Le tapis sous nos pieds

Je n’aime pas les déménagements.

Il faut nettoyer, trier, empaqueter, étiqueter, déplacer, déballer, encore nettoyer, pour se retrouver au final avec ni plus ni moins : c’est encore un chez-soi, avec ses qualités et ses défauts, à quelques différences près. Tâche disproportionnée au résultat.

Sans compter les inconvénients et imprévus auxquels il faut s’attendre : appartement pas prêt à temps, retard des déménageurs, saleté dépassant toutes les prévisions, explosion des délais de peinture et d’installation dus à l’incompétence des locataires, perte ou bris d’objets qu’il faudra remplacer. Un beau jour on peut recommencer à vivre, mais il faut des mois avant de se reconnaître dans un paysage aperçu de la fenêtre : l’impression de n’être que de passage persiste encore et encore.

Dans le transit entre les deux, un troublant sentiment d’instabilité : quelque chose est enlevé à son identité. L’habitude ayant fait passer l’habitat du statut d’attribut accidentel à celui de part essentielle de la personnalité, l’ego se retrouve soudainement dénudé et vulnérable. Sa vie tient à peu de chose; ses possessions, dans l’ensemble non essentielles, tiennent dans la boîte d’un camion. Les anciens décors de sa vie ne seront plus revisités : les pièces où il a reçus d’anciens amis, aujourd’hui perdus de vue, où il a erré dans maintes rêveries désormais oubliées, où il a dégusté des mets depuis longtemps digérés. Une fois que le cadre extérieur devient interchangeable, le cadre intérieur, lui, perd sa stabilité. Si en une journée on peut se transplanter, on pourrait en aussi peu de temps se bouturer, décolorer, flétrir ou mourir.

L’impermanence même de l’endroit où on accroche son chapeau ! Constatation qu’en réalité, rien n’est jamais acquis.

Malgré tout, parfois, les choses qu’on déteste peuvent nous faire du bien.

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Le bovarysme reste meilleur que le cinéma 3D

Le phantasmatron est si puissant
Que la réalité lui arrive rarement à la cheville
Et quand, contre toute attente, surgit une joie imprévue
Elle est aussitôt recyclée en la matière d’hyperboliques fictions


St-Zotique/19e

Poteau téléphonique
Clouté de milliers d’agrafes
Il a dû y en avoir, par ici,
Des chats perdus


Jugements de préférence

Je n’aime pas les soirées, je n’aime pas les rassemblements, je n’aime pas les grandes célébrations. J’aime les moments incongrus, les confidences impromptues, les confidences autour d’un briquet. Je n’aime pas les remises de prix, je n’aime pas les feux d’artifice. J’aime les regards qui disent tout et les odeurs qui rappellent un autre temps.


La muse et ses conditions gagnantes

« Toute pensée dérive d’une sensation contrariée. » Émil Cioran, De l’inconvénient d’être né.

C’est bien connu, la créativité n’est pas quelque chose qui se commande. Rien de pire pour tuer l’imagination que d’assoir quelqu’un devant une feuille blanche avec l’injonction lancée sans appel : « crées ». Les graphistes, écrivains et autres professionnels de l’inventivité en savent quelque chose.

Si je peux me permettre de me prendre moi-même comme exemple, je constate que les moments vraiment créatifs de ma vie sont plutôt rares. Au cours des dix dernières années, c’est-à-dire pratiquement depuis mon arrivée dans l’âge adulte, j’ai vécu le plus clair de mon temps sans penser à des projets artistiques. Je faisais appel à mon imagination quand le travail ou les études l’exigeaient, mais le reste du temps, ma muse dormait bien tranquille à l’abri même de mes propres regards, de quoi penser qu’elle m’avait quitté avec l’adolescence. Il faut remarquer que ce n’est pas, comme l’ont pensé certains, à défaut d’intérêt de ma part pour les choses artistiques. J’ai une personnalité énormément portée sur les arts, et symétriquement très peu sur les sciences (scénario classique, mais j’admire d’autant plus ceux qui sont également attirés par les deux). Mon rêve d’enfance, aussi loin que je puisse me rappeler, était d’être écrivaine, je suis passionnée de musique au point de croire, comme Nietzsche, que sans elle, la vie serait une erreur, et je considère essentiellement la philosophie comme une forme de création (de sens, de valeurs, de concepts – ce qui ne préjuge pas de la question métaphysique, plus large, du statut ontologique de ces choses : l’imagination philosophique crée-t-elle les idées, ou tout simplement des combinaisons de mots pour parler des idées qui étaient là avant nous et que nous ne faisons que découvrir ? La question se pose toujours, et je ne prétends pas y répondre ici).

