Règles pour vivre en Antiporie

  1. Ne pas s’asseoir trop confortablement
  2. Aimer le silence
  3. Regarder la solitude en face
  4. Être apprivoisé par les fauves
  5. Cultiver son jardin à l’ombre
  6. Garder une portion de cœur non défrichée
  7. Changer d’adresse souvent
  8. Prendre l’échec comme le succès
  9. Accepter que la vie nous passe à travers comme on passe à travers la vie
  10. Se lier d’amitié avec le Passeur

Transcendance par l’ouverture

« J’ai une déclaration, révisée, fortement révisée, révisée maintes fois. Révisée à la limite de ce que je peux faire, irais-je jusqu’à dire. Je ne crois pas être capable d’apporter d’autres révisions. Vous avez une copie de ma déclaration, je crois.

-En effet. Révisée à la limite du possible, dites-vous. Certains d’entre nous diraient qu’on peut toujours apporter une révision de plus. Voyons. Voulez-vous lire votre déclaration, je vous prie. »

Elle lit.

« Je suis écrivain. Vous allez peut-être penser que je devrais plutôt dire, j’étais écrivain. Mais je suis ou j’étais écrivain à cause de ce que je suis ou de ce que j’étais. Je n’ai pas cessé d’être ce que je suis. Pas encore. Ou du moins, c’est ce qu’il me semble.

« Je suis écrivain, et ce que j’écris est ce que j’entends. Je suis secrétaire de l’invisible, l’une des nombreux secrétaires au fil des âges. C’est ma vocation : secrétaire qui prend sous dictée. Il ne m’appartient pas de remettre en question, de juger ce qu’on me donne. Je me contente d’écrire les mots, de les vérifier, de vérifier que ce sont les bons pour m’assurer que j’ai bien entendu.

« Secrétaire de l’invisible : l’expression n’est pas de moi, je m’empresse de le dire. Je l’emprunte à un secrétaire d’ordre supérieur, Czeslaw Milosz, un poète, que vous connaissez peut-être, et à qui ce mot fut dicté il y a des années. »

Elle marque une pause. C’est peut-être là qu’elle s’attend à être interrompue. Dicté par qui ? attend-elle qu’ils demandent. Elle a la réponse toute prête : par des puissances au-dessus de nous. Mais il n’y a pas d’interruption, pas de question. Au lieu de cela, leur porte-parole agite son crayon vers elle. « Continuez.

-Avant de m’autoriser à passer, on exige de moi que je déclare mes croyances, lit-elle. Je réponds : une bonne secrétaire ne doit pas avoir de croyances. Cela ne convient pas à cette fonction. Une secrétaire doit simplement se tenir prête, en attendant d’être appelée. »

De nouveau, elle s’attend à une interruption : Appelée par qui ? Mais on dirait bien qu’il n’y aura pas de questions.

« Dans mon travail, une croyance impose une résistance, un obstacle. J’essaie de faire en moi le vide des résistances. »

J.M. Coetzee, Elizabeth Costello, pp. 271-272


Pas de compassion sans douleur

Le plus dur, ça reste encore la souffrance des autres. Car la souffrance ouvre le cœur et y provoque une perméabilité des émotions; en voyant la souffrance des autres, je reconnais et ressens la mienne, de même, en éprouvant ma douleur, je peux aussi ressentir et comprendre celle des autres. Mais si la mienne est familière, contenue dans des limites bien connues et, dans un certain sens, maîtrisable, celle de l’autre est inconnue, hors contrôle et, de ce fait, infinie et effrayante.

Et si on a, tant bien que mal, trouvé une certaine manière de s’accommoder de sa propre souffrance, on n’a aucune prise sur la capacité des autres à vivre avec leurs propres ombres.  Il n’y a pas deux cieux gris identiques; il semble y avoir une bien plus grande variété de nuances dans ceux-ci , contrastant avec la relative banalité des cieux sans nuages. Le plaisir est plus bête que la tristesse, il se comprend et se partage plus facilement. La douleur, polymorphe, peut être difficile à reconnaître.

Certes, on peut éprouver ce souci plein d’impuissance et malgré tout demeurer d’un incorrigible égocentrisme. Les possibilités schizophréniques de l’esprit humain n’ont pas de limites.


Le chant d’Ulysse

Je travaille en classe, pour la première fois, le récit des camps de la mort de Primo Lévi, Si c’est un homme. Bien que littéraire par sa forme, l’ouvrage abonde en questions et en réflexions philosophiques. Mais il y a un chapitre que les étudiants trouveront sans doute inutile et dépourvu d’intérêt : il s’agit du chapitre 11, intitulé « Le chant d’Ulysse ».

