Epic fail

Il y a deux ou trois ans, j’ai voulu écrire un texte sur l’échec. J’ai trituré l’idée assez longuement, pris des notes, etc. Ça n’a jamais abouti. Je viens de trouver le texte ici. http://allworkandnoplay2.blogspot.ca/2011/07/checkmate.html Merci pour les mots de la bouche.


En direct de nulle part

Mes cheveux ont eu leur dose de vent.

J’ai soupé en tête-à-tête avec Louis Gauthier, en tête-à-tête avec Ryokan, en tête-à-tête avec Vickie Gendreau. Que de la bonne compagnie. J’ai aussi soupé avec des madames, baby-boomers dont le voyage de vélo tombait à l’eau, qui me demandaient depuis quand j’étais végétarienne. Ça, c’était un peu moins intéressant.

200 espèces d’oiseaux juste pour moi cet après-midi; la vie est vraiment injuste. J’ai fini par recevoir une chiure sur un bras; ça fait plus équitable comme ça.

J’ai déjeuné en tête-à-tête avec le fleuve, ce beau grand sauvageon. J’ai entendu la serveuse parler de moi aux cuisines comme « la madame tu-seule ». J’ai pensé que la solitude est un trésor dont on ne jouit que rarement et dans des circonstances exceptionnelles. On ne peut l’aimer que si on se sent totalement libre, et la liberté est une denrée rare dans nos corps de mortels. Je me suis souvenue qu’on y prend goût. C’est un amour dangereux.

Ici, toutes les rues sont des culs-de-sac.

J’ai vu des chiens se faire balader dans des boîtes de pick-ups. J’ai vu des panneaux routiers criblés de trous de balles. J’ai trouvé sur la plage un vieux pneu de tracteur, un cadavre non identifiable, un verre McDo (il n’y a pas de McDo sur l’île), une antique canette de O’keefe décomposée, les restes d’une vieille botte à pluie. La mer rend exactement ce qu’on lui donne (c’est encore le fleuve ici, mais on prendra le droit de l’appeler « mer », car il y a des marées). En vieille avare que je suis, je ne lui ai rien donné, seulement pris quelques photos floues.

J’ai mangé trop souvent et sans pertinence car il fallait bien nourrir mon corps, mais pourquoi donc ? Tant sont morts et moi je vis encore et chaque détour m’arrache une larme de beauté que j’aimerais quand même partager.

J’ai assisté à toutes les passions en tant que spectateur, dans les livres ou dans mon cœur. Je me dis que j’ai peu d’intérêt pour ces nourritures terrestres mais j’en remangerai bien à nouveau, par compassion ou condescendance, que sais-je, quand je reviendrai à la civilisation, quand je retraverserai le rideau de vagues, de larmes et de pluie.

Je rapporte à mes parents un aimant de frigo en bois gossé, avec une mésange peinte dessus.


L’ennemi mortel

Je suis tombée par hasard sur cette intéressante définition de l’ennui, par George Steiner : « Je pense à un enchevêtrement d’exaspérations, à une sédimentation de désœuvrements. À l’usure des énergies dissipées dans la routine tandis que croît l’entropie. À des mouvements sans cesse repris qui, tout comme l’inactivité et pourvu qu’on les prolonge assez, empoisonnent le sang d’une torpeur acide. À une léthargie fébrile. À la nausée molle, que Coleridge dépeint avec tellement de précision dans sa Biographia Literaria, de celui qui rate une marche dans un escalier obscur. »

Respects, frère dans l’ennui.


C’est comme rejouer une chanson connue

« On reconnaît à ceci celui qui a des dispositions pour la quête intérieure : il mettra au-dessus de n’importe quelle réussite l’échec, il le cherchera même, inconsciemment s’entend. C’est que l’échec, toujours essentiel, nous dévoile à nous-mêmes, il nous permet de nous voir comme Dieu nous voit, alors que le succès nous éloigne de ce qu’il y a de plus intime en nous et en tout. »

Cioran, De l’inconvénient d’être né


Un autre nom pour l’antiporie

« Le paradis n’était pas supportable, sinon le premier homme s’en serait accommodé; ce monde ne l’est pas davantage, puisqu’on y regrette le paradis ou l’on en escompte un autre. Que faire ? Où aller ? Ne faisons rien et n’allons nulle part, tout simplement. »

Cioran, De l’inconvénient d’être né


Ground zero

Pas plus triste, pas plus joyeux, diraient certains
On se crache din mains pis on r’commence

