En direct de nulle part

Mes cheveux ont eu leur dose de vent.

J’ai soupé en tête-à-tête avec Louis Gauthier, en tête-à-tête avec Ryokan, en tête-à-tête avec Vickie Gendreau. Que de la bonne compagnie. J’ai aussi soupé avec des madames, baby-boomers dont le voyage de vélo tombait à l’eau, qui me demandaient depuis quand j’étais végétarienne. Ça, c’était un peu moins intéressant.

200 espèces d’oiseaux juste pour moi cet après-midi; la vie est vraiment injuste. J’ai fini par recevoir une chiure sur un bras; ça fait plus équitable comme ça.

J’ai déjeuné en tête-à-tête avec le fleuve, ce beau grand sauvageon. J’ai entendu la serveuse parler de moi aux cuisines comme « la madame tu-seule ». J’ai pensé que la solitude est un trésor dont on ne jouit que rarement et dans des circonstances exceptionnelles. On ne peut l’aimer que si on se sent totalement libre, et la liberté est une denrée rare dans nos corps de mortels. Je me suis souvenue qu’on y prend goût. C’est un amour dangereux.

Ici, toutes les rues sont des culs-de-sac.

J’ai vu des chiens se faire balader dans des boîtes de pick-ups. J’ai vu des panneaux routiers criblés de trous de balles. J’ai trouvé sur la plage un vieux pneu de tracteur, un cadavre non identifiable, un verre McDo (il n’y a pas de McDo sur l’île), une antique canette de O’keefe décomposée, les restes d’une vieille botte à pluie. La mer rend exactement ce qu’on lui donne (c’est encore le fleuve ici, mais on prendra le droit de l’appeler « mer », car il y a des marées). En vieille avare que je suis, je ne lui ai rien donné, seulement pris quelques photos floues.

J’ai mangé trop souvent et sans pertinence car il fallait bien nourrir mon corps, mais pourquoi donc ? Tant sont morts et moi je vis encore et chaque détour m’arrache une larme de beauté que j’aimerais quand même partager.

J’ai assisté à toutes les passions en tant que spectateur, dans les livres ou dans mon cœur. Je me dis que j’ai peu d’intérêt pour ces nourritures terrestres mais j’en remangerai bien à nouveau, par compassion ou condescendance, que sais-je, quand je reviendrai à la civilisation, quand je retraverserai le rideau de vagues, de larmes et de pluie.

Je rapporte à mes parents un aimant de frigo en bois gossé, avec une mésange peinte dessus.


Les maringouins sont venus me trouver à Lachine

J’ai déjà vu, il y a quelques années, dans une librairie, un guide de voyage sur Montréal organisé par station de métro. Intéressant comme idée, pas tellement pour la décoration intérieure des stations, mais plutôt pour la « ville dans la ville » qui environne chacune d’elles.

Je me disais justement que je me ferais bien un jour un abécédaire personnel des stations de métro de la ville, à commencer par Cadillac, la première que je peux me souvenir avoir visitée à vie, jusqu’à Charlevoix, la dernière à ce jour. Un curieux abécédaire qui commence et finit par la même lettre. Sur les 68 stations du métro de Montréal, je ne pense pas qu’il y en ait une pour chaque lettre de l’alphabet.

Mais si je devais me faire un répertoire d’informations sur les quartiers de la ville, j’y inclurais, chose fort importante mais trop souvent négligée dans les guides de voyage, une cartographie détaillée des arrêts-pipi. C’est important, les arrêts-pipi. On en prend rapidement conscience quand on visite une ville pas du tout pipi-friendly, New York, par exemple, où une visite dans un Starbucks, un charmant boui-boui mexicain ou même une bibliothèque municipale n’implique pas nécessairement la garantie d’une possibilité de pipi. Dans la grosse pomme, on ne rate pas une occasion de faire pipi et on inscrit les bonnes adresses dans son carnet (mental, disons).

