Conscience et oubli

On ne peut comprendre ceux qui ont tout perdu si on n’a pas perdu quelque chose soi-même, à défaut de quoi, on ne fait que juger vulgairement. Il est difficile de comprendre que vivre c’est perdre, et donc que perdre, c’est vivre.

Nos vies n’ont qu’un mince verni, une apparence de sécurité. Nous oublions tout le temps la nature de cette illusion.

En réalité, la mort, la maladie, la solitude, toutes les souffrances et les absurdités, imaginables ou non, nous guettent à chaque instant.
OUI, ELLES TE GUETTENT MAINTENANT, lecteur ! Mais ma voix (virtuelle) ne pourra jamais gueuler assez fort pour te le faire entendre, ni même pour me sortir de ma propre torpeur. Mais que ferons-nous de cette vérité brûlante, embarrassante ? Avoue que tu essaies déjà de te la cacher.

Il n’y a pas de tranquillité possible si on ne la cherche à l’intérieur : c’est ce que la philosophie nous rebâche depuis toujours. Cette idée, je l’ai étudiée sous toute ses facettes, je l’ai enseignée même : comment se fait-il que je commence à peine à en entrevoir le sens ?

Il faut, je crois, essayer de construire des liens durables en cette vie. Mais l’homme avisé, celui qui est mort de toutes les morts et a perdu plus que tout, sait que même ce qu’il y a de plus profond et de plus durable en termes humains n’est qu’un paravent devant l’oubli éternel. Il sait que tous autant que nous sommes, tomberons et disparaîtrons dans cet oubli éternel, et qu’il en est bien ainsi. Même en ce moment, alors que nous sommes encore bien vivants, nos vies sont déjà, pour une large part, tombées dans l’oubli, et n’en reviendront pas.

L’INSTANT PRÉSENT NE REVIENDRA PAS ! Tout ce que tu as de plus précieux est devant toi ici et maintenant, pendant que tu te décrottes le nez devant les internets.

ALLUME !

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Éloge de la mésadaptation, 3e partie

