De la fonction sociale du religieux (premier arpentage du terrain)

Petite fille, je baignais dans la religion probablement plus que je ne l’imaginais. Je me souviens avoir entendu dire que le travail des religieuses (qui m’apparaissait, à l’époque, essentiellement au féminin) était de « prier pour nous », et je me souviens avoir considéré cette explication tout à fait naturelle et convaincante. J’allais peu à l’église et je priais rarement, pas que j’étais contre l’idée, mais savoir que des gens avaient pour tâche à temps plein de prier pour les lunatiques de mon genre me rassurait. J’étais une enfant rêveuse qui voulait devenir écrivain et je n’avais encore aucune idée de la notion d’utilité économique.

« À quoi servent-donc les religieux ? » peuvent se demander les pragmatiques, frappés d’âge adulte, en 2012. S’il est vrai que leur fonction est de « prier pour nous », leur utilité ne demeure évidente que si une partie significative d’une population fonde une quelconque espérance sur ces prières. Cela est peut-être, justement, le nœud du problème. Que le genre humain, athées compris, espère au moins confusément quelque chose qu’on puisse au sens large appeler « salut », je n’en doute pas une minute, mais ce qui est moins certain, c’est que les individus aient accès aux ressources permettant de comprendre ce qu’ils cherchent, et comment le chercher.

Ce « salut » doit-il nécessairement être toujours d’ordre religieux ? Certes non, mais le fait qu’il puisse l’être ne doit pas être d’emblée rejeté. Cette possibilité justifie à elle seule une certaine disponibilité du fait religieux, prêt à être embrassé par quiconque le souhaite. Mais il y a disponibilité et disponibilité : par exemple, je suis en tant qu’enseignante tenue à un certain nombre d’heures de disponibilité à mon bureau. Ces heures sont néanmoins rarement consacrées à la gestion des files d’attentes, tout simplement car il faut plus qu’une simple disponibilité « sur papier » pour attirer le jeune pressé d’aujourd’hui, même celui qui veut réussir : il faut une petite dose d’incitatif. J’oserais donc proposer une distinction entre disponibilité négative (la disponibilité « de principe », où la rencontre est légalement permise, quoique improbable) et disponibilité positive, ou efficiente (où la rencontre est, disons, « facilitée »). Dans sa version caricaturale, la chanson est connue : dans une société où le clergé exerce un certain pouvoir, il impose plus ou moins ses voies de salut à la population, généralement crédule, qui le paie en retour en légitimisant sa fonction sociale. On pourra dire dans ce cas que l’accès aux voies de salut est extrêmement facilitée. Ce qui, toutefois, n’est pas sans poser d’autres problèmes, notamment en termes de liberté de conscience.

Plus près de nous, et à l’autre bout du spectre, la religion est devenue une affaire privée, très privée, ou carrément taboue, selon les milieux et les tempéraments. Fidèles en cela à l’esprit des Lumières, les gens ne veulent plus être sauvés malgré eux, et ils ont bien raison. Du coup, la fonction proprement « religieuse » (spirituelle, liturgique) du religieux, ainsi que ses fonctions corollaires (santé, éducation, charité) perdent leur pertinence.

Mais une fois brisé le lien de disponibilité efficiente des sociétés plus traditionnelles (qui reposait en partie, mais non exclusivement, sur un certain rapport d’autorité, un certain ascendant sur la population), que reste-t-il de l’utilité sociale du religieux, de la religieuse ? Dépouillés pour l’essentiel de leur lien d’échange traditionnel avec le reste de la société, sont-ils réduits à être des consommateurs individualistes de joies spirituelles, des égoïstes sensibles qui s’écartent du « siècle » pour soulager les névroses et autres souffrances que ce dernier favorise, sans chercher à rien changer à l’ordre des choses ? Y a-t-il encore une différence de nature entre le moine moderne et le client en psychothérapie ou la personne qui suit des cours de yoga ? Si sa démarche est centrée sur lui-même, deux questions se posent. D’abord, est-il encore un « religieux » à proprement parler ? Ensuite, quelle sorte de soutien peut-il espérer de la collectivité dont il est issu, si collectivité il y a, afin de se consacrer à son activité ?