C’est à ça que je pensais tout à l’heure en sortant d’une toilette bleue un peu immonde (mais c’est pas si grave, il faisait juste assez noir) au moment de quitter le site du festival bien après la fin du concert, quand j’ai croisé un groupe d’anglos avec un type qui disait « this one is kind of full », et sa nana anglophile qui lui répondait « I’d rather hold », comme si c’était impossible qu’entre-temps ils tombent sur une panne de métro, et doivent attendre des heures avant le prochain arrêt pipi, ou qu’ils rentrent chez eux pour y trouver un désastre de reflux d’égoûts et une salle de bains dans un état pas mal pire qu’une toilette sèche un peu pleine. C’est peut-être New York qui me fait dire ça, mais il me semble qu’il n’y a pas grand-chose dans la vie qui soit plus dégueulasse qu’une envie impertinente, à part peut-être une certaine toilette de station-service au milieu de nulle part sur l’île de Crète en 2003, mais ça c’est l’exception qui confirme le reste.

Tout ça pour dire que j’ai un peu commencé mon exploration du quartier environnant le métro Charlevoix par une visite dans les toilettes d’un IGA. J’avais réussi à organiser mon affaire pour aller voir deux shows le même soir, dans deux coins différents de la ville, et pas avec le même monde. Genre de plan foireux qui ne marche jamais. Je m’imaginais déjà en train de ne jamais retrouver mes amis, arriver en retard, et boire ma bière en vitesse tu-seule en essayant vainement d’avoir l’air d’avoir du fun. Ben non, puisque nos espoirs sont toujours déçus, aussi bien espérer le pire. Tant et si bien que je me suis retrouvée en avance pour la 2e gig, et que je suis arrivée au métro Charlevoix (mon point de rendez-vous avec C.) avec un bon 45 minutes d’avance.

Il était encore tôt en soirée, mais je n’avais pas soupé car je sortais de l’autre show, j’avais une pomme et une barre tendre dans mon sac, mais aussi du temps pour aller m’avaler un Subway en vitesse. Je suis partie dans n’importe quelle direction, de toute façon ici c’est l’inconnu à tous les points cardinaux. Je n’ai pas trouvé de Subway, mais plutôt un joli parc avec de l’ombre, qui me rappelait, justement, New York, et qui m’invitait à m’y asseoir. J’ai croqué ma pomme. Un instant j’ai regretté de ne pas avoir de livre et de perdre ainsi mon temps. Mais je me suis rendue compte assez vite que c’est agréable de perdre son temps ainsi. C’est ma première vraie journée de vacances, c’est samedi soir, je suis seule dans un parc inconnu d’une ville inconnue qui pourrait être n’importe quelle ville, avec quelques inconnus inoffensifs quoique un peu étranges tout autour, et je mange ma pomme bien tranquille, rien d’autre à faire et personne qui m’attend, complètement incognito. Entre deux immeubles, j’aperçois furtivement un monsieur en bedaine, assis une bière entre les jambes. Des gens promènent des chiens mal assortis. Je me sens libre et légère. Pour peu, je passerais l’éternité dans ce parc.

Mais c’est sans compter une envie qui se fait un peu plus pressante. De mon banc de parc, j’aperçois un IGA, où je me dis que je trouverais sans doute ce que je cherche, plus de quoi supplémenter mon assez maigre souper.

Un jeune homme plutôt affable me mène à une porte d’arrière-boutique portant la mention « SVP pour les toilettes, demandez l’aide du personnel. Les clients ne sont pas alloués à y aller non accompagnés ». De l’autre côté, un immense entrepôt de canettes vides, comme au IGA où je travaillais à Sillery en 2001. Quelque part pas loin, il doit y avoir un escalier, comme il y en avait un là-bas, qui mène à une cuisinette où les employés se font systématiquement voler leurs lunchs. J’achète un pain aux bananes que je vais manger près du métro et une Coffee Crisp qui est encore dans mon sac à l’heure où j’écris. Il me reste encore 20 minutes. Un drôle de type semble importuner une fille qui parle au cellulaire assise sur le trottoir, il lui demande de la monnaie, je crois. Je vais prendre une autre marche dans une autre direction, dans des rues un peu glauques où des gens réparent des motos et d’autres monsieurs en bedaine boivent leur bière, dont un, chauve, porte un t-shirt disant : « This is not a bald head. It’s a solar panel for a sex machine ». Au coin d’une rue, j’aperçois une sorte de prairie qui donne sur le chemin de fer, un train de marchandises en train de passer avec un son métallique de freins, juste à côté des maisons où je vois des jouets d’enfants. Ça ferait de belles étranges photos, par ici.