Elias Lindzin, n°141 565, atterrit un jour, inexplicablement, dans le Kommando chimique. C’est un nain, il ne mesure pas plus d’un mètre cinquante, mais je n’ai jamais vu une musculature comme la sienne. Quand il est nu, on voit chacun de ses muscles travailler, puissants et mobiles comme ceux des animaux.
Son crâne est massif, taillé, semble-t-il, dans le métal ou la pierre, on voit la ligne noire des cheveux rasés à un doigt seulement au-dessus des sourcils. Son nez, son menton, son front et ses pommettes sont durs et compacts. Son visage tout entier ressemble à une tête de bélier, à un instrument fait pour frapper. De toute sa personne émane une sensation de vigueur bestiale.
C’est un spectacle déconcertant que de voir travailler Elias ; les Meister polonais et les Allemands s’arrêtent quelquefois pour l’admirer. On dirait que rien ne lui est impossible. Alors que nous portons à grand-peine un sac de ciment, Elias en porte deux, trois, quatre et il arrive à les maintenir en équilibre. Et tout en avançant à petits pas sur ses jambes trapues, il fait des grimaces, il rit, il jure, il hurle et chante sans répit, comme si ses poumons étaient de bronze. Malgré ses semelles de bois, il grimpe comme un singe sur les échafaudages et court sans crainte sur des poutres suspendues dans le vide ; il porte six briques à la fois en équilibre sur la tête ; il sait fabriquer une cuiller avec un morceau de tôle et un couteau avec un bout d’acier ; il sait où trouver du papier, du bois et du charbon pour allumer un feu en deux minutes, même sous la pluie. Il est tailleur, menuisier, coiffeur et sait cracher très loin ; il chante des chansons polonaises et yiddish inédites avec une voix de basse fort agréable ; il est capable d’avaler six, huit, dix litres de soupe sans vomir, sans avoir la diarrhée et de reprendre son travail tout de suite après. Il sait comment faire naître une grosse bosse entre ses épaules et souvent, ainsi contrefait et bancal, il parcourt la baraque en criant et en déclamant, à la grande joie des puissants du camp. Je l’ai vu se battre avec un Polonais qui le dépassait d’une tête et l’abattre d’un seul coup de crâne dans l’estomac, cela avec la puissance et la précision d’une catapulte. Je ne l’ai jamais vu se reposer, je ne l’ai jamais vu silencieux, je ne l’ai jamais connu blessé ou malade.
De sa vie d’homme libre, personne ne sait rien. Il faut d’ailleurs beaucoup d’imagination pour se représenter Elias en costume d’homme libre. Il ne parle que le polonais et le yiddish abâtardi de Varsovie, en outre il est incapable de tenir des propos cohérents. On peut lui donner vingt ou quarante ans ; il dit qu’il en a trente-trois et qu’il a conçu dix-sept enfants. Ce n’est pas impossible. Il parle sans arrêt et des sujets les plus divers, toujours d’une voix tonnante, sur un ton d’orateur, avec des mimiques violentes de contradicteur. Il a toujours l’air de s’adresser à un nombreux public et d’ailleurs le public ne manque pas. Ceux qui le comprennent avalent ses déclamations en se tordant de rire, ils lui donnent des tapes enthousiastes sur le dos et l’incitent à continuer tandis que lui, féroce et bourru, se retourne comme un fauve dans le cercle de ses auditeurs, apostrophant tantôt l’autre, tantôt l’autre ; tout d’un coup, il en saisit un par la poitrine et, de sa petite patte crochue, l’attire irrésistiblement et lui vomit à la figure une injure incompréhensible puis le rejette en arrière comme un fagot et, parmi les applaudissements et le rire des spectateurs, il poursuit son discours furieux et insensé, les bras tendus vers le ciel comme un petit monstre prophétisant.
Sa renommée de travailleur exceptionnel se répandit assez vite et à partir de ce moment, en vertu des absurdes lois du Lager, il cessa pratiquement de travailler. Les Meister seuls lui demandaient de prêter son concours pour les travaux où une habileté et une vigueur peu communes étaient nécessaires. À part ces petits services, il surveillait, insolent et violent, nos maigres efforts quotidiens, il s’éclipsait souvent pour des visites ou des aventures mystérieuses dans un coin secret du chantier d’où il revenait les poches gonflées et l’estomac visiblement rempli.
Elias est naturellement et innocemment voleur : il manifeste pour cela la ruse instinctive des bêtes sauvages. On ne l’a jamais pris sur le fait parce qu’il ne vole qu’à coup sûr, mais quand l’occasion s’en présente, il vole fatalement. Outre la difficulté de le surprendre, il est évident qu’il ne servirait à rien de le punir : pour lui, voler est aussi essentiel que respirer ou dormir.
Il est logique de se demander qui est Elias. Est-il fou, incompréhensible et extra-humain, ayant abouti au Lager par hasard ? Est-ce le produit d’un atavisme hétérogène du monde moderne plus indiqué pour vivre dans les conditions primaires du camp ? N’est-ce pas plutôt un produit du camp, ce que nous deviendrons tous si nous ne mourons pas ici, si le camp ne finit pas avant nous ?
Les trois suppositions sont plus ou moins fondées. Elias a survécu à la destruction du dehors parce qu’il est physiquement indestructible, il a résisté à l’anéantissement du dedans parce qu’il est fou. Il est donc avant tout un survivant : spécimen le plus apte à vivre la vie du camp.
Si Elias retrouve la liberté, il sera relégué en marge de la société humaine, dans une prison ou un asile d’aliénés. Mais ici, au Lager, il n’y a ni criminels, ni fous : nous ne pouvons être criminels puisqu’il n’y a pas de loi morale à enfreindre, nous ne pouvons être fous puisque nous sommes déterminés dans chacune de nos actions : étant donnés le lieu et le temps, nos actions sont les seules possibles.
Au Lager, Elias triomphe et prospère.

Primo Lévi, Si c’est un homme.


Banalité du mal

Nous devenons adultes tardivement, de nos jours. Faible en quantité, l’enfance tend chez nous à s’étirer sur la durée; on appelle cette période de limbes, hésitations et retours en arrière « adulescence ». À défaut d’un rite de passage précis (car l’anniversaire de 18 ans ne rime vraiment à rien), il appartient à chacun de repérer les signes particuliers et d’y apposer son drapeau. Ces signes apparaissent parfois en même temps que les cheveux blancs.
Pour ma part, je crois être entrée dans le monde des adultes par la porte du diable*. Est-ce la seule ? Y a-t-il d’autre moyen de grandir que de constater que l’on est, soi-même, complice du mal de toutes sortes de manières bénignes, subtiles et inavouées ? Être humain implique-t-il nécessairement tout ce sang sur les mains, et la nausée qui l’accompagne ?
Dans ce cas, qu’advient-il de ceux qui sont complices et ne réagissent pas, ne serait-ce qu’en pensée ? Dans l’expérience de Milgram, une majorité de ceux qui ont obéi le faisaient avec une bonne dose de mauvaise conscience. Mais ils voyaient quelqu’un se tordre de douleur devant eux. Dans mon expérience, la plupart des gens acceptent très bien d’être complices par souci de conformité, surtout s’ils n’ont pas de contact direct avec la victime, et à plus forte raison si la souffrance infligée est « abstraite » (par exemple, financière ou morale), plutôt que physique. Comment tous ces gens deviennent-ils adultes ? Avec ce qu’on appelle d’ordinaire les « responsabilités » : maison, famille, auto, factures à payer. Avoir à sa disposition un corps d’adulte peut aider aussi. Sans vouloir en préjuger, on peut se demander s’il n’y a pas là imposture.
Complices, sereins ou non, de la banalité du mal, peut-être le sommes-nous tous. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il n’y a pas de complice serein.