La seconde question dépend de la première. On accordera généralement qu’une part importante de ce qui définit la fonction du religieux est une certaine forme de « service », quoique non économique ni matériel, rendu à une société. Il y a aussi dans l’idée de la vie religieuse l’idée d’une vie consacrée au service des autres, une idée de « sacrifice » ou de « don », tout à l’opposé du consumérisme. Si le religieux est réduit au rang de « consommateur » (ou est perçu comme tel par la population), rien ne légitimise le fait qu’il vive aux dépens du reste de la société.

À ce titre, il sera comparable à un artiste, ou à un athlète; il devra payer sa formation, son équipement et son temps d’entraînement, jusqu’à ce qu’il ait atteint la notoriété nécessaire pour que sa « sagesse » soit « commercialisable » (ce qui, dans bien des cas, n’arrive jamais, comme on le sait). Dans une société capitaliste, on peut tout quantifier, y compris la valeur d’un enseignement spirituel (mesurée par le coût du billet d’entrée à une conférence), même s’il y a là risque de rencontrer un certain malaise. Précisons encore que dans le cas de l’athlète, tout le monde comprend à quoi il sert, et personne n’hésite à l’applaudir. À part les émeutes du Forum et quelques incidents du même genre, le sport ne traîne pas un lourd passé de massacres faits en son nom. Il est aussi, fait non négligeable, plus simple à comprendre. Le cas de l’art est autrement plus complexe, je ne m’y aventurerai pas ici.

Mais comment est-on passé de l’image du religieux « au service des déshérités » à celle du « religieux-consommateur » ? L’ubiquité pernicieuse du capitalisme, qui tend à faire de la production et de la consommation économiques les seuls types de rapports au monde envisageables, y est certainement pour quelque chose. Et, malgré mon attachement à la liberté des sociétés modernes, je devrais admettre qu’une certaine perte de repères est peut-être à l’origine de maintes maladresses dans la quête de bonne foi de certains individus, entraînés malgré eux vers des sectes ou d’autres mouvements qui s’écartent d’une vision religieuse authentique, visant à créer des liens. Je sens que ma réflexion frôle le cliché ici, mais il faut bien admettre que les clichés ont parfois du vrai, quoi que sans doute mon analyse pourrait être grandement raffinée.

La méprise dérive peut-être aussi d’un glissement historique sur le sens de la connaissance de soi. Pour les Grecs comme pour les mystiques orientaux, la connaissance de soi était prétexte à la découverte du plus grand que soi : à travers moi-même, je découvre et comprends l’humanité des autres. Au sens moderne, la connaissance de soi est tout ce qu’il y a de plus nombriliste : je me découvre moi-même comme personne unique. L’aventure peut s’avérer plus ou moins excitante selon la nature de votre unicité, et souvent instructive, mais personne d’autre que vous n’en profite.

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Encore aurais-je pu développer sur les rapports tout particuliers qui existent naturellement, dans la définition même de la vie religieuse, avec le don et le partage, ou de manière plus générale, avec l’idée de relation. Peut-être le ferai-je dans le futur.

Les lumières intérieures, la grâce recherchées par le religieux, n’ont de sens, comme l’amour, l’amitié et bien d’autres choses, que si elles sont recherchés en vue d’être partagées. Elles peuvent bien sûr, comme toute autre chose dans notre monde moderne, être quantifiées et vendues, mais jamais sans sacrifier ce qui fait d’elles ce qu’elles sont. À défaut de garder un lien à leur élément naturel, le don, elles risquent d’en venir à perdre toute signification. Serait-ce le religieux qui n’est pas adapté à la réalité de l’occident capitaliste, ou l’inverse ?

Certes, l’appel du religieux continue étonnamment de se faire sentir, même si notre société ne sait quoi en faire. S’il se présente comme un anticonformiste, peut-être trouvera-t-il encore sa place : il y a toujours de la place dans notre monde pour un certain anticonformisme, un anticonformisme « en conditions contrôlées ». Mais il ne peut sacrifier ce qui le définit le plus profondément, le don et la relation au monde, sans se supprimer lui-même.

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Nietzsche, maître d’aïkido

Les passions qu’on tente d’éradiquer développent souvent une résistance aux antibiotiques. Combattez-les, et vous fomentez leur propre rébellion contre vous.