C. arrive pile-poil à l’heure et nous nous dirigeons vers le site du festival, où l’ambiance est, étonnamment, familiale. Des enfants courent un peu partout, des gens sont installés par terre un peu partout avec pique-niques et bouteilles de vin. Ça fait changement des shows au parc Jean-Drapeau où tu te fais saisir ta bouteille d’eau. Nous ne sommes pas aussi prévoyantes que les « habitués », nous cherchons le débit d’alcool, où on nous informe que les verres ne sont pas fournis et qu’il faut acheter le « bock » officiel du festival pour 3$, un bon coup pour l’environnement, mais qu’il a fallu traîner dans le métro après avec une légère odeur de fond de tonne qui dégoulinait dans la sacoche. Le monsieur qui nous les vend nous dit qu’ils sont fabriqués localement, à Lachine; je regarde en-dessous de mon bock et c’est écrit « made in China ».

Nous allons en plein devant la scène et le show commence à la seconde. Les Sadies portent des espèces de complets de style country, ils doivent avoir vraiment trop chaud. On les voit de près, pas comme la dernière fois au centre Bell où ils étaient bien trop petits. Le chanteur performe le visage convulsé de grimaces, il a l’air en transe. Le soleil commence à baisser, les maringouins à sortir, ça doit être pour ça que le groupe joue de plus en plus vite à chaque pièce. Il y a du maringouin sur le bord du canal Lachine, tenez-vous-le pour dit, et j’avoue que je ne m’attendais pas à ça. Je sers de paratonnerre à moustiques pour mes voisins, venez me déguster, je suis donneur universel. Les gens dansent, pas juste à cause des mouches mais parce que la musique est bonne, j’aperçois une tête qui m’est un peu familière, oui, c’est la femme de M., et M. est là aussi, ce sont de bonnes connaissances, il semble que leurs enfants sont avec eux, ils ont l’air complètement de la fête, droit devant la scène, couple uni, famille unie, normalement ce genre de gens heureux me fait vraiment chier mais à eux je leur pardonne tellement ils sont gentils; en connaissez-vous beaucoup, vous, des familles où l’ado de 16 ans a l’air tout heureux d’aller voir un show avec ses parents ? C’est assez évident, ils sont encore plus fans que nous. Entre deux tounes, je dis à C. : « il y a des gens que je connais là-bas », on va les trouver et on fait les présentations. On reste avec eux car ils sont dans le meilleur spot, toute la famille danse comme des fous, et nous on se sent vaguement poches de juste swinguer un peu de la hanche, quoique sincèrement. Entre les tounes, on crie le plus fort qu’on peut pour se rattraper.

La fête familiale se termine et le soleil n’est même pas encore couché; pendant le rappel, on se dépêche d’aller écouler nos derniers coupons de bière avant que le bar ferme. Ici, personne ne nous pousse dans le dos pour qu’on libère la place, on a encore le temps de jaser un peu avec la famille de ma connaissance et d’aller voir les roulottes des marchands de bouffe ambulants. J’ai envie de profiter encore de la présence du cours d’eau, qui est assez rare à Montréal, alors on va finir nos bocks écrasées dans le gazon sur le bord du canal, à se raconter nos karmas familiaux et nos amours perdus, autant d’étranges tournures qu’ont dû prendre les événements pour que nous puissions être là, en train de boire de la bière au bord du canal Lachine en ce moment. Il n’y a presque plus personne aux environs, tout d’un coup j’entends un « salut ! » assez sympathique, on se retourne pour retrouver deux jeunes cadets de la police en vélo, qui nous disent qu’on peut seulement rester à jusqu’à 11h, à condition de ne pas faire de tapage et de ne pas boire d’alcool. Correct, on finit nos bocks et on se pousse, il doit être à peu près 10h et il fait vraiment noir depuis un bout, il n’en reste pas gros dans nos verres et puis de toute façon ça fait longtemps que le bar est fermé. Je ne sais pas trop s’ils considéraient notre potinage de filles comme du « tapage », à mon avis ça se qualifie difficilement. Dommage, car j’en connais qui trouveraient ça bien drôle que moi, je me fasse interpeller par la police pour tapage nocturne.

