Cycle du don, cycle de l’avidité

Il y a un cercle vicieux de l’avidité. Cela commence souvent avec peu de chose : un éclair de beauté, un plaisir passager, un espoir furtif, et nous voilà entraîné dans une spirale descendante. Une pièce de monnaie trouvée dans la rue invite à en chercher d’autres. La vue d’un beau corps entraîne un désir de possession, quand ce n’est la possession par le désir. Une compagnie agréable nous pousse à la rechercher sans cesse. L’attirance que nous avons pour les êtres et les choses nous pousse à vouloir les garder dans notre main, de peur qu’ils se sauvent ou disparaissent. Or, les mains humaines serrent toujours un peu trop fort et détruisent la chose même qu’elles voudraient conserver.

Dans l’avidité on espère tout, on veut tout retenir. Mais l’amour et la vérité ne sont pas des bêtes qui se laissent mettre en cage; elles se liquéfient et coulent par tous les orifices. On espère tout, on est toujours déçu. On voudrait donner, on a peur, on prend plutôt. Mais rien d’essentiel ne se laisse prendre ainsi; on meurt de soif à côté de la source d’eau.

Il y a, parallèlement, un cercle vertueux du don. Un don reçu est toujours inattendu (car, attendu, il n’est pas don mais dû), et son caractère spontané incite souvent à donner en retour. Mais rendre un don reçu est toujours, d’avance, une entreprise vouée à l’échec. Le don « donne » autant au donneur qu’au receveur, et le donneur autant que le receveur se voient chargés d’une dette supplémentaire, dont le paiement entraînera une nouvelle accumulation de la dette du don. Bientôt, par effet de multiplication et compte tenu du temps écoulé (depuis quand, l’éternité ?), il faut bien conclure que l’essence de toute chose est le don. Le don étant aussi pardon, le cycle du don a tendance à absorber nos bêtises comme l’eau avale les pierres qu’on lui jette. Combien d’erreurs, de méchancetés même, m’ont été rendues par une gentillesse ou un coup de chance immérités ? Je veux bien commencer à payer la dette maintenant et sans relâche, et je sais bien que j’ai déjà commencé à payer, mais elle restera intacte pour mes descendants.

Dans le cycle du don, on n’espère rien, mais on reçoit tout. On a beau donner sans cesse autour de soi, on ne reste jamais les mains vides. Notre don qu’on voudrait sans retour est toujours « vengé » malgré nous. Il n’y a pas d’échappatoire. Le don est peut-être l’antiporie par excellence. Le don est la plus belle des camisoles de force.

Mais on demeure en surface si on traite le don et l’avidité comme des opposés; en fait, les deux s’entremêlent sans cesse. Pour comprendre le don, il faut avoir connu l’avidité. Le don apparaît le plus clairement comme don quand il se découpe sur fond d’avidité, quand il est la réponse présenté à l’avidité par l’humain en quête d’accomplissement. Le don qui répond au don n’a pas vraiment de mérite, au fond. L’amour le plus grand, c’est celui qu’on adresse à nos ennemis.

L’avidité, elle aussi, est rendue possible par le don, car de quoi pourrait-on être avide si rien ne se donnait ? L’idée que l’on puisse recevoir quelque chose est nécessaire pour que l’avidité naisse, et, au départ, rien ne peut être reçu s’il n’est pas d’abord donné. On reçoit le don et on s’y attache éperdument, et on le serre pour en tirer la moindre goutte de joie, sans se rendre compte que c’est notre avidité qui le limite. Le don est dès lors dénaturé; d’illimité, il devient un objet platement consommable, épuisable.

Mais si l’avidité peut contaminer le don, l’inverse n’est-il pas également possible? Du désir de possession, ne peut-on pas faire émerger l’amour vrai ? De l’égoïsme, ne peut-on pas faire surgir une compréhension pour l’égoïsme et l’avidité des autres ? Si le don peut se brancher à cette source vive, il sera, réellement, une ressource inépuisable.

Interrelation, interdépendance, poursuivons dans cette voie et nous ne sommes plus loin d’affirmer l’unité des contraires. Le don est-il l’avidité, l’avidité est-elle le don ? Cela peut sembler bousculer les conventions de la logique, mais il me semble de plus en plus difficile, en tout cas, de penser l’un sans l’autre.

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