Le jeu triste et le jeu joyeux

La vie est devenue triste. Nous en avons fait une chose fade dont nous ne nous accommodons qu’à contrecœur, et à de multiples conditions. Elle ne doit pas être trop souffrante. Elle doit être, autant que possible, confortable. Elle doit être « normale », sans pour autant être ennuyante. Elle devrait nous offrir l’amour, l’amitié, l’épanouissement. Elle devrait nous combler exactement de la manière dont nous l’espérons. Nous avons envers cette vie des exigences que nous n’oserions avoir envers quoi que ce soit, surtout pas nous-mêmes.

Nous voudrions, comme dans les mauvais jeux vidéo, avoir droit à un nombre illimité de vies, afin de pouvoir sacrifier la vie présente, même quand elle peut être sauvée, et recommencer du début dès la première difficulté. Au fond, nous voudrions faire de la vie ce que nous avons si bien fait de tout le reste : un objet de consommation, si possible jetable, c’est tellement plus commode. Je soupçonne même qu’une partie de notre intérêt pour les sagesses orientales et notamment la croyance en la réincarnation (si mal comprise d’ailleurs) participe de cet écœurement profond envers la vie. Si la vie est une ressource renouvelable, on peut faire de son gaspillage un « développement durable ». On la produit d’ailleurs avec aussi peu de considération, fuyant vers l’avant à défaut d’oser fuir honnêtement.

Au-delà de ce jeu morbide, que retrouverait-on ?

J’ai cherché, sans succès, à retracer sur Internet la citation de ce maître Zen qui disait que la vie est un jeu. Je n’ai trouvé, dégoûtée, que les caricatures grossières de la psycho-pop et de la pensée magique. Malgré tout, il faut non croire, mais comprendre, que la vie est un jeu, à défaut de quoi on est happé, broyé et digéré par cette tristesse infinie.

Mais la compréhension est longue et douloureuse à venir, et cette longueur et cette douleur font également partie du jeu.

C’est ainsi que je voudrais vivre : en jouant sérieusement, le cœur léger, au jeu de la vie.


Le ciel étoilé au-dessus de moi

Au-dessus, mais n’est-ce pas aussi en-dessous ?
Les trous blancs, percés à l’infini
Et le néant qui leur sert de mortier
Un coin d’aurore dans la brume, entre deux montagnes
Tout commence et tout finit ici


Kant et l’essence du Catch-22

S’il faut toujours, comme le croit Kant, sacrifier son propre intérêt pour faire preuve de bonne volonté, l’être humain se retrouve devant le paradoxe suivant :

Si sa bonne volonté a pour conséquence accidentelle de lui faire obtenir ce qu’il mérite, et qu’il en retire quelque jouissance, sa bonne volonté est aussitôt disqualifiée et il perd la jouissance de ce qu’il ne mérite désormais plus;

S’il se sacrifie au point même de refuser la récompense de sa bonne volonté, alors il la mérite, quoique sans en jouir réellement, et il peut dormir sur ses deux oreilles, sa conscience intacte.

J’aimerais croire que je me trompe et qu’il ne me soit pas nécessaire de refuser d’être humaine pour avoir le droit de l’être.


Tourisme et anti-tourisme, 1ere partie : « Connais-toi toi-même ! »

Longtemps, j’ai méprisé le voyage.

Non pas que j’y voyais un vice plus grave que dans les autres loisirs dits « démocratisés » tels que la bonne chère, la pratique des sports ou la télévision, mais j’abhorrais le fait que d’une activité moralement équivalente à celles-ci, (c’est-à-dire, pour l’essentiel du tourisme tel qu’il est vécu de nos jours, un acte de consommation), certains faisaient le summum de la vie bonne et de l’expérience spirituelle. Après tout, ma propre expérience de touriste n’avait-elle pas prouvé qu’elle était l’antithèse d’une entreprise sérieuse de dépaysement quand elle a coupé court, quelque part près de Delphes, saisie par le vertige de la solitude la plus absolue, sommet et synthèse d’une vingtaine d’années de pensées automutilatrices ? Le voyage est au fond très superficiel, me disais-je : on ne peut s’échapper à soi-même. Pire encore, nos vices et nos complexes personnels s’en retrouvent amplifiés. Tourisme mon œil, le prochain voyage, me disais-je encore, sera fait vers l’intérieur ou ne sera pas.

Pendant des années, je me suis moquée de ces gens qui disaient avoir « évolué » en voyage, avoir appris sur eux-mêmes, avoir changé, etc. Comment le voyage pouvait-il bien être le lieu du renversement de soi quand il était plutôt celui de la satisfaction de soi ? Les gens partaient, remplissaient leurs yeux de belles images, leurs oreilles de musiques exotiques qu’ils méprisaient secrètement mais qui les divertissaient à bon prix, leurs ventres de bouffe trop grasse et de vin, leur tête de toutes sortes de souvenirs futiles visant à leur faire oublier combien leur vie n’avait pas de sens et combien ces voyages mêmes n’étaient que des permissions en laisse hors de leur cage originelle. Ils revenaient, pleins de condescendance envers les locaux mais combien heureux d’avoir participé à la « rencontre des cultures ». Ainsi, le principal intérêt du voyage demeurait l’illusion de la satisfaction et du progrès personnel. De toute façon, la vie est si dure. L’avantage concurrentiel des rêveurs est qu’ils n’ont pas besoin de voyager pour se raconter des histoires et s’illusionner.

Néanmoins, un certain renversement des perceptions s’est produit. Il m’arrive désormais de voir, confusément, un bénéfice dans cette douloureuse prise de conscience survenue à Delphes. En fait, je me prends maintenant à me demander où est la différence entre cette expérience et la supposée richesse spirituelle du voyage, où je ne voyais que de la frime. Peut-être y avait-il, au fond de cette tristesse absolue, une sorte de défi, un coup de fouet majeur, possiblement l’événement le plus déterminant des dix années suivantes. Peut-être l’éloignement et l’absence du filet des habitudes, dans le haut-lieu du « connais-toi toi-même », m’avaient-ils permis pour une fois de tomber au fond de moi-même. Pas que j’aie compris le message tout de suite. Pas que je le comprenne entièrement maintenant. Mais l’idée que cet événement où je ne voyais aucun intérêt au départ continue de me travailler après tout ce temps me laisse une sorte d’impression de mystère. Je suis seule, certes, toujours aussi seule, et ma vie est probablement aussi vide que celle de ceux que je caricature ci-dessus. Mais je ne suis plus certaine de comprendre pourquoi cela devrait me faire aussi peur.

Et je me surprends avec l’envie de me transporter vers de nouveaux paysages.


Les miettes karmiques sont ma nourriture

Sur les murs, dans les tiroirs, dans la blancheur des cheveux
Pêle-mêle, les lambeaux d’une vie effrangée
Trahissant confusion,  errances et années
Éternellement attachés
Dans la chair