Le chant d’Ulysse

Je travaille en classe, pour la première fois, le récit des camps de la mort de Primo Lévi, Si c’est un homme. Bien que littéraire par sa forme, l’ouvrage abonde en questions et en réflexions philosophiques. Mais il y a un chapitre que les étudiants trouveront sans doute inutile et dépourvu d’intérêt : il s’agit du chapitre 11, intitulé « Le chant d’Ulysse ».

Les événements qui s’y déroulent sont plutôt simples : l’auteur-narrateur marche avec son ami Jean pour aller chercher la soupe de leur kommando. En prenant des chemins détournés, ils peuvent faire durer le trajet environ une heure sans attirer les soupçons, s’épargnant ainsi une heure de travaux pénibles. Les amis veulent meubler cette heure de relative accalmie avec une conversation signifiante; Primo est italien, Jean est français et veut apprendre l’italien, ils décident d’entreprendre les leçons sur le champ. Primo se rappelle un extrait de la Divine comédie de Dante, jadis apprise par cœur, qu’il cite d’une mémoire intermittente, et traduit tant bien que mal en français. De cet événement anecdotique, banal, émerge un horizon de sens : une sorte de rappel, improbable en ces lieux où l’homme détruit l’homme, de ce que signifie réellement être humain, et un sens de l’urgence pour ramener à la mémoire cette conception de dignité humaine que tout autour d’eux semble fouler aux pieds.

« … Le chant d’Ulysse. À savoir comment et pourquoi cela m’est venu à l’esprit : mais nous n’avons pas le temps de choisir, cette heure n’est déjà plus une heure. Si Jean est intelligent, il comprendra. Il comprendra : aujourd’hui, j’en suis sûr. » (Primo Lévi, Si c’est un homme, p. 173)

Ils ne verront jamais quoi que ce soit qui ressemble vaguement à un camp de concentration, ils n’ont rien à cirer de la Divine comédie; qu’à cela ne tienne, évoquons une situation qui leur sera plus familière. Demandons-leur d’imaginer qu’ils sont seuls en voiture avec cette personne qui leur plaît particulièrement et que c’est l’occasion rêvée de lui dire ce qu’ils ressentent. Le trajet a un but et une durée bien déterminés; avant et après, d’autres personnes seront présentes, ou la personne ne sera plus là. On dispose donc d’une fenêtre bien circonscrite pour dire ce qu’on a à dire, et l’occasion est trop belle pour être manquée. Bien sûr, des vérités aussi déterminantes ne se lancent pas n’importe comment, on attend donc le moment propice, mais voilà que la discussion n’évolue pas nécessairement dans la direction voulue, et on sent que le temps file, et on voit déjà la trame de sa vie future se diviser en deux branches, et il faut prendre la bonne branche maintenant. Bien sûr, de telles occasions pourraient se produire à nouveau, mais qui sait ce qui pourrait arriver, on pourrait mourir demain, ou l’autre personne pourrait s’exiler, ou tomber très malade… Mieux vaut ne pas vivre avec de tels regrets. Alors, on glisse subtilement des indices dans la conversation, pour faire une sorte de piste en miettes de pain que la personne suivra bien jusqu’à ses conséquences logiques si elle a l’intelligence qu’on croit, et qu’elle comprendra, ne serait-ce qu’à retardement.

C’est exactement la manière dont le jeune Lévi se sent quand il marche avec Jean dans les sentiers boueux qui mènent aux cuisines, si on fait abstraction, bien sûr, de l’élément sentimental. Mais il serait bête de réduire même l’illustration qui précède à son enjeu romantique; l’essentiel est ailleurs, dans l’urgence de faire ressortir, du plate itinéraire de nos vies, la trame et la valeur essentielles, dans l’urgence de dire ce qui doit être dit et de vivre pour ce qui en vaut la peine. Pour le häftling Lévi, l’urgence, à ce moment-là, c’est de se remémorer, et de partager avec son ami le secret de la dignité humaine, occulté, couvert de boue, piétiné par leurs bourreaux, presque oublié, car de cette idée dépend tout le sens de leur lutte à la survie; sans elle, ils ne sont plus que des bêtes. « Considérez quelle est votre origine : Vous n’avez pas été faits pour vivre comme brutes. Mais pour ensuivre et science et vertu. » (ibid., p.176)

Si ce récit peut nous parler aujourd’hui, c’est que cette urgence est aussi la nôtre. Nous vivons tous les jours dans l’urgence, mais celle-ci n’est pas toujours bien comprise. Nos vies ressemblent trop souvent à une course : course contre la montre, course avec soi-même où on est trop souvent vaincu, course les uns contre les autres d’où émerge un sentiment malsain de compétition. Nos contemporains ont forgé le concept de fear of missing out : la peur que l’événement culturel d’envergure, à ne pas manquer, nous échappe, ou que certaines manifestations d’intérêt, tout simplement, nous échappent, à cause de leur surabondance et du fait que nous sommes perpétuellement sollicités. Films et pièces de théâtre à voir, musique à entendre, pays à visiter, expériences à vivre, et à côté de tout ça il faut bien travailler, entretenir sa vie sociale, ses relations, ses liens familiaux, et donner à tout le monde l’impression d’être heureux et en santé… Devant l’accumulation, il est compréhensible qu’on ait parfois envie de crier grâce de toute cette stimulation excessive, désensibilisante. À mesure qu’on s’enfonce dans l’âge adulte, il y a aussi l’urgence de « réussir » dans la vie, mais encore, selon quels standards ?