Les événements qui s’y déroulent sont plutôt simples : l’auteur-narrateur marche avec son ami Jean pour aller chercher la soupe de leur kommando. En prenant des chemins détournés, ils peuvent faire durer le trajet environ une heure sans attirer les soupçons, s’épargnant ainsi une heure de travaux pénibles. Les amis veulent meubler cette heure de relative accalmie avec une conversation signifiante; Primo est italien, Jean est français et veut apprendre l’italien, ils décident d’entreprendre les leçons sur le champ. Primo se rappelle un extrait de la Divine comédie de Dante, jadis apprise par cœur, qu’il cite d’une mémoire intermittente, et traduit tant bien que mal en français. De cet événement anecdotique, banal, émerge un horizon de sens : une sorte de rappel, improbable en ces lieux où l’homme détruit l’homme, de ce que signifie réellement être humain, et un sens de l’urgence pour ramener à la mémoire cette conception de dignité humaine que tout autour d’eux semble fouler aux pieds.

« … Le chant d’Ulysse. À savoir comment et pourquoi cela m’est venu à l’esprit : mais nous n’avons pas le temps de choisir, cette heure n’est déjà plus une heure. Si Jean est intelligent, il comprendra. Il comprendra : aujourd’hui, j’en suis sûr. » (Primo Lévi, Si c’est un homme, p. 173)

Ils ne verront jamais quoi que ce soit qui ressemble vaguement à un camp de concentration, ils n’ont rien à cirer de la Divine comédie; qu’à cela ne tienne, évoquons une situation qui leur sera plus familière. Demandons-leur d’imaginer qu’ils sont seuls en voiture avec cette personne qui leur plaît particulièrement et que c’est l’occasion rêvée de lui dire ce qu’ils ressentent. Le trajet a un but et une durée bien déterminés; avant et après, d’autres personnes seront présentes, ou la personne ne sera plus là. On dispose donc d’une fenêtre bien circonscrite pour dire ce qu’on a à dire, et l’occasion est trop belle pour être manquée. Bien sûr, des vérités aussi déterminantes ne se lancent pas n’importe comment, on attend donc le moment propice, mais voilà que la discussion n’évolue pas nécessairement dans la direction voulue, et on sent que le temps file, et on voit déjà la trame de sa vie future se diviser en deux branches, et il faut prendre la bonne branche maintenant. Bien sûr, de telles occasions pourraient se produire à nouveau, mais qui sait ce qui pourrait arriver, on pourrait mourir demain, ou l’autre personne pourrait s’exiler, ou tomber très malade… Mieux vaut ne pas vivre avec de tels regrets. Alors, on glisse subtilement des indices dans la conversation, pour faire une sorte de piste en miettes de pain que la personne suivra bien jusqu’à ses conséquences logiques si elle a l’intelligence qu’on croit, et qu’elle comprendra, ne serait-ce qu’à retardement.

C’est exactement la manière dont le jeune Lévi se sent quand il marche avec Jean dans les sentiers boueux qui mènent aux cuisines, si on fait abstraction, bien sûr, de l’élément sentimental. Mais il serait bête de réduire même l’illustration qui précède à son enjeu romantique; l’essentiel est ailleurs, dans l’urgence de faire ressortir, du plate itinéraire de nos vies, la trame et la valeur essentielles, dans l’urgence de dire ce qui doit être dit et de vivre pour ce qui en vaut la peine. Pour le häftling Lévi, l’urgence, à ce moment-là, c’est de se remémorer, et de partager avec son ami le secret de la dignité humaine, occulté, couvert de boue, piétiné par leurs bourreaux, presque oublié, car de cette idée dépend tout le sens de leur lutte à la survie; sans elle, ils ne sont plus que des bêtes. « Considérez quelle est votre origine : Vous n’avez pas été faits pour vivre comme brutes. Mais pour ensuivre et science et vertu. » (ibid., p.176)

