De l’esprit de jugement

« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont. »

Descartes, Discours de la méthode, Gallimard Folio, 1991, p.75

« Donc, tant que l’esprit compare, il n’est point d’amour, et pourtant l’esprit ne cesse de juger, de comparer, de chercher la faille, le point faible. Là où il y a comparaison, il n’y a point d’amour. »

Krishnamurti, De l’amour et de la solitude, Éditions Stock, 1998, p. 41

Nous sommes des machines à produire des jugements. Tout ce que nous voyons, sentons et entendons est, consciemment ou non, mesuré, pesé, analysé, classifié, étiqueté; accepté ou refusé, ami ou ennemi, avec ou contre nous. Bien rares sont les occasions où quelque chose échappera à ce processus.

Et il est toujours étonnant de voir à quel point deux personnes, tout également censées et informées d’une question qu’elles puissent être, peuvent exercer sur celle-ci des jugements différents ou même contradictoires, tout en étant (ou semblant, du moins, par leur attitude) convaincues que ce jugement est le seul valable. Chacun a sa petite forteresse intérieure, qui n’a rien de la citadelle stoïcienne, isolée par le jugement des forteresses voisines.

On peut bien construire à l’occasion des passerelles et des échelles de corde, par les mots, les gestes ou les regards, et on sait bien, ne serait-ce que confusément, que les autres ont effectivement chacun leur forteresse remplie (formée ?) de leurs jugements, qui a, pour eux, la même valeur que pour nous. On ne voit pas que ce n’est qu’un château de cartes qu’on élève en forteresse. Là est bien le problème.

Quelquefois, souvent peut-être, il faut faire des jugements, il faut décider. Il faut choisir si on va se marier ou non et décider de ce qu’on mangera au souper. Les cas les plus triviaux sont intéressants, car en effet on fait un choix qui élimine d’emblée toutes les autres possibilités, et on le fait généralement sans trop hésiter, sans regarder en arrière (autrement, on ne mangerait plus), mais aussi sans en faire un absolu métaphysique, c’est-à-dire sans lui donner la solidité d’un mur de forteresse. On sait très bien, quand on choisit la saveur de notre pizza, que ce n’est qu’un jugement sur une pointe de pizza. Rien de très sérieux; on peut en rire, car cela n’affecte pas les idées que nous nous faisons sur notre identité personnelle.

Ce n’est pas une question de relativisme contre dogmatisme. Le relativiste ne fait aucun choix, pas, en tout cas, sur les problèmes sérieux. La question est de savoir si on reste conscient ou non de l’origine du choix ou du jugement. L’important est de garder une sorte de faculté d’autodérision capable de voir son jugement comme un simple jugement, tout en le croyant valable. Faire en toutes choses comme pour la pizza : choisir le meilleur sans hésiter, mais sans s’enfler la tête pour autant.

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