Tourisme et anti-tourisme, 1ere partie : « Connais-toi toi-même ! »

Longtemps, j’ai méprisé le voyage.

Non pas que j’y voyais un vice plus grave que dans les autres loisirs dits « démocratisés » tels que la bonne chère, la pratique des sports ou la télévision, mais j’abhorrais le fait que d’une activité moralement équivalente à celles-ci, (c’est-à-dire, pour l’essentiel du tourisme tel qu’il est vécu de nos jours, un acte de consommation), certains faisaient le summum de la vie bonne et de l’expérience spirituelle. Après tout, ma propre expérience de touriste n’avait-elle pas prouvé qu’elle était l’antithèse d’une entreprise sérieuse de dépaysement quand elle a coupé court, quelque part près de Delphes, saisie par le vertige de la solitude la plus absolue, sommet et synthèse d’une vingtaine d’années de pensées automutilatrices ? Le voyage est au fond très superficiel, me disais-je : on ne peut s’échapper à soi-même. Pire encore, nos vices et nos complexes personnels s’en retrouvent amplifiés. Tourisme mon œil, le prochain voyage, me disais-je encore, sera fait vers l’intérieur ou ne sera pas.

Pendant des années, je me suis moquée de ces gens qui disaient avoir « évolué » en voyage, avoir appris sur eux-mêmes, avoir changé, etc. Comment le voyage pouvait-il bien être le lieu du renversement de soi quand il était plutôt celui de la satisfaction de soi ? Les gens partaient, remplissaient leurs yeux de belles images, leurs oreilles de musiques exotiques qu’ils méprisaient secrètement mais qui les divertissaient à bon prix, leurs ventres de bouffe trop grasse et de vin, leur tête de toutes sortes de souvenirs futiles visant à leur faire oublier combien leur vie n’avait pas de sens et combien ces voyages mêmes n’étaient que des permissions en laisse hors de leur cage originelle. Ils revenaient, pleins de condescendance envers les locaux mais combien heureux d’avoir participé à la « rencontre des cultures ». Ainsi, le principal intérêt du voyage demeurait l’illusion de la satisfaction et du progrès personnel. De toute façon, la vie est si dure. L’avantage concurrentiel des rêveurs est qu’ils n’ont pas besoin de voyager pour se raconter des histoires et s’illusionner.

Néanmoins, un certain renversement des perceptions s’est produit. Il m’arrive désormais de voir, confusément, un bénéfice dans cette douloureuse prise de conscience survenue à Delphes. En fait, je me prends maintenant à me demander où est la différence entre cette expérience et la supposée richesse spirituelle du voyage, où je ne voyais que de la frime. Peut-être y avait-il, au fond de cette tristesse absolue, une sorte de défi, un coup de fouet majeur, possiblement l’événement le plus déterminant des dix années suivantes. Peut-être l’éloignement et l’absence du filet des habitudes, dans le haut-lieu du « connais-toi toi-même », m’avaient-ils permis pour une fois de tomber au fond de moi-même. Pas que j’aie compris le message tout de suite. Pas que je le comprenne entièrement maintenant. Mais l’idée que cet événement où je ne voyais aucun intérêt au départ continue de me travailler après tout ce temps me laisse une sorte d’impression de mystère. Je suis seule, certes, toujours aussi seule, et ma vie est probablement aussi vide que celle de ceux que je caricature ci-dessus. Mais je ne suis plus certaine de comprendre pourquoi cela devrait me faire aussi peur.

Et je me surprends avec l’envie de me transporter vers de nouveaux paysages.

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2 commentaires on “Tourisme et anti-tourisme, 1ere partie : « Connais-toi toi-même ! »”

  1. marie dit :

    le voyage est ce qu’on en fait. il peut se faire dans le monde, il peut se faire dans les songes. il est peut-être moins confortable quand le lieu visité n’est pas celui d’une rêverie ni ne ressemble à ce que vous décrivez – vin, paysages, souvenirs futiles (futile à tout le moins pour qui ne l’a pas vécu). les imbéciles du tourisme le sont tout autant quand il s’agit de rêveries. cette impression de solitude – d’inconfort, d’étrangeté – est ce qu’est voyager, je crois. n’en tirer rien ou quelque chose – quelque chose de bien ou de médiocre – dépend de soi.

  2. laporie dit :

    Marie,
    Je crois que nos points de vue se rejoignent tout à fait, si l’on comprend bien que je n’accorde aucune valeur particulière à mes rêveries. La rêverie n’est rien d’autre qu’une illusion. Le voyage, comme bien d’autres choses, a beau être source d’illusion, il demeure au moins quelque chose de « réel » auquel on peut revenir s’amarrer, comme je le fais avec beaucoup de retard.


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