Si ce récit peut nous parler aujourd’hui, c’est que cette urgence est aussi la nôtre. Nous vivons tous les jours dans l’urgence, mais celle-ci n’est pas toujours bien comprise. Nos vies ressemblent trop souvent à une course : course contre la montre, course avec soi-même où on est trop souvent vaincu, course les uns contre les autres d’où émerge un sentiment malsain de compétition. Nos contemporains ont forgé le concept de fear of missing out : la peur que l’événement culturel d’envergure, à ne pas manquer, nous échappe, ou que certaines manifestations d’intérêt, tout simplement, nous échappent, à cause de leur surabondance et du fait que nous sommes perpétuellement sollicités. Films et pièces de théâtre à voir, musique à entendre, pays à visiter, expériences à vivre, et à côté de tout ça il faut bien travailler, entretenir sa vie sociale, ses relations, ses liens familiaux, et donner à tout le monde l’impression d’être heureux et en santé… Devant l’accumulation, il est compréhensible qu’on ait parfois envie de crier grâce de toute cette stimulation excessive, désensibilisante. À mesure qu’on s’enfonce dans l’âge adulte, il y a aussi l’urgence de « réussir » dans la vie, mais encore, selon quels standards ?

L’urgence que ressent Primo Lévi, celle que nous pourrions et devrions ressentir encore aujourd’hui, ce n’est pas celle-là. Car urgence il y a, et si nous ne savons pas où chercher, nous pourrions bien être aspirés dans des tangentes qui nous prendront les années de notre vie et plus encore. De quoi donc y a-t-il urgence ? La question est fondamentale. Je tenterai une hypothèse : découvrir, et partager, le sens, la vraie profondeur de notre vie. Il y a trois termes majeurs. L’objet de l’urgence : le sens. Les deux actions à entreprendre de toute urgence : découvrir et partager. Chacun de ces termes mériterait une étude détaillée; je me limiterai pour l’instant à quelques pistes de réflexion.

Découvrir : La course évoquée plus haut, sans être essentielle d’aucune manière, comporte suffisamment de prise sur nos vies pour nécessiter un arbitrage sans lequel tout est perdu. Deux personnes différentes, dans deux contextes différents, me disaient dernièrement : « il faudrait pouvoir arrêter le temps. » Il y a un fond de vérité dans cette affirmation, mais peut-être pas dans le sens envisagé initialement par mes interlocuteurs. Arrêter le temps est un beau rêve, certainement irréalisable car il s’oppose d’une manière fondamentale aux lois les plus élémentaires et inflexibles de la nature. Pourtant, nous vivons quelquefois, en de rares et précieuses occasions, des instants qu’on peut convenablement appeler des moments d’éternité. Ces moments-là ne nous permettront pas de faire le ménage, ni d’avancer les corrections, ni de reprendre le retard accumulé de notre vie sociale, mais ils suffiront peut-être, si on leur prête attention, à donner le sens qui est la seule chose réellement nécessaire de notre vie, et qui permettra de vivre avec l’insuffisance de tout le reste. Comment définir un tel moment ? Pourrais-je en donner des exemples ? Les limites du concept sont floues (et je les laisse volontairement ainsi), les exemples seraient immanquablement quétaines et inaptes à communiquer l’idée évoquée. Tout ce que je sais, c’est qu’un tel moment détonne par son aspect vertical, profond à l’infini, sur l’horizontale linéarité du temps de notre vie, qu’il échappe à toute possibilité de quantification et qu’il est, littéralement et par définition, hors du temps. Si l’objet de l’urgence est ainsi hors du temps, il peut bien ne prendre aucun temps à découvrir, et de ce fait, invalider toute forme de nécessité d’un sentiment d’urgence. Celle-ci demeure pertinente surtout en raison des tergiversations qui précèdent et suivent, et qui absorbent à elles seules l’entièreté du temps de notre vie. Voilà le paradoxe : l’éternité ne prend en elle-même pas de temps, mais on peut bien prendre l’éternité à la trouver. Quand on la trouve, on comprend qu’on a le temps…

Partager : Cette partie est peut-être encore plus délicate. Écrire sur un blogue, est-ce partager ? Citer, d’une mémoire défaillante, la Divine comédie de Dante à Auschwitz en 1944, est-ce partager ? Si un réel « partage » tel que nous l’entendons ici est possible, il doit transcender ses conditions matérielles d’apparition, c’est-à-dire s’élever au-dessus de toutes ces attaches terrestres qui sont ses obstacles autant que ses conditions de réalisation, aussi quétaine et « spiritualiste » que cela puisse sembler. On peut certes affirmer avec Marx que la matière détermine la conscience, la chose qu’on cherche ici à partager se situe peut-être au-delà même de la conscience telle que nous l’entendons ordinairement. Et malgré ce que les propos qui précèdent peuvent laisser croire, l’auteure de ces lignes, en bonne sceptique, n’affiche aucune croyance particulière en une quelconque réalité spirituelle, simplement une intuition qu’aucun langage platement matérialiste ne peut traduire…

