Du monde conçu comme fable à quatre dimensions

Le sens du monde n’est pas dans le monde. Il n’y a pas de « réalité » sans discours sur la réalité. Tout discours est récit. Tout récit est interprétation. Le monde est indissociable de la narration qui en est faite constamment, en simultané, dans nos esprits. Le monde et la vie, du moins pour ce qui importe au point de vue humain, sont par conséquent récit avant toute chose. Existence et expérience reposent sur cette trame narrative. D’un point de vue ontologique, tout est raconté avant d’être vécu, avant d’exister. Ce qui n’est pas objet de récit existe si peu, dans les limbes de l’abstraction et de l’indifférence.

Et nous prenons nos décisions, quotidiennement, sur la base du récit qui se surimpose aux événements passés, ajoutant couche de récit par-dessus couche de récit. Car ensuite nous réinterpréterons ces décisions, leur ajoutant toujours de nouvelles dimensions narratives. Qui saurait de honnêtement discriminer bonne foi et mauvaise foi ?

Pourtant, faire de sa vie un mythe, ce n’est pas pour autant lui donner du sens. Le récit introduit dans le monde un excès de rationalité qui le rend d’autant plus difficile à déchiffrer. La vie n’est pas faite pour être aussi épique; le cerveau ne suffit pas à la fois à « mythomaniser » et à donner du sens. Les événements « arrangés avec le gars des vues » (comme les événements de la vie de l’esthète le sont toujours) sont trop rigoureusement improbables pour être compris. L’interprétation narrative crée un effet esthétique, mais celui-ci est étranger à tout esprit de synthèse. Le sens du monde est au-delà du récit, mais il n’y a pas de vie au-delà du récit.

Le monde appartient aux mythomanes, qui seuls comprennent l’arbitraire des limites humaines posées entre « réalité » et « fiction ». Et comme, en plus, ils ont le sens du tragique, on les aime bien.