Transcendance par l’ouverture

« J’ai une déclaration, révisée, fortement révisée, révisée maintes fois. Révisée à la limite de ce que je peux faire, irais-je jusqu’à dire. Je ne crois pas être capable d’apporter d’autres révisions. Vous avez une copie de ma déclaration, je crois.

-En effet. Révisée à la limite du possible, dites-vous. Certains d’entre nous diraient qu’on peut toujours apporter une révision de plus. Voyons. Voulez-vous lire votre déclaration, je vous prie. »

Elle lit.

« Je suis écrivain. Vous allez peut-être penser que je devrais plutôt dire, j’étais écrivain. Mais je suis ou j’étais écrivain à cause de ce que je suis ou de ce que j’étais. Je n’ai pas cessé d’être ce que je suis. Pas encore. Ou du moins, c’est ce qu’il me semble.

« Je suis écrivain, et ce que j’écris est ce que j’entends. Je suis secrétaire de l’invisible, l’une des nombreux secrétaires au fil des âges. C’est ma vocation : secrétaire qui prend sous dictée. Il ne m’appartient pas de remettre en question, de juger ce qu’on me donne. Je me contente d’écrire les mots, de les vérifier, de vérifier que ce sont les bons pour m’assurer que j’ai bien entendu.

« Secrétaire de l’invisible : l’expression n’est pas de moi, je m’empresse de le dire. Je l’emprunte à un secrétaire d’ordre supérieur, Czeslaw Milosz, un poète, que vous connaissez peut-être, et à qui ce mot fut dicté il y a des années. »

Elle marque une pause. C’est peut-être là qu’elle s’attend à être interrompue. Dicté par qui ? attend-elle qu’ils demandent. Elle a la réponse toute prête : par des puissances au-dessus de nous. Mais il n’y a pas d’interruption, pas de question. Au lieu de cela, leur porte-parole agite son crayon vers elle. « Continuez.

-Avant de m’autoriser à passer, on exige de moi que je déclare mes croyances, lit-elle. Je réponds : une bonne secrétaire ne doit pas avoir de croyances. Cela ne convient pas à cette fonction. Une secrétaire doit simplement se tenir prête, en attendant d’être appelée. »

De nouveau, elle s’attend à une interruption : Appelée par qui ? Mais on dirait bien qu’il n’y aura pas de questions.

« Dans mon travail, une croyance impose une résistance, un obstacle. J’essaie de faire en moi le vide des résistances. »

J.M. Coetzee, Elizabeth Costello, pp. 271-272

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