I wish you were here (fond de tiroir daté de 2008, retravaillé)

On m’a dit, récemment (en 2008), que selon des études, 80 % des gens n’ont pas de confident. Ils peuvent bien avoir 500 ou 1000 amis sur Facebook©, ça n’y changera rien. Un côté de moi est consolé : je ne m’en tire peut-être pas si mal par rapport à la moyenne, finalement, et si on définit le confident dans un sens assez large (est-il vraiment approprié ou souhaitable de définir le confident comme une personne à qui on dirait absolument tout ? Le mieux est peut-être encore d’avoir une constellation de confidents), je pourrais dire que je m’épargne le pire. Un autre côté est atterré, car si je ne me considère pas que mon besoin en « confidence » soit parfaitement satisfait*, que dire de tous ceux qui ceux qui font partie du 80 % ? De quoi donner envie de créer un précédent en leur honneur et de tenir une minute de silence ici même, sur ce blogue, si ce n’était le fait qu’il est déjà passablement silencieux.

De façon certaine, la plupart des préoccupations de nos vies, même les plus banales, sont trop lourdes, quand elles s’accumulent, pour être portées une seule personne. Mais qui arrive à se confier suffisamment ? Ces dernières années, j’ai constaté de plus en plus cette soif, cette épouvantable soif du contact et de l’écoute qui sourd à travers les conversations, et qui transparaît parfois le plus clairement dans celles qui semblent, superficiellement, être les plus anodines. Un tel critique ses collègues ou son conjoint, un tel parle de ses réalisations comme pour se convaincre lui-même qu’il a une certaine valeur, un tel recherche la compagnie des autres, la fête et les émotions fortes avec une avidité impressionnante, une telle prend bien soin de laisser entendre qu’elle a beaucoup d’amis : comment ne pas y voir les signes d’une détresse, parfois légère, certes, mais souvent cachée à soi-même et communiquée plus ou moins inconsciemment quand on s’y attend le moins, en fin de journée quand la fatigue et le silence lèvent quelques inhibitions, dans un moment d’attente, ou quand un imprévu vient bousculer, ne serait-ce qu’imperceptiblement, le flot des habitudes ?

Si on y porte attention, ce qu’on entend se limite rarement à l’insipide lubrifiant social (même si c’est souvent la seule voie d’expression disponible); ce que j’entends de plus en plus, dans presque chaque phrase, c’est : écoutez-moi, aimez-moi, ne m’oubliez pas, ne me laissez pas seul ! Pourquoi parle-t-on du temps qu’il fait si ce n’est pour assouvir ce besoin existentiel d’être écouté ? Personne ne veut être seul avec ses démons intérieurs, même si c’est seulement la frustration de ne plus avoir de lait au frigo.

Ceux qui n’arrivent pas à user de cette stratégie s’y prendront par d’autres moyens : une telle a subitement perdu la vue pendant l’heure du lunch, une telle peut difficilement rester assise dix minutes sans avoir le dos qui brûle, mais n’éprouve aucune douleur pendant les vacances, un tel a du mal à soutenir le regard de qui que ce soit et regarde toujours un peu à côté. Quelque chose doit sortir, mais comment ? Il semble qu’on ait désappris quelque chose de fondamental.

Une partie du problème repose sur un paradoxe : celui qui se confie a plus de chances d’être heureux, mais celui qui ne se confie pas, sur qui ira-t-il se reposer de son isolement ? Celui-ci n’est peut-être pas le plus accablant des malheurs, mais il peut nous entraîner dans un cycle pervers où il ajoute lui-même exponentiellement aux malheurs qui ne sont pas confiés. La lourdeur ainsi accumulée risque de rendre l’extériorisation plus difficile, réduisant encore du même coup la possibilité de trouver une oreille attentive.

Il y a aussi à débattre sur la question des conditions propices. Qui est le mieux placé pour satisfaire son besoin quotidien en confidences ? Dans mon brouillon de 2008, le cas était clair. Ceux qui n’ont que des banalités à dire peuvent trouver, tout naturellement, des confidents partout où ils se trouvent. On n’a qu’à en dire une, tout bonnement comme ça, dans la cuisine des employés ou dans les lettres ouvertes des journaux, et on s’attire une masse disproportionnée d’assentiment (disproportionnée à cause des idées reçues, des gens qui ne pensent pas par eux-mêmes et des moumounes dans mon genre qui ne protestent pas assez). L’appui de leur public aidant, ils prennent confiance en eux-mêmes, recommencent et apprennent à s’exprimer de plus en plus facilement. Bientôt, aucune souffrance même minime ne reste plus figée en eux : le flot incessant des joies et des peines les traverse sans s’arrêter, comme le cycle de l’eau. Il n’y a plus de quoi s’affoler, on sait qu’on peut toujours en parler. À l’opposé, les voix un peu plus marginales, qui expriment des idées un tant soit peu à l’écart de la majorité, trouveront toutes sortes de résistances sur leur chemin, auront du mal (ne serait-ce que pour des raisons de statistiques) à trouver quelque compréhension, se décourageront et se replieront sur eux-mêmes.

Avec le recul, je me demande si une banalité peut réellement constituer une confidence. Est-ce qu’on se « confie » réellement en répétant, consciemment ou pas, ce que les autres veulent entendre ? Ces « petites paroles » sans substance permettent-elles réellement de soulager les douleurs de notre âme ? Et si, pour réellement libérer son cœur, ne fallait-il pas d’abord apprendre à reconnaître ses émotions, puis les traduire dans un langage humain clair ? Après tout, la souffrance est peut-être commune à tous, mais elle n’est jamais banale. Je soupçonne de plus en plus qu’un cœur brisé est toujours aussi unique (et précieux ?) qu’un flocon de neige. Pour nommer précisément sa souffrance, peut-être faut-il d’abord s’être sondé soi-même sans se complaire ni se déprécier, puis avoir trouvé le moyen de dire ce qu’on y a vu dans les nuances les plus exactes possibles. Pour cela, les banalités ne sont d’aucune aide, et la littérature est probablement d’une importance vitale. Tout comme, par ailleurs, l’éducation en général, en ce qu’elle permet d’apposer des noms sur ce qui fait souffrir, au lieu de se laisser porter par une vague indifférenciée d’émotions incomprises. En ce sens, celui qui peut espérer soulager le poids de sa conscience est celui qui a assez d’instruction et de sagesse pour pouvoir décrire ce qui lui arrive, et qui est assez chanceux pour en rencontrer un autre comme lui.

À cet autre, au singulier ou au pluriel, j’adresse un respectueux salut.

 

*Que ceci ne soit pas vu comme une critique par tout personne ayant jamais écouté (ou lu !) mes peines et mes réflexions. Au contraire, merci. Ce n’est qu’un constat, en partie de ma propre incompétence, en partie peut-être d’un problème systémique dans notre civilisation (ou dans la constitution de l’être humain ?) gênant la satisfaction de nos besoins élémentaires, les proportions respectives des deux facteurs restant à préciser.

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