Survie du plus apte / L’amour au temps de Facebook©

Le monde (entendons-le ici au sens de « mondain ») apparaît souvent comme un jeu de stratégie. Il existe toutes sortes de bonnes raisons de socialiser : pour se divertir, pour combler un besoin fondamental en créant des liens, pour nouer des contacts et des alliances. Toutes sont à la fois généreuses et intéressées, dans des proportions et des mesures variables. La socialisation est un échange : on donne, on reçoit.

Il est toutefois fascinant de remarquer que l’usage de la stratégie est universellement reconnu, mais de manière tacite, et qu’il faut tâcher d’en cacher suffisamment les ficelles. L’objet de la compétition étant de nature affective, cet art du tacite fait partie intégrante de la stratégie. L’amabilité est une arme dans ce théâtre d’opérations; mais personne ne veut d’une amabilité « stratégique ».

On veut se donner assez de temps pour appliquer sa stratégie, mais on ne veut pas arriver trop tôt, ou partir trop tard – on aurait l’air de chercher quelque chose. On veut être assez chaleureux pour être considéré, mais assez distant pour se laisser désirer. On ne va pas se ruer directement sur l’objet convoité. Au lui dira-t-on quelques amabilités en arrivant, puis on ira faire diversion en discutant avec le premier venu et, dans le pire des cas, en allant traîner près du bar, ou en allant regarder le paysage pour se donner une contenance, le mieux étant d’être vu souriant en permanence, et de préférence en train de discuter avec un invité de marque. On reviendra plus tard, subtilement, auprès de l’ami/amant/contact désiré, mais encore une fois pour mieux repartir et continuer ce jeu de chat et de souris. On n’entrera pas dans des discussions trop compliquées – il est bien vu de se déplacer fréquemment d’un interlocuteur à l’autre. On ne demeurera pas trop longtemps avec une même personne, ce qui risquerait d’isoler ces deux personnes. On parlera à tout le monde, même ceux qui ne nous inspirent guère, pour montrer qu’on est aimable et bien élevé. On trouvera un moyen discret pour fuir les indésirables. On les présentera à une personne bien bavarde, et on s’éloignera doucement. On ne boira pas trop, ni trop peu – dans les deux cas, ce serait suspect. Pour accéder à l’être des autres, il faut payer la taxe du paraître.

Le nerf de cette guerre larvée, inavouable, c’est le précédent. Pour monter dans l’échelle sociale, il faut déjà y participer d’une certaine manière, et faire jouer son expérience et ses contacts à son propre avantage. Pour bien paraître, on laisse savoir qu’on a des amis. Comme à la bourse, ou au Monopoly : c’est avec de l’argent qu’on fait de l’argent. Personne n’osera l’avouer, mais on ne fera rarement de grands efforts pour tisser des liens avec quelqu’un dont on n’a rien à tirer.

On ne critiquera pas le système, car c’est bien connu, il n’y a que les perdants qui ont quelque chose à critiquer. Les autres sont très heureux. Personne ne veut être ami avec les perdants. La règle formulée par Primo Lévi s’applique parfaitement : «  Il sera donné à celui qui possède, il sera pris à celui qui n’a rien. » Il faut être fou, cynique, misanthrope, ou avoir tout perdu, pour oser finalement le dire.

Et pourtant, je ne crois être ni folle, ni misanthrope, ni cynique, ni désespérée. J’essaie seulement d’être honnête avec moi-même. Mais plus troublantes encore sont les exceptions.  Une fois de temps en temps, quelqu’un trouve le moyen de jeter un sabot dans la machine. D’un simple geste, quelqu’un renverse tout pour gratifier l’égoïsme calculateur, la bêtise et la confusion généralisés d’une simple main tendue, silencieuse et éloquente. Chaque fois, cela m’apparaît si surprenant et improbable que je me demande si cela peut vraiment être fait par des humains. Tellement que parfois même l’enfant sauvage que je suis a envie de devenir gentille pour vrai, ne serait-ce que par gratitude.

Le ver est dans la pomme.

Publicités

Tu le sais

Tu sais que la vie est dure et les consolations, tu les cherches où tu peux

Tu sais qu’une fois sur deux tu ne comprends pas ce que tu fais

Tu sais que tes gestes n’arrivent pas à la cheville de tes aspirations

Tu sais que ton corps est une prison

Tu sais que quand la musique s’arrête, il y a comme un vide qui s’installe

Tu sais peut-être même, confusément, que tu n’es pas autre chose que ce vide

Et tu le sais que, malgré tout, rien ne pourrait être plus beau.