Littérature du Plateau (à Rosemont)

Oisillons tremblotants dans leur nid
Las des vides journées pleines
À éroder la transcendance
Par ennui


Où le vice ordinaire apparaît presque comme un moindre mal

« L’esprit chrétien a toujours été hanté par le sentiment que les péchés des saints sont pires que les péchés des pécheurs et que, mystérieusement, celui qui lutte pour le salut est plus proche de l’enfer que la prostituée ou le voleur éhontés. Il a reconnu que le Diable est un ange, et qu’en tant que pur esprit il n’est pas vraiment intéressé par les péchés de la chair. Les péchés selon le cœur du Diable sont les dédales de l’orgueil spirituel, les labyrinthes de la déception de soi et les subtiles moqueries de l’hypocrisie, où le masque se cache derrière le masque, puis derrière un autre masque, et où la réalité est entièrement perdue.

Celui qui voudrait être saint marche droit dans les mailles de ce filet parce qu’il voudrait devenir un saint. Son « je » trouve la sécurité la plus profonde dans une satisfaction d’autant plus intense qu’elle est si intelligemment dissimulée – la satisfaction d’être contrit de ses péchés, et contrit de tirer orgueil de sa contrition. »

Alan Watts, Éloge de l’insécurité, p.144


Solitude et identité

« Nous oublions facilement que la conscience vit également par le mouvement. Elle est autant une partie et un produit du fleuve du changement que le corps et la totalité du monde naturel. Si vous la regardez avec soin, vous verrez que la conscience – la chose que vous appelez « je » – est réellement un fleuve d’expériences, sensations, pensées et sentiments en mouvement constant. Mais parce que ces expériences renferment des souvenirs, nous avons l’impression que « je » est quelque chose de solide et d’immobile, comme une tablette sur laquelle la vie tient registre. »

Alan Watts, Éloge de l’insécurité

Pour se connaître soi-même, il faut un peu de solitude. Pour arrêter le bavardage, cesser le bruit, couper les influences qui empêchent d’entendre ce qu’il y a à l’intérieur.

Quand on a une vie remplie et bruyante, il faut parfois décider de se couper de tout cela, créer « artificiellement », si on veut, les conditions de l’écoute de soi, ne serait-ce que pour un temps. À d’autres moments, la vie provoque naturellement des circonstances qu’on pourrait qualifier de « cassures » et qui forcent, parfois brutalement, le duel avec soi-même. Cassure : moment charnière dans une vie, rencontre, perte soudaine qui change radicalement et définitivement une existence. Par définition, la cassure provoque insécurité et malaise, contrarie notre volonté avide de confort, frustre inévitablement certains désirs. Comme toute bonne fracture, elle fait souffrir et laisse des cicatrices. Mais tout en affaiblissant le corps et l’esprit, il arrive qu’elle puisse contribuer à les assouplir. Il faut toujours une ouverture pour laisser passer la lumière.

Dans l’état de cassure, on est toujours seul, d’une manière ou d’une autre. Personne ne vit un deuil de la même façon. La souffrance et l’inconfort du changement sont toujours irrémédiablement personnels. Seul avec soi-même, on entre dans le tête-à-tête le plus déconcertant qui soit.

On s’attend toujours à se retrouver soi-même comme un objet solide, monolithique. On est toujours surpris qu’il en soit autrement. Pourtant, n’est-ce pas pour cela qu’on craint de se retrouver seul : par peur du vide ?

Seul avec soi-même, on réalisera en fait que l’identité personnelle est beaucoup plus vaporeuse qu’on l’imagine. Pas qu’un individu seul soit dépourvu de personnalité, mais que celle-ci s’enrichit et se construit constamment au contact des autres, par tout un système d’influences, d’inclinations, d’aversions. Enlevez le plus que vous pouvez de ces influences et autres rencontres fortuites, vous verrez apparaître un grand vide à combler. Une grande partie de ce qui fait qui nous sommes – goûts, intérêts, caractère, opinions – est peut-être accidentel. Notre perception de la réalité – de notre réalité – est un filet invisible qui se construit en société. L’identité personnelle est une œuvre communautaire. Faire l’expérience de la solitude, c’est donc d’abord faire l’expérience du néant : on s’attend à pouvoir palper son moi avec autant de certitude que l’on peut toucher son corps et par là être assuré de son existence; on est surpris de constater que les mains bougent dans le vide et n’attrapent rien.

Par ailleurs, le corps est lui aussi touché du même néant; impermanent, vieillissant, devenant de plus en plus débile à mesure que les années passent, sans grand espoir de retour en arrière. Peut-être est-il, du moins tant qu’on est en vie, le seul objet matériel qu’on est assuré de garder avec soi, malgré cela, c’est bien illusoirement qu’on espère tenir là quelque chose qui nous sera fidèle pour toujours. Et lui non plus ne s’est pas généré lui-même : il a besoin des autres pour exister, comme il ressent parfois le besoin de faire exister d’autres.

On est surpris et déçu quand, par un moment de lucidité, on prend ne serait-ce qu’un peu conscience de cette impermanence originelle. Comme si elle n’était ni naturelle, ni normale. Comme si le désir tacite qu’on y oppose, celui de vivre éternellement et en totale autarcie, était, lui, plus naturel.


Balcon sur l’aurore

Vagabond, l’horizon
Tourne en rond
Et n’offre à nos regards que les rêves flétris
Les moments incompris
Flétris dans toute leur grâce
Incompris par miracle

Sous l’aurore qui t’adore un regard sur la mort
Qui se donne en pâture aux soleils sauvages
Sous réserve de jeûner des envers lumineux
Pour n’habiter que les sublimes inconforts