Enracinement et décomposition

Tout est à refaire. Certains s’enlisent depuis 15 ans, d’autres depuis 31, 55 ou 80 ans. Ce n’est pas une question d’âge mais une question de posture. Plus elle est confortable, moins on bouge, plus on attrape de plaies de lit. Socrate avait compris cela, lui qui avait adopté le lit le moins confortable. Nous autres, simples mortels, sommes tous en train de moisir quelque part, ici, maintenant. Moisissure ou meurtrissure, nous n’échappons pas à notre sort de combustible fossilisable.

Il faut toujours secouer nos bottes, et souvent nous le faisons mais sans savoir que nous enlevons seulement une fraction des saletés. Quoiqu’il arrive, il reste toujours un film qui entretient des unions improbables. Qu’on le veuille ou non, c’est souvent le film de l’illusion qui enveloppe les plus grands actes de génie et les plus grandes amitiés. En coupant le contact, il génère l’espoir du contact. L’espoir, à son tour, entraîne une vaine recherche. Parfois, au cœur de cette course avide, la chance nous donne exactement ce que nous ne savions chercher.

Mais dès qu’il y a contact, il y a habitude du contact. Dès qu’il y a habitude, il n’y a plus de contact. C’est comme une peau qui se referme après avoir été percée.

Si on croit qu’un contact a eu lieu, ce n’est déjà plus le contact. Chacun meurt seul à moins de cesser de vouloir s’accrocher au moindre instant de grâce. On peut vouloir s’approprier tout ce qui nous entoure et croire ainsi entretenir des « relations ». Par ailleurs, on peut prendre racine même dans son propre arrachement, et ainsi se faire croire qu’on est un esprit libre. Et, si on est plutôt habile illusionniste, on peut même combiner les deux méthodes.

Il n’y a guère de solution à notre portée, sinon avoir le courage de bouger, ou, à défaut, s’acheter un lit branlant.

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Tourisme et anti-tourisme, 2e partie : «L’ultime frontière»

Parfois, le voyage exerce un attrait ambigu. On veut voyager certes, mais sans trop être bousculé. Moi, j’ai seulement refusé le voyage pendant trop longtemps. J’ai voulu être une touriste de l’intérieur. Mais ce voyage, aussi, attire et rebute en même temps, et je l’ai cherché d’abord dans l’espoir du repos plus que pour le dépaysement. La même chose s’applique au lecteur, quoiqu’il en pense. L’habitude est mère de tous les vices, et seule la mort peut nous en délivrer complètement.

Il n’y a plus guère d’endroits sur terre que l’homme, occidental en particulier, n’ait entièrement exploré et cartographié, à l’exception notable, peut-être, des fonds marins. Pourtant, et particulièrement encore en Occident, peu se sont réellement attelés à la cartographie de l’intérieur. La littérature s’y est parfois aventurée; Proust, en sept volumes, n’a encore qu’effleuré le sujet. J’ai de plus en plus tendance à croire que l’univers est aussi vaste en-dedans qu’en-dehors.

Qu’est-ce donc que l’univers intérieur ? L’idée peut sembler prétentieuse à celui qui y voit l’expression d’une personnalité hypertrophiée. Mais l’intérieur n’est pas l’ego; il est peut-être en réalité tout à fait semblable à l’extérieur. Ce vaste intérieur n’est qu’en infime partie « personnel » et ne donne l’impression de l’être qu’en raison de cette paroi, plus ou moins solide et épaisse, qui s’immisce entre les deux.

Qui suis-je ? Je regarde mon reflet dans l’eau, sous moi, et j’y vois réfléchies les étoiles et les galaxies. Pourquoi avoir peur du contact alors, si ce n’est que permettre aux éléments de circuler librement ?

Peut-être ne suis-je en réalité qu’une frontière (amovible).


Parle avec elle / Ce n’est pas moi

Éloignes-toi de ma fenêtre
S’il est vrai que rien ne se perd
Pars au rythme qui te plaira
L’amour vain n’existe pas
Je ne suis pas celui que tu cherches
Et celui qui se déverse au milieu des cailloux
Je ne suis pas celui qu’il te faut
Et celui qui est pure folie (lequel ne le sera pas ?)
Tu dis que tu cherches quelqu’un
Comme la mort rejoint la vie
Sans faiblesse, toujours fort
Comme la goutte d’eau rejoint la fleur
Qui puisse te protéger, te défendre
Par des canaux microscopiques
Que tu aies tort ou raison
Forment des nappes phréatiques
Quelqu’un qui t’ouvrirait toutes les portes
Où une souterraine communauté
Mais ce n’est pas moi
Qui s’abreuve à sa source
Non, non, non, ce n’est pas moi
Invente les coïncidences
Ce n’est pas moi que tu cherches
Et organise le cours des saisons


Amor fati

Mes yeux ne m’appartiennent pas
Ils appartiennent aux beautés sur lesquelles ils se posent
Accidentellement

Mes pensées ne m’appartiennent pas
Elles appartiennent aux pigeons voyageurs qui les portent
Ostensiblement

Mes mains ne m’appartiennent pas
Elles appartiennent aux bras, et aux choses, qui les manœuvrent
Discrètement

Mon corps ne m’appartient pas
Il appartient au tissu de ma vie qui l’enveloppe
Imperceptiblement

Ma vie ne m’appartient pas
Elle appartient aux décisions pas encore prises
Qui se répètent depuis l’éternité


La bouche et l’oreille

Peut-on parler et écouter en même temps ? Le cerveau humain semble très limité dans sa capacité à coordonner les deux fonctions dans un intervalle rapide, ce qui est pourtant nécessaire si on veut entretenir une conversation. Celle-ci supporte mal les silences, mais ces derniers sont souvent nécessaires à la gestation de paroles dignes d’être entendues. Ou alors il faut préparer ce que l’on veut dire pendant que notre interlocuteur parle, ce qui signifie que nous ne l’écoutons pas.

On appelle parfois la conversation « échange ». Échange de quoi, au juste? Le monde ne manque pas de paroles, mais y a-t-il quelque part une réelle écoute ? Peut-être faudrait-il que certains se sacrifient et fassent vœu de silence pour que d’autres puissent être compris?

Imaginons une société où la moitié de la population ne peut que parler sans écouter, et l’autre ne peut qu’écouter sans parler. Disons que cette société est peuplée d’immortels qui ne se reproduisent que par l’écriture : il y a deux genres, les « parleurs » et les « écouteurs ». Les parleurs communiquent ce qui leur vient à l’esprit, sans jugement ni discrimination : ils sèment les graines de la connaissance. Les écouteurs entendent, font le tri, écrivent : ils récoltent.

Qui dira lequel vaut le mieux ?