L’urgence que ressent Primo Lévi, celle que nous pourrions et devrions ressentir encore aujourd’hui, ce n’est pas celle-là. Car urgence il y a, et si nous ne savons pas où chercher, nous pourrions bien être aspirés dans des tangentes qui nous prendront les années de notre vie et plus encore. De quoi donc y a-t-il urgence ? La question est fondamentale. Je tenterai une hypothèse : découvrir, et partager, le sens, la vraie profondeur de notre vie. Il y a trois termes majeurs. L’objet de l’urgence : le sens. Les deux actions à entreprendre de toute urgence : découvrir et partager. Chacun de ces termes mériterait une étude détaillée; je me limiterai pour l’instant à quelques pistes de réflexion.

Découvrir : La course évoquée plus haut, sans être essentielle d’aucune manière, comporte suffisamment de prise sur nos vies pour nécessiter un arbitrage sans lequel tout est perdu. Deux personnes différentes, dans deux contextes différents, me disaient dernièrement : « il faudrait pouvoir arrêter le temps. » Il y a un fond de vérité dans cette affirmation, mais peut-être pas dans le sens envisagé initialement par mes interlocuteurs. Arrêter le temps est un beau rêve, certainement irréalisable car il s’oppose d’une manière fondamentale aux lois les plus élémentaires et inflexibles de la nature. Pourtant, nous vivons quelquefois, en de rares et précieuses occasions, des instants qu’on peut convenablement appeler des moments d’éternité. Ces moments-là ne nous permettront pas de faire le ménage, ni d’avancer les corrections, ni de reprendre le retard accumulé de notre vie sociale, mais ils suffiront peut-être, si on leur prête attention, à donner le sens qui est la seule chose réellement nécessaire de notre vie, et qui permettra de vivre avec l’insuffisance de tout le reste. Comment définir un tel moment ? Pourrais-je en donner des exemples ? Les limites du concept sont floues (et je les laisse volontairement ainsi), les exemples seraient immanquablement quétaines et inaptes à communiquer l’idée évoquée. Tout ce que je sais, c’est qu’un tel moment détonne par son aspect vertical, profond à l’infini, sur l’horizontale linéarité du temps de notre vie, qu’il échappe à toute possibilité de quantification et qu’il est, littéralement et par définition, hors du temps. Si l’objet de l’urgence est ainsi hors du temps, il peut bien ne prendre aucun temps à découvrir, et de ce fait, invalider toute forme de nécessité d’un sentiment d’urgence. Celle-ci demeure pertinente surtout en raison des tergiversations qui précèdent et suivent, et qui absorbent à elles seules l’entièreté du temps de notre vie. Voilà le paradoxe : l’éternité ne prend en elle-même pas de temps, mais on peut bien prendre l’éternité à la trouver. Quand on la trouve, on comprend qu’on a le temps…

Partager : Cette partie est peut-être encore plus délicate. Écrire sur un blogue, est-ce partager ? Citer, d’une mémoire défaillante, la Divine comédie de Dante à Auschwitz en 1944, est-ce partager ? Si un réel « partage » tel que nous l’entendons ici est possible, il doit transcender ses conditions matérielles d’apparition, c’est-à-dire s’élever au-dessus de toutes ces attaches terrestres qui sont ses obstacles autant que ses conditions de réalisation, aussi quétaine et « spiritualiste » que cela puisse sembler. On peut certes affirmer avec Marx que la matière détermine la conscience, la chose qu’on cherche ici à partager se situe peut-être au-delà même de la conscience telle que nous l’entendons ordinairement. Et malgré ce que les propos qui précèdent peuvent laisser croire, l’auteure de ces lignes, en bonne sceptique, n’affiche aucune croyance particulière en une quelconque réalité spirituelle, simplement une intuition qu’aucun langage platement matérialiste ne peut traduire…

« Je retiens Pikolo : il est absolument nécessaire et urgent qu’il écoute, qu’il comprenne ce « come altrui piacque » avant qu’il ne soit trop tard; demain lui ou moi pouvons être morts, ou ne plus jamais nous revoir; il faut que je lui dise, que je lui parle du Moyen Âge, de cet anachronisme si humain, si nécessaire et pourtant si inattendu, et d’autre chose encore, de quelque chose de gigantesque que je viens d’entrevoir à l’instant seulement, en une fulgurante intuition, et qui contient peut-être l’explication de notre destin, de notre présence ici aujourd’hui… » (ibid., p.179)

Le chapitre du chant d’Ulysse est l’histoire d’une traduction. Mais ce n’est pas une traduction banale au sens simplement linguistique. L’écrivain Jacques Poulin a écrit un roman intitulé « La traduction est une histoire d’amour. » Amour du texte, amour des mots, amour du destinataire pour qui on donnera le meilleur de soi-même et qui enrichira lui-même le texte de son propre horizon de sens… On dira aussi, en nuançant pour plus de précision : la vie est une histoire d’amour avec une dimension de profondeur qui cherche les coins ombrageux, et nos pensées comme nos paroles sont une tentative, jamais totalement fructueuse, de faire apparaître la lumière, de traduire en langage humain, pour soi-même et les autres, les codes, ultra-humains et pourtant totalement humains, de cet amour.

À bien y penser, ce chapitre, en apparence banal, est peut-être le tournant capital, et la raison d’être, du livre.

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