Sandokai / Petit hoquet métaphysique

Et quand j’en appelais, maladroitement, il y a déjà toutes ces années, à la « catégorie du possible »*, parlais-je d’autre chose ?

Il y a deux catégories de penseurs : ceux qui cherchent une unité autant que possible absolue dans l’être, et ceux qui cherchent à articuler une possible unité avec l’indépassable, et très « in-your-face » de concrétude combo dislocation-conflit-multiplicité-mauvaise conscience-décalage entre l’être et le devoir être. Il en va ainsi en métaphysique, en religion et en morale. Il y a ceux qui veulent aplanir la réalité pour la rendre saisissable, et ceux qui croient que la réalité ne peut être comprise qu’à l’intérieur même de ses contradictions, même si cette réalité qu’on cherche à connaître est avec raison désignée au singulier.

Il y a les penseurs de la totalité fermée et ceux de la totalité ouverte. La totalité fermée a l’avantage de pouvoir être embrassée d’un seul regard, elle forme un paquet bien emballé, sans fuites, mais comporte malgré tout l’inconvénient de laisser s’échapper l’essentiel : on ne peut circonscrire et limiter l’infini que de manière artificielle, et celui-ci fuira toujours par tous les côtés. Car qui pourrait affirmer sans cligner des yeux que la pensée et la réalité sont des phénomènes finis ? En ont-ils vu la fin** ? Reste la totalité ouverte, qui doit composer avec les incohérences, imperfections, meurtrissures, flous artistiques, phénomènes inclassables, pommes tombées à côté du panier, et qui par conséquent garde toujours un aspect brouillon, raccommodé, sans éclat et peu convaincant.

La véritable unité, c’est quand il y a des morceaux du casse-tête qui restent inutilisés. Pour comprendre l’être, il faut laisser place au possible. Le reste n’est que pensée totalitaire.

*Petite mise en contexte : Aux alentours de 2003, je commençais ma maîtrise en philosophie et j’étais probablement, de tous les mammifères, le moins hégélien vivant à ce moment. Je croyais qu’avec sa philosophie de la totalité, et surtout en s’en prenant à ce qu’il appelait la « mauvaise conscience », le philosophe allemand assassinait tout ce qui rendait la vie supportable : possibilités de l’imagination, de la révolution, de la conversion, de l’aspiration à une vie et à un monde meilleurs. J’étais idéaliste moi aussi, mais d’une toute autre manière. Pour la post-adolescente que j’étais, l’« être » était certainement le pire des mondes possibles, et dans le « possible » reposait tout mon espoir.

**Ce qui n’est pas sans me rappeler un camarade étudiant de l’époque, qui à vingt ans à peine, m’affirmait avec tout le sérieux du monde que sa collection de CD était complète, et qu’il avait entendu toute la musique qu’il valait la peine d’entendre en ce bas monde. Bien sûr, la finitude rencontrée ici n’était autre que celle de son propre esprit, et j’ose croire qu’il s’agit d’un mal tout à fait curable.

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