Comment pourraient-elles d’ailleurs être en soi mauvaises ou immorales ? Les passions sont des tropismes : inclinations ou répugnances, réflexes naturels somme toute, généralement doublés d’une certaine noblesse. Sans elles, aucune action n’est possible, ni morale, ni immorale. Au lieu de parler de bonnes ou de mauvaises passions, même si, assurément, certaines sont inappropriées au contexte, peut-être vaudrait-il mieux parler du bon usage des passions.

« La souffrance vient du désir », certes, mais chercher belliqueusement à éradiquer le désir entraîne une prolifération… En voulant attaquer une présumée « sauvagerie », on devient sauvage soi-même. Tant qu’on croit à des entités séparées comme le « soi » et « l’ennemi », il y aura guerre.

Les passions ne peuvent être maîtrisées que sur leur propre terrain, en utilisant leur propre force pour les transcender, en les dirigeant hors du petit ego, en ne les laissant pas se réduire à un simple désir de posséder, en ne les laissant pas nous réduire à un ventre exigeant d’être rempli. Il faut une dose de passion pour embrasser la vie sans simplement la subir. Autrement, assassiner la passion, c’est assassiner la vie elle-même, ou ce qui fait toute sa beauté.

La vraie moralité et la maîtrise de soi, c’est peut-être avant tout un art du fondu. Le cheval de la vie est fait pour être monté, non abattu…

c.f. Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, « La morale en tant que manifestation contre nature »


Belief and technique for modern prose, by Jack Kerouac

Une de mes principales inspirations…

Trop paresseuse pour traduire en ce moment. Et de toute façon, je crois que l’impact y perdrait.

    1. Scribbled secret notebooks, and wild typewritten pages, for yr own joy
    2. Submissive to everything, open, listening
    3. Try never get drunk outside yr own house
    4. Be in love with yr life
    5. Something that you feel will find its own form
    6. Be crazy dumbsaint of the mind
    7. Blow as deep as you want to blow
    8. Write what you want bottomless from bottom of mind
    9. The unspeakable visions of the individual
    10. No time for poetry but exactly what is
    11. Visionary tics shivering in the chest
    12. In tranced fixation dreaming upon object before you
    13. Remove literary, grammatical and syntactical inhibition
    14. Like Proust be an old teahead of time
    15. Telling the true story of the world in interior monolog
    16. The jewel center of interest is the eye within the eye
    17. Write in recollection and amazement for yourself
    18. Work from pithy middle eye out, swimming in language sea
    19. Accept loss forever
    20. Believe in the holy contour of life
    21. Struggle to sketch the flow that already exists intact in mind
    22. Dont think of words when you stop but to see picture better
    23. Keep track of every day the date emblazoned in yr morning
    24. No fear or shame in the dignity of yr experience, language & knowledge
    25. Write for the world to read and see yr exact pictures of it
    26. Bookmovie is the movie in words, the visual American form
    27. In Praise of Character in the Bleak inhuman Loneliness
    28. Composing wild, undisciplined, pure, coming in from under, crazier the better
    29. Youre a Genius all the time
    30. Writer-Director of Earthly movies Sponsored & Angeled in Heaven

 

Source: http://www.poetspath.com/transmissions/messages/kerouac.html


Ground zero

Pas plus triste, pas plus joyeux, diraient certains
On se crache din mains pis on r’commence

Mais a-t-on déjà même commencé ?
Quand sous ground zero, il y a encore des sous-sols
Insoupçonnés
On ne peut remonter qu’une fois qu’on a touché le fond
On ne peut se retrouver qu’après s’être perdu


Variation sur un thème connu

Qui a toutefois le mérite de surprendre, venant de la plume de Sartre :

« À partir du moment où les possibilités que je considère ne sont pas rigoureusement engagées par mon action, je dois m’en désintéresser, parce qu’aucun Dieu, aucun dessein ne peut adapter le monde et ses possibles à ma volonté. Au fond, quand Descartes disait : « Se vaincre plutôt soi-même que le monde », il voulait dire la même chose : agir sans espoir. »

Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Folio, 1996, p. 48

Totalement cohérent avec le thème de la liberté, à bien y penser.

La liberté, c’est trouver une contravention sur son pare-brise, entendre la petite voix qui dit « là, on devrait se fâcher », et lui désobéir en riant.