Banalité du mal

Nous devenons adultes tardivement, de nos jours. Faible en quantité, l’enfance tend chez nous à s’étirer sur la durée; on appelle cette période de limbes, hésitations et retours en arrière « adulescence ». À défaut d’un rite de passage précis (car l’anniversaire de 18 ans ne rime vraiment à rien), il appartient à chacun de repérer les signes particuliers et d’y apposer son drapeau. Ces signes apparaissent parfois en même temps que les cheveux blancs.
Pour ma part, je crois être entrée dans le monde des adultes par la porte du diable*. Est-ce la seule ? Y a-t-il d’autre moyen de grandir que de constater que l’on est, soi-même, complice du mal de toutes sortes de manières bénignes, subtiles et inavouées ? Être humain implique-t-il nécessairement tout ce sang sur les mains, et la nausée qui l’accompagne ?
Dans ce cas, qu’advient-il de ceux qui sont complices et ne réagissent pas, ne serait-ce qu’en pensée ? Dans l’expérience de Milgram, une majorité de ceux qui ont obéi le faisaient avec une bonne dose de mauvaise conscience. Mais ils voyaient quelqu’un se tordre de douleur devant eux. Dans mon expérience, la plupart des gens acceptent très bien d’être complices par souci de conformité, surtout s’ils n’ont pas de contact direct avec la victime, et à plus forte raison si la souffrance infligée est « abstraite » (par exemple, financière ou morale), plutôt que physique. Comment tous ces gens deviennent-ils adultes ? Avec ce qu’on appelle d’ordinaire les « responsabilités » : maison, famille, auto, factures à payer. Avoir à sa disposition un corps d’adulte peut aider aussi. Sans vouloir en préjuger, on peut se demander s’il n’y a pas là imposture.
Complices, sereins ou non, de la banalité du mal, peut-être le sommes-nous tous. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il n’y a pas de complice serein.

« PÔLOS – Alors toi, tu aimerais mieux être victime d’injustice plutôt que d’en commettre une ?
SOCRATE – Pour ma part, j’aimerais mieux ni l’un ni l’autre. Mais, s’il fallait choisir, je choisirais de la subir plutôt que de la commettre. »
Platon, Gorgias

*Voir, loin ci-dessous, l’entrée « Mensch ist tot »

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