Mais que diable est-ce donc qu’une antiporie ?

À ces débuts, ce blogue (ce carnet ? ce machin ?) a porté le nom « apories ». Le mot n’est pas très connu, mais à la différence d’antipories, il existe réellement dans la langue française. Ce titre avait été choisi en référence à mon petit côté sceptique, mais surtout comme une affirmation de la supériorité philosophique de la question sur la réponse. Je me suis vite rendue compte, cependant, que ce mot, « apories », n’était pas assez fort pour exprimer ma pensée.

Qu’est-ce qu’une aporie ? Une impasse de la réflexion, une question sans réponse, un problème sans issue qui oblige soit à rebrousser chemin, soit à voir les choses d’une manière complètement nouvelle – d’où l’allusion aux sceptiques, qui prennent l’aporie pour résidence permanente et qui, selon les critiques, s’y complaisent un peu trop.

À bien y penser toutefois, les deux voies proposées par l’aporie sont insatisfaisantes. Renoncer à chercher et en faire une vertu, cela m’apparaît un peu comme une tentative de rationaliser la paresse, la résignation et tout ce qui tire vers le bas (been there, done that : on peut faire une indigestion de scepticisme). L’idée de faire marche arrière me pose également problème. N’est-ce pas manquer de courage que de tourner le dos à une question qu’on commence à trouver trop compliquée ? Comment battre en retraite sans nier une difficulté que rien ne permet de nier, puisqu’on en a déjà fait l’expérience en y étant plongé ? L’idée même de chercher à s’extraire d’un problème philosophique m’apparaissait contradictoire, de mauvaise foi, et lâche. Comme entendu dans Futurama : « You have watched it; you cannot un-watch it ». Les problèmes rencontrés ne disparaissent pas quand on cesse de les regarder. Au contraire, j’ai tendance à croire qu’ils nous collent à la peau, quoi qu’on fasse, pour ressurgir aux moments les plus inattendus. Quand on a vu l’aporie, on ne peut pas faire comme si elle n’existait pas. L’aporie appelle deux possibilités de fuite, l’une dans la paresse, l’autre dans le mensonge, alors que sa fonction devrait être d’appeler à faire quelque chose. Il a donc fallu trouver un terme qui avait un peut plus de ce pouvoir coercitif.

Qu’est-ce qu’une antiporie ? C’est un problème qui ne présente aucune issue, même pas une porte arrière, et qui nous enferme de tous les côtés en même temps. Dépourvu de solution autant que de sortie dérobée, il nous oblige à rester dans le malaise, à mariner dedans, à le laisser nous travailler jusqu’à ce qu’on arrive à y voir clair.

L’antiporie, c’est l’obligation de regarder les choses en face. C’est seulement quand on explore le problème à fond, sans échappatoire, qu’on est littéralement encerclé par toute l’horreur de l’impasse qu’on peut trouver une solution valable. Celui qui ne connaît pas le problème ne connaît certainement pas la réponse; il ne fait que donner une opinionnette sans profondeur. Sans le déchirement éprouvé dans un moment d’antiporie, il ne peut y avoir ni art, ni philosophie, ni connaissance de soi, ni découverte scientifique. L’antiporie, c’est le passage obligé à l’endroit où on ne veut jamais être. Pour cela, c’est l’endroit le plus magnifique.

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