Ça fait qu’on est retournées aux tourniquets du métro Charlevoix en essayant tant bien que mal de faire entrer nos bocks dégoulinants dans nos sacoches. Je suis descendue à Papineau, laissant C. poursuivre la route jusqu’à l’autre fin fond de la ligne verte.

Quand j’essaie de raconter une histoire, je suis toujours un peu en peine de décider où elle commence, et où elle finit. Celle-là a certainement commencé bien avant ce que je raconte ici et disons qu’elle va finir à peu près là pour à soir, mais en même temps, dans ma tête, en attendant l’autobus sur Papineau et en marchant jusque chez nous, j’avais tout autant l’impression de quelque chose comme un voyage qui commence. Prochaine station ?


Notes éparses et digressions sur la vie et le récit

On peut soulever les problèmes qu’on veut à propos de l’autofiction. Vivre, c’est déjà faire de l’autofiction. Le problème de l’autofiction, comme celui de toute fiction, c’est d’abord et avant tout celui de la réalité.

Vivre, c’est toujours en même temps raconter un peu. Raconter, c’est toujours en même temps interpréter un peu. On dira à loisir que nos récits intérieurs ne représentent pas la réalité; pourtant, ils finissent toujours par la transformer en retour. Il n’y a pas de meilleur moyen de provoquer une catastrophe que de la craindre. Et la survie ou l’éclatement d’une relation (d’amour, d’amitié) reposent également sur le récit intérieur que chacun des protagonistes s’en fait. Prince charmant éventuel, si tu veux me conquérir, essaie de m’aider à garder de bonnes histoires sur toi en-dedans de moi, ok ? Avec des coïncidences, j’aime ça les coïncidences. En même temps, j’ai beau être gentille avec toi comme je peux, je sens bien que ton histoire sur moi ne dépend pas de moi. Tout comme mon histoire sur toi ne dépend pas de toi non plus, mais je me fâcherai quand même contre toi si elle est mauvaise, car il faut bien un coupable. Nous ne contrôlons rien et nous perdons tout sans cesse, mais on doit trouver le moyen de rester poli et de sourire. Judicieusement, nous pouvons interpréter à volonté la vidange ontologique de nos vies pour en faire de belles histoires romantiques pleines de sens, comme me l’avait suggéré, il y a bien longtemps, une mauvaise psychologue : « Essaie d’interpréter les événements de la manière qui t’avantage le mieux. » Jamais on ne m’avait donné un conseil d’aussi mauvais goût, et d’une aussi grossière malhonnêteté, mais j’y suis passée experte, car il faut bien se trouver des moyens de vivre.

Le récit de notre vie n’est jamais scripté d’avance. Il n’y a qu’à voir comment il s’ajuste, au fil des événements, avec la précision d’un GPS dont on suit mal les instructions. Au final, ce récit n’est guère plus cohérent qu’un rêve, et on pourrait se demander, si on n’en était pas soi-même à la fois l’orgueilleux auteur et la victime crédule, qui voudrait croire à ça.

Certains ont cette « voix off » intérieure plus bavarde que d’autres; c’est généralement chez eux que se recrutent les artistes, les idéalistes et les fous. Accumulée et renfermée, elle a tendance à mutiler de l’intérieur; elle doit absolument sortir. J’ai tendance à croire que la beauté de la vie est pur néant de solitude si elle n’est pas racontée.  Et pourtant, raconter et être entendu semble être un phénomène extrêmement rare.