Comment expliquer, donc, que ma muse m’ait semblé avoir été au chômage pendant la majeure partie de ma vie d’adulte, sauf à certains moments très circonscrits, qui ont rarement duré plus de deux ou trois mois, où elle se manifestait au contraire par une logorrhée incessante ? (comme au moment où j’ai commencé ce texte, où à peine avais-je fini d’écrire un texte qu’une autre idée se présentait, et parfois même je devais prendre des notes en marge d’un brouillon pour un autre projet complètement différent. Comme on pouvait s’y attendre, cela n’a pas duré.)

S’il y a un dénominateur commun qui puisse s’appliquer à l’ensemble de ces périodes d’exception, c’est l’idée d’un certain inconfort existentiel. Non qu’il soit nécessaire d’être dépressif, suicidaire ou junkie pour être créatif. Ce serait faire bien peu de cas d’une souffrance qui a néanmoins emporté tant d’artistes (entre autres), et réduire à peu de choses les possibilités de l’esprit créatif. D’ailleurs, je ne parle ici qu’en mon propre nom, car je connais des gens dont les sources d’inspiration (avouées, du moins) sont tout autres. Par ailleurs, je ne crois pas qu’une souffrance aiguë ait en elle-même quelque avantage direct que ce soit; même si on peut l’exploiter à des fins créatives pour lui donner un sens, ce n’est pas elle qui éveille l’inspiration. C’est pourquoi d’ailleurs je préfère le terme « inconfort », non directement entaché d’une notion de souffrance, à celui de « malaise ».

Mais il faut qu’il y ait, quelque part, une certaine rupture d’équilibre, une insatisfaction, une aspiration à quelque chose qui n’est pas encore. Karl Jaspers disait que la philosophie naissait de trois sources : l’étonnement (un sentiment admiratif devant une nouvelle découverte), le doute (la remise en question de ces certitudes), le bouleversement (l’écroulement des repères, la perte, la souffrance). Dans les trois cas, la pensée et l’émotion sortent de leurs ornières habituelles. Pour créer, en philosophie comme ailleurs, il faut être assis un peu à côté de son siège, de manière à avoir un bout de fesse qui pend dans le vide. Il faut d’une certaine manière avoir conscience de la fragilité de sa position. Trop bien assis, on en développe une habitude, on voit les événements de la vie comme s’ils allaient de soi, même quand ils nous contrarient. Ils peuvent bien susciter en nous joie, tristesse ou colère, mais rien qui puisse donner un regard neuf sur les choses, éveiller un questionnement sur les fins de l’existence. Les choses sont comme elles sont et on fait son petit bout de chemin. On a toujours mieux à faire qu’aller écrire (ou dessiner, ou prendre des cours de musique), l’idée ne vient pas à l’esprit. On peut vivre ainsi des années, toute une vie même, et être, je le suppose, heureux. Après tout, sans malaise, c’est le parfait confort, et un tel confort, ça rend heureux, non ? Mais à passer ainsi à travers ses jours, on demeure un acteur du destin qui ne s’en soustrait jamais, qui ne le comprend jamais.

Il faut sortir du carcan de la joie, de la tristesse et de la colère « ordinaires », prises pour quelque chose qui demeure normal. Il faut réaliser que rien n’est jamais ordinaire. Pour dépasser l’inertie, il faut que quelque chose vienne briser l’équilibre : un événement bouleversant, la mise en doute d’une idée admise depuis longtemps, la découverte d’une idée dérangeante, une rencontre qui arrive à point nommé, etc. Si l’état d’esprit se prête au renversement, il suffira d’un grain de poussière. Dans d’autres cas, même la misère de Job ne suffirait pas à nous éveiller. Les conditions de réceptivité aux révolutions intérieures demeurent mystérieuses.

Mais il semble qu’une chose semble vouloir aider les muses : une sorte d’ouverture et d’abandon aux circonstances, l’acceptation que la vie est dangereuse, bref, un climat où, en nous tenant sur nos gardes, on conçoit et accepte qu’il soit possible à tout moment de perdre l’équilibre. Voilà une chose qui me pose bien des difficultés : accepter l’inconfort comme quelque chose de possible et de souhaitable, accepter, contre tous les réflexes de survie, que le confort des habitudes ne soit pas le but ultime.