absorbait tout ce produit de la sollicitude maternelle et le métabolisait en chevaux-vapeur de gentillesse et d’amour de la vie.

À mon école secondaire, on devenait facilement souffre-douleur pour bien moins que ça, mais les habitudes alimentaires de Grande Bouche ne l’ont pas empêché d’être, du moins à ma connaissance, la seule personne unanimement appréciée dans l’école. Il avait cet aura de candeur et de sincérité qui n’émane que des sages et des enfants heureux. Quand j’y repense, je me dis qu’il doit être devenu quelqu’un d’important.


Les portières de ma voiture sont comme des parenthèses

Je n’ai jamais vraiment aimé les automobiles, et longtemps, j’ai résisté à l’idée d’en avoir une. Je ne m’y suis résignée que lorsqu’il l’a bien fallu pour obtenir le travail dont je rêvais. J’ai fait l’acquisition à contrecœur, convaincue que ce dispendieux jouet ne ferait qu’ajouter au poids de mes soucis.  Je continue de modérer l’usage que j’en fais et de ne l’utiliser que lorsque toutes les autres options ont été considérées. Je crois sincèrement que les autos rendent les villes froides et dangereuses, qu’elles ne peuvent constituer un mode de transport sain peu importe de quelle manière on les envisage et que notre monde se porterait un peu mieux sans elles.

Pourtant, au cours des deux dernières années, où j’étais soudainement assise de l’autre côté du volant, je me suis mise à observer un phénomène nouveau et intrigant. Malgré ce que j’ai dit plus haut et malgré le fait que rester assise plus de 10 minutes (notamment dans ma voiture) m’afflige normalement d’un mal de dos des plus déplaisants, j’ai commencé à trouver dans la conduite un réconfort particulier.

D’abord, il y a eu la musique. Plus qu’avec un iPod dans le metro, je pouvais mettre la musique que je voulais aussi fort que je voulais. J’ai découvert aussi que je pouvais chanter. Pas aussi bien que je voulais, pas bien du tout même, mais aussi fort que je voulais. Je me suis mise à choisir la musique exprès en pensant à l’écouter dans l’auto. Plus tard, quand j’ai commencé sérieusement à faire du covoiturage, j’ai commencé à choisir la musique pour intéresser les passagers. J’ai eu de la musique pour les gars et de la musique pour les filles, de la musique pour le petit matin et de la musique pour le soir, de la musique pour les jours de pluie tristes et de la musique pour les jours ensoleillés joyeux, de la musique pour les jours de pluie joyeux et de la musique pour les jours ensoleillés tristes. J’ai eu de la musique pour les jours où je ne voulais pas écouter de musique et j’ai eu le silence pour me calmer à l’occasion. Souvent, avec ou sans musique, le ciel au dessus du pare-brise semblait m’attendre, silencieux, chaleureux, immense.

Je me suis prise à me sentir triste d’arriver à destination, même quand j’avais faim, soif, envie, malgré la fatigue. Parfois, je saluais avec soulagement l’arrivée d’un train au passage à niveau, j’éteignais le moteur (tout en gardant souvent la musique dans le tapis) et je regardais les graffitis sur les wagons qui passaient tranquillement. J’allais affronter avec plus ou moins de courage ma journée de travail et je me consolais en pensant au voyage de retour où je recommencerais ma méditation musicale.

Dès le départ, j’ai voulu pratiquer une conduite attentive. J’essayais d’anticiper longtemps d’avance la circulation pour minimiser mon usage du pétrole et des freins. Sans avoir de régulateur de vitesse, je gardais un œil sur le tableau de bord pour rouler à une vitesse constante. Quand j’ai lu sur le concept d’écoconduite, je me suis rendue compte que j’en avais par moi-même déjà découvert les principes. J’ai rapidement adopté les quelques idées qui m’étaient nouvelles. J’ai tenté, d’une manière un peu ridicule, de m’auto-instruire à la conduite manuelle en utilisant la fonction « conduite manuelle » de ma transmission automatique (petit détail : il manque la pédale, entre autres choses). J’ai même lu un livre intitulé Zen driving qui ne m’a à peu près rien appris sur le Zen, et pas plus sur la conduite d’ailleurs, à part l’idée qu’un conducteur vraiment attentif devrait savoir qui est dans son angle mort sans même avoir à regarder. J’ai passé de longs kilomètres à le mettre en pratique, à me tromper, à recommencer, à me tromper encore. Il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire.