« PÔLOS – Alors toi, tu aimerais mieux être victime d’injustice plutôt que d’en commettre une ?
SOCRATE – Pour ma part, j’aimerais mieux ni l’un ni l’autre. Mais, s’il fallait choisir, je choisirais de la subir plutôt que de la commettre. »
Platon, Gorgias

*Voir, loin ci-dessous, l’entrée « Mensch ist tot »


Éloge de la mésadaptation, 2e partie

Souriez ou mourez.

http://www.youtube.com/watch?v=u5um8QWWRvo&feature=related


Mokusho

J’ai oublié quand les astres ont commencé à se détacher les uns des autres
Poursuivant leur trajectoire
Sans réelle destination
Dans une nuit pourtant brillante
Et riche en beautés mystérieuses
Qui nous attire aux hasards infinis
Jusqu’à ce que les adhésifs se mettent à pousser, malgré nous, sur nos manches


Les mots de la bouche

Nous découvrons tous tôt ou tard dans la vie que le bonheur parfait n’existe pas, mais bien peu sont ceux qui s’arrêtent à la considération inverse qu’il n’y a pas non plus de malheur absolu. Les raisons qui empêchent la réalisation de ces deux états limites sont du même ordre : elles tiennent à la nature même de l’homme, qui répugne à tout infini. Ce qui s’y oppose, c’est d’abord notre connaissance toujours imparfaite de l’avenir; et cela s’appelle, selon le cas, espoir ou incertitude du lendemain. C’est aussi l’assurance de la mort, qui fixe un terme à la joie comme à la souffrance. Ce sont enfin les inévitables soucis matériels, qui, s’ils viennent troubler tout bonheur durable, sont aussi de continuels dérivatifs au malheur qui nous accable et, parce qu’ils le rendent intermittent, le rendent du même coup supportable.

Primo Lévi, Si c’est un homme, Julliard, 1987, pp.18-19


De l’esprit de jugement

« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont. »

Descartes, Discours de la méthode, Gallimard Folio, 1991, p.75

« Donc, tant que l’esprit compare, il n’est point d’amour, et pourtant l’esprit ne cesse de juger, de comparer, de chercher la faille, le point faible. Là où il y a comparaison, il n’y a point d’amour. »

Krishnamurti, De l’amour et de la solitude, Éditions Stock, 1998, p. 41

Nous sommes des machines à produire des jugements. Tout ce que nous voyons, sentons et entendons est, consciemment ou non, mesuré, pesé, analysé, classifié, étiqueté; accepté ou refusé, ami ou ennemi, avec ou contre nous. Bien rares sont les occasions où quelque chose échappera à ce processus.

Et il est toujours étonnant de voir à quel point deux personnes, tout également censées et informées d’une question qu’elles puissent être, peuvent exercer sur celle-ci des jugements différents ou même contradictoires, tout en étant (ou semblant, du moins, par leur attitude) convaincues que ce jugement est le seul valable. Chacun a sa petite forteresse intérieure, qui n’a rien de la citadelle stoïcienne, isolée par le jugement des forteresses voisines.

On peut bien construire à l’occasion des passerelles et des échelles de corde, par les mots, les gestes ou les regards, et on sait bien, ne serait-ce que confusément, que les autres ont effectivement chacun leur forteresse remplie (formée ?) de leurs jugements, qui a, pour eux, la même valeur que pour nous. On ne voit pas que ce n’est qu’un château de cartes qu’on élève en forteresse. Là est bien le problème.

Quelquefois, souvent peut-être, il faut faire des jugements, il faut décider. Il faut choisir si on va se marier ou non et décider de ce qu’on mangera au souper. Les cas les plus triviaux sont intéressants, car en effet on fait un choix qui élimine d’emblée toutes les autres possibilités, et on le fait généralement sans trop hésiter, sans regarder en arrière (autrement, on ne mangerait plus), mais aussi sans en faire un absolu métaphysique, c’est-à-dire sans lui donner la solidité d’un mur de forteresse. On sait très bien, quand on choisit la saveur de notre pizza, que ce n’est qu’un jugement sur une pointe de pizza. Rien de très sérieux; on peut en rire, car cela n’affecte pas les idées que nous nous faisons sur notre identité personnelle.

Ce n’est pas une question de relativisme contre dogmatisme. Le relativiste ne fait aucun choix, pas, en tout cas, sur les problèmes sérieux. La question est de savoir si on reste conscient ou non de l’origine du choix ou du jugement. L’important est de garder une sorte de faculté d’autodérision capable de voir son jugement comme un simple jugement, tout en le croyant valable. Faire en toutes choses comme pour la pizza : choisir le meilleur sans hésiter, mais sans s’enfler la tête pour autant.