« Je retiens Pikolo : il est absolument nécessaire et urgent qu’il écoute, qu’il comprenne ce « come altrui piacque » avant qu’il ne soit trop tard; demain lui ou moi pouvons être morts, ou ne plus jamais nous revoir; il faut que je lui dise, que je lui parle du Moyen Âge, de cet anachronisme si humain, si nécessaire et pourtant si inattendu, et d’autre chose encore, de quelque chose de gigantesque que je viens d’entrevoir à l’instant seulement, en une fulgurante intuition, et qui contient peut-être l’explication de notre destin, de notre présence ici aujourd’hui… » (ibid., p.179)

Le chapitre du chant d’Ulysse est l’histoire d’une traduction. Mais ce n’est pas une traduction banale au sens simplement linguistique. L’écrivain Jacques Poulin a écrit un roman intitulé « La traduction est une histoire d’amour. » Amour du texte, amour des mots, amour du destinataire pour qui on donnera le meilleur de soi-même et qui enrichira lui-même le texte de son propre horizon de sens… On dira aussi, en nuançant pour plus de précision : la vie est une histoire d’amour avec une dimension de profondeur qui cherche les coins ombrageux, et nos pensées comme nos paroles sont une tentative, jamais totalement fructueuse, de faire apparaître la lumière, de traduire en langage humain, pour soi-même et les autres, les codes, ultra-humains et pourtant totalement humains, de cet amour.

À bien y penser, ce chapitre, en apparence banal, est peut-être le tournant capital, et la raison d’être, du livre.


Les mots de la bouche # 372 488 (pour vrai cette fois)

Étrange impression que de retrouver, dans la bouche ou sous la plume d’un autre, une idée qu’on a cent fois ressassée, triturée, essayé de communiquer sans grand succès…

Celle-là, je la dois à Sébastien ! Merci !

« On me reprochera mon idéalisme. Tout en ayant raison, ils auront tort d’en faire un reproche. Certes, l’idée et la solution que j’ai exprimée (idée = idéal) se veut explicitement une idéologie concurrente à une idéologie qui domine notre société. L’erreur bête dans ce reproche, c’est de placer comme « réaliste » l’idéologie dominante, qui est en soi une idée, un idéal. C’est un paralogisme triste, nihiliste, celui du « naturaliste » (il peut prendre d’autres noms).

Réduisez votre monde à ce qui est, vous vous abrutissez car vous niez votre esprit : la capacité à regarder les réalités possibles et celle de porter un jugement pour affirmer celle qu’il faille choisir, la meilleure réalité possible. C’est le seul moyen de réaliser quelque chose : rendre réel une idée. Demeurer dans le simple constat de la réalité, c’est reconnaître son incapacité à penser, à réaliser, à vivre. C’est la différence entre se faire vivre par la vie ou faire vivre la vie. Voilà ce qu’est la philosophie. »


Le temps presse parce que vous êtes jeunes

Ça sonne cucu et je n’ai pas le temps de vous expliquer, dans le vacarme de vos propres impatiences, que notre sort à tous est entre nos mains ici et maintenant, qu’il nous reste peu de temps, que nos distinctions de « bon » et de « mauvais » ne sont que de grossières approximations de la réalité des choses, que nos désirs ne sont qu’un miroir déformant, que même la surface est cent fois plus profonde que vous ne pouvez l’imaginer. Vous êtes jeunes et vous avez encore le temps, et quand vous le réaliserez il sera déjà trop tard, ou vous n’aurez plus l’énergie ou le goût, ou vous aurez déjà laissé trop de lambeaux de vos âmes en chemin. Oubliez les livres si vous voulez, ils pèchent par superficialité, essayez seulement de vivre en aimant comme si c’était le dernier jour, et que vous étiez les derniers humains.


La grande courbe (pardonnez et vous recevrez)

  1. La mémoire d’éléphant. Tout ce que vous ferez pourra être retenu contre vous. On est exhaustif et consciencieux; on ne connaît pas l’oubli. Il n’y a nul droit à l’erreur.
  2. Le don ostentatoire. On efface l’ardoise pour faire bonne figure, et on ne manque généralement pas de le mentionner. Surtout, ne pas oublier de réclamer son reçu d’impôt.
  3. Tabula rasa. On efface l’ardoise chaque jour. Quand on regarde en arrière, c’est pour chérir les souvenirs.
  4. La sainte insouciance. Pourquoi une ardoise ? Qui pardonne à qui ?