J’ai aussi tenté de mettre ce temps à profit pour parfaire ma culture intellectuelle au moyen de livres audio. Jusqu’à ce jour, ça n’a pas vraiment fonctionné, mon attention n’étant pas suffisante pour à la fois garder une conduite raisonnablement attentive et suivre les explications d’un professeur britannique sur l’histoire de la Grèce ancienne. J’ai tenté de partager l’expérience avec des passagers curieux : silence maladroit, qu’on ne supporte pas bien longtemps. Les paroles servent parfois à supprimer le malaise de la proximité.

J’ai reçu dans ma voiture des gars aux cheveux longs, des filles aux cheveux courts, des anglos, des francos, des moines et des junkies de divers genres, des vieux jeunes de cœur et des jeunes usés par la vie. Mon pare-brise a été la cible de squegees occasionnels. L’isolement de l’habitacle aura servi d’abri pour toutes sortes de confidences. Discussions sur la philosophie, discussions sur la religion, discussions sur des lectures et sur des films, discussions banales, farces loufoques. J’en ai appris sur la politique, le cinéma israélien, les restaurants de Montréal, le bricolage avec les enfants, les moulins à café. Certains m’ont confié ce qu’ils avaient fait dans l’isoloir, aux dernières élections. D’autres m’ont instruit sur des concerts à venir, la philosophie des arts martiaux et la configuration des saunas gais de Toronto. J’ai entendu des propos qu’on ne laisserait échapper ni sur un lieu de travail, ni à la maison, ni durant une sortie. Je me sentais parfois dans une sorte de no man’s land social, personnel et intellectuel. Je sentais que pendant ces déplacements, ma vie était entre parenthèses. Malgré cela, c’est là que les alliances se formaient et que les résolutions se prenaient. J’étais injoignable, pour un temps limité certes, mais ce temps me semblait souvent d’une intense profondeur, comme si j’avais une vie parallèle d’infinie liberté qui m’attendait entre les portières de ma voiture. Les parenthèses étaient tout.

Le souvenir le plus spécial associé à ma voiture demeure celui d’A.M., nonagénaire d’origine française tardivement ordonnée nonne zen. Une fois, je l’ai reconduite chez elle; elle me parlait de ses rêves de jeunesse, de sa famille et de son début de carrière dans l’édition. Toute menue et fragile qu’elle était, elle ne semblait pas avoir d’autre souci que mon propre bien-être. Sa gentillesse m’a fait réaliser ma propre paresse et tout ce qu’il me restait à apprendre. Je la revois encore m’envoyant la main avec son sourire lumineux, le foulard au vent, du haut de ses petites jambes un peu mal assurées. Un moment j’ai été préoccupée qu’il puisse lui arriver quelque chose. C’était la dernière fois que je la voyais.


La pluie, encore

Le capuchon de mon imperméable menaçait sans arrêt de partir au vent, mes bras souffraient du poids excessif des sacs d’épicerie et ma chaussette avait presque entièrement fui mon pied gauche dans ma botte de pluie. Une goutte d’eau tomba lourdement en plein sur le sommet de mon crâne; j’essayais de me convaincre que c’était le plus beau moment de ma vie.

En regardant les autres passants sous la pluie, j’ai pensé que c’était là que se révélait l’égalité fondamentale des êtres humains. Quand il fait beau, les riches peuvent se pavaner en décapotables, porter des vêtements dispendieux, des bijoux et des coiffures à la mode, les beaux se font voir avec leurs belles, les belles font voir leur beauté plus qu’on ne pourrait le désirer. Ça ne coûte rien de sourire quand il fait beau.

Quand il pleut, ce n’est plus vraiment le moment pour ce genre de parade; il n’y a plus rien à montrer. Les décapotables sont risibles, les vêtements sont détrempés quelle que soit leur marque, les décolletés sont frileux, le maquillage coule, les bijoux rouillent. Tout le monde se soucie essentiellement de la même chose : fuir l’inconfort et l’humiliation, avec un succès variable mais jamais total. Des hommes sans parapluie courent mettre leur crâne chauve à l’abri, des femmes en tenue d’affaires se font éclabousser, n’importe qui, beau ou laid, jeune ou vieux, pauvre ou riche, peut se retrouver soudainement le parapluie à l’envers, les cheveux dans tous les sens et la rivière froide qui descend dans le cou. La pluie nous ramène à la dure réalité qui fait que nous sommes tous humains. Certains diront : il reste toujours la beauté intérieure, mais dans mon expérience, il n’y en a pas épais.

Soyez toujours gentils avec ceux qui sourient les jours de pluie.


Épilogue temporaire / et si on recommençait par la fin

Soleil qui donne le cafard
Les casiers vidés
Les bureaux nettoyés
Une pile de pages noircies sous le bras
Je prends le temps d’arroser les cactus
Avec l’eau qui reste dans la bouilloire