Éloge de la mésadaptation, 3e partie

Elias Lindzin, n°141 565, atterrit un jour, inexplicablement, dans le Kommando chimique. C’est un nain, il ne mesure pas plus d’un mètre cinquante, mais je n’ai jamais vu une musculature comme la sienne. Quand il est nu, on voit chacun de ses muscles travailler, puissants et mobiles comme ceux des animaux.
Son crâne est massif, taillé, semble-t-il, dans le métal ou la pierre, on voit la ligne noire des cheveux rasés à un doigt seulement au-dessus des sourcils. Son nez, son menton, son front et ses pommettes sont durs et compacts. Son visage tout entier ressemble à une tête de bélier, à un instrument fait pour frapper. De toute sa personne émane une sensation de vigueur bestiale.
C’est un spectacle déconcertant que de voir travailler Elias ; les Meister polonais et les Allemands s’arrêtent quelquefois pour l’admirer. On dirait que rien ne lui est impossible. Alors que nous portons à grand-peine un sac de ciment, Elias en porte deux, trois, quatre et il arrive à les maintenir en équilibre. Et tout en avançant à petits pas sur ses jambes trapues, il fait des grimaces, il rit, il jure, il hurle et chante sans répit, comme si ses poumons étaient de bronze. Malgré ses semelles de bois, il grimpe comme un singe sur les échafaudages et court sans crainte sur des poutres suspendues dans le vide ; il porte six briques à la fois en équilibre sur la tête ; il sait fabriquer une cuiller avec un morceau de tôle et un couteau avec un bout d’acier ; il sait où trouver du papier, du bois et du charbon pour allumer un feu en deux minutes, même sous la pluie. Il est tailleur, menuisier, coiffeur et sait cracher très loin ; il chante des chansons polonaises et yiddish inédites avec une voix de basse fort agréable ; il est capable d’avaler six, huit, dix litres de soupe sans vomir, sans avoir la diarrhée et de reprendre son travail tout de suite après. Il sait comment faire naître une grosse bosse entre ses épaules et souvent, ainsi contrefait et bancal, il parcourt la baraque en criant et en déclamant, à la grande joie des puissants du camp. Je l’ai vu se battre avec un Polonais qui le dépassait d’une tête et l’abattre d’un seul coup de crâne dans l’estomac, cela avec la puissance et la précision d’une catapulte. Je ne l’ai jamais vu se reposer, je ne l’ai jamais vu silencieux, je ne l’ai jamais connu blessé ou malade.
De sa vie d’homme libre, personne ne sait rien. Il faut d’ailleurs beaucoup d’imagination pour se représenter Elias en costume d’homme libre. Il ne parle que le polonais et le yiddish abâtardi de Varsovie, en outre il est incapable de tenir des propos cohérents. On peut lui donner vingt ou quarante ans ; il dit qu’il en a trente-trois et qu’il a conçu dix-sept enfants. Ce n’est pas impossible. Il parle sans arrêt et des sujets les plus divers, toujours d’une voix tonnante, sur un ton d’orateur, avec des mimiques violentes de contradicteur. Il a toujours l’air de s’adresser à un nombreux public et d’ailleurs le public ne manque pas. Ceux qui le comprennent avalent ses déclamations en se tordant de rire, ils lui donnent des tapes enthousiastes sur le dos et l’incitent à continuer tandis que lui, féroce et bourru, se retourne comme un fauve dans le cercle de ses auditeurs, apostrophant tantôt l’autre, tantôt l’autre ; tout d’un coup, il en saisit un par la poitrine et, de sa petite patte crochue, l’attire irrésistiblement et lui vomit à la figure une injure incompréhensible puis le rejette en arrière comme un fagot et, parmi les applaudissements et le rire des spectateurs, il poursuit son discours furieux et insensé, les bras tendus vers le ciel comme un petit monstre prophétisant.
Sa renommée de travailleur exceptionnel se répandit assez vite et à partir de ce moment, en vertu des absurdes lois du Lager, il cessa pratiquement de travailler. Les Meister seuls lui demandaient de prêter son concours pour les travaux où une habileté et une vigueur peu communes étaient nécessaires. À part ces petits services, il surveillait, insolent et violent, nos maigres efforts quotidiens, il s’éclipsait souvent pour des visites ou des aventures mystérieuses dans un coin secret du chantier d’où il revenait les poches gonflées et l’estomac visiblement rempli.
Elias est naturellement et innocemment voleur : il manifeste pour cela la ruse instinctive des bêtes sauvages. On ne l’a jamais pris sur le fait parce qu’il ne vole qu’à coup sûr, mais quand l’occasion s’en présente, il vole fatalement. Outre la difficulté de le surprendre, il est évident qu’il ne servirait à rien de le punir : pour lui, voler est aussi essentiel que respirer ou dormir.
Il est logique de se demander qui est Elias. Est-il fou, incompréhensible et extra-humain, ayant abouti au Lager par hasard ? Est-ce le produit d’un atavisme hétérogène du monde moderne plus indiqué pour vivre dans les conditions primaires du camp ? N’est-ce pas plutôt un produit du camp, ce que nous deviendrons tous si nous ne mourons pas ici, si le camp ne finit pas avant nous ?
Les trois suppositions sont plus ou moins fondées. Elias a survécu à la destruction du dehors parce qu’il est physiquement indestructible, il a résisté à l’anéantissement du dedans parce qu’il est fou. Il est donc avant tout un survivant : spécimen le plus apte à vivre la vie du camp.
Si Elias retrouve la liberté, il sera relégué en marge de la société humaine, dans une prison ou un asile d’aliénés. Mais ici, au Lager, il n’y a ni criminels, ni fous : nous ne pouvons être criminels puisqu’il n’y a pas de loi morale à enfreindre, nous ne pouvons être fous puisque nous sommes déterminés dans chacune de nos actions : étant donnés le lieu et le temps, nos actions sont les seules possibles.
Au Lager, Elias triomphe et prospère.

Primo Lévi, Si c’est un homme.

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