L’ennemi mortel

Je suis tombée par hasard sur cette intéressante définition de l’ennui, par George Steiner : « Je pense à un enchevêtrement d’exaspérations, à une sédimentation de désœuvrements. À l’usure des énergies dissipées dans la routine tandis que croît l’entropie. À des mouvements sans cesse repris qui, tout comme l’inactivité et pourvu qu’on les prolonge assez, empoisonnent le sang d’une torpeur acide. À une léthargie fébrile. À la nausée molle, que Coleridge dépeint avec tellement de précision dans sa Biographia Literaria, de celui qui rate une marche dans un escalier obscur. »

Respects, frère dans l’ennui.


Les yeux de la plume

On ne voit jamais le monde qu’à travers ses propres yeux. Comme il m’est arrivé de plaindre les photographes, contraints trop souvent à ne voir le monde qu’à travers la lentille de leur appareil ! Même si cet exercice les force, en réalité, à regarder les choses avec beaucoup plus d’insistance que nous ne le faisons normalement, il pousse l’observateur extérieur à croire, à tort ou à raison, qu’il s’agit d’une contrainte excessive sur l’usage des perceptions, qui impose un filtre et qui crée une distance entre le monde vu et le monde vécu.

Moi, par exemple, même si je ne suis pas vraiment écrivain, j’ai l’impression d’avoir toujours eu une plume à la place des yeux. C’est à se demander si je vis pour raconter, ou si je raconte pour vivre, ou les deux. Dans tous les cas, j’ai souvent l’impression de passer à côté des événements, tant est pesant et agressif en moi le désir de tout convertir en récit, et surtout de le faire en utilisant des mots. C’est peut-être que les mots me fascinent plus que les faits et les actes en eux-mêmes, ou qu’ils me fascinent au moins autant, tant il m’est arrivé souvent de me surprendre à chercher les mots exacts pour décrire quelque chose que je n’avais pas encore fini de vivre, comme si mes mots étaient toujours en déficit de matière sur laquelle s’exercer. Je devrais constamment me rappeler à moi-même que de vivre et de réellement percevoir les choses est important aussi, surtout si on veut les décrire avec précision après coup, mais j’oublie, trop souvent, et je sacrifie absurdement ce que j’ai sous les yeux pour ne rien perdre au récit que je suis en train d’en faire.

Parfois aussi, j’ai des mots à l’esprit qui sont comme orphelins, qui n’ont rien à décrire, mais qui sont  là et trop beaux pour être gaspillés. Parfois, je mets en place toutes sortes de mises en scène juste pour les utiliser, même si, en général, la vie s’accommode mal des mises en scène organisées. Ou alors, je mets d’autres mots avec pour essayer de leur faire signifier quelque chose.

Il ne me faut pas oublier que les mots sont les servants de la vie, et non l’inverse. Mais cette vie, on peut aussi avoir parfois l’impression que c’est quelqu’un qui l’écrit au-dessus de nous, malgré nous, et qui nous balance pour son bon plaisir (ou celui de ses lecteurs) dans toutes sortes de péripéties. Le mien, il a beaucoup d’imagination, je trouve, bien plus que je ne pourrais jamais en avoir, même si j’ai remarqué parfois une certaine redondance au niveau des personnages, mais c’est quelque chose que je pourrais lui pardonner facilement, s’il existait assez pour avoir quelque chose à se faire pardonner.