Mais a-t-on déjà même commencé ?
Quand sous ground zero, il y a encore des sous-sols
Insoupçonnés
On ne peut remonter qu’une fois qu’on a touché le fond
On ne peut se retrouver qu’après s’être perdu


Cycle du don, cycle de l’avidité

Il y a un cercle vicieux de l’avidité. Cela commence souvent avec peu de chose : un éclair de beauté, un plaisir passager, un espoir furtif, et nous voilà entraîné dans une spirale descendante. Une pièce de monnaie trouvée dans la rue invite à en chercher d’autres. La vue d’un beau corps entraîne un désir de possession, quand ce n’est la possession par le désir. Une compagnie agréable nous pousse à la rechercher sans cesse. L’attirance que nous avons pour les êtres et les choses nous pousse à vouloir les garder dans notre main, de peur qu’ils se sauvent ou disparaissent. Or, les mains humaines serrent toujours un peu trop fort et détruisent la chose même qu’elles voudraient conserver.

Dans l’avidité on espère tout, on veut tout retenir. Mais l’amour et la vérité ne sont pas des bêtes qui se laissent mettre en cage; elles se liquéfient et coulent par tous les orifices. On espère tout, on est toujours déçu. On voudrait donner, on a peur, on prend plutôt. Mais rien d’essentiel ne se laisse prendre ainsi; on meurt de soif à côté de la source d’eau.

Il y a, parallèlement, un cercle vertueux du don. Un don reçu est toujours inattendu (car, attendu, il n’est pas don mais dû), et son caractère spontané incite souvent à donner en retour. Mais rendre un don reçu est toujours, d’avance, une entreprise vouée à l’échec. Le don « donne » autant au donneur qu’au receveur, et le donneur autant que le receveur se voient chargés d’une dette supplémentaire, dont le paiement entraînera une nouvelle accumulation de la dette du don. Bientôt, par effet de multiplication et compte tenu du temps écoulé (depuis quand, l’éternité ?), il faut bien conclure que l’essence de toute chose est le don. Le don étant aussi pardon, le cycle du don a tendance à absorber nos bêtises comme l’eau avale les pierres qu’on lui jette. Combien d’erreurs, de méchancetés même, m’ont été rendues par une gentillesse ou un coup de chance immérités ? Je veux bien commencer à payer la dette maintenant et sans relâche, et je sais bien que j’ai déjà commencé à payer, mais elle restera intacte pour mes descendants.

Dans le cycle du don, on n’espère rien, mais on reçoit tout. On a beau donner sans cesse autour de soi, on ne reste jamais les mains vides. Notre don qu’on voudrait sans retour est toujours « vengé » malgré nous. Il n’y a pas d’échappatoire. Le don est peut-être l’antiporie par excellence. Le don est la plus belle des camisoles de force.

Mais on demeure en surface si on traite le don et l’avidité comme des opposés; en fait, les deux s’entremêlent sans cesse. Pour comprendre le don, il faut avoir connu l’avidité. Le don apparaît le plus clairement comme don quand il se découpe sur fond d’avidité, quand il est la réponse présenté à l’avidité par l’humain en quête d’accomplissement. Le don qui répond au don n’a pas vraiment de mérite, au fond. L’amour le plus grand, c’est celui qu’on adresse à nos ennemis.

L’avidité, elle aussi, est rendue possible par le don, car de quoi pourrait-on être avide si rien ne se donnait ? L’idée que l’on puisse recevoir quelque chose est nécessaire pour que l’avidité naisse, et, au départ, rien ne peut être reçu s’il n’est pas d’abord donné. On reçoit le don et on s’y attache éperdument, et on le serre pour en tirer la moindre goutte de joie, sans se rendre compte que c’est notre avidité qui le limite. Le don est dès lors dénaturé; d’illimité, il devient un objet platement consommable, épuisable.

Mais si l’avidité peut contaminer le don, l’inverse n’est-il pas également possible? Du désir de possession, ne peut-on pas faire émerger l’amour vrai ? De l’égoïsme, ne peut-on pas faire surgir une compréhension pour l’égoïsme et l’avidité des autres ? Si le don peut se brancher à cette source vive, il sera, réellement, une ressource inépuisable.

Interrelation, interdépendance, poursuivons dans cette voie et nous ne sommes plus loin d’affirmer l’unité des contraires. Le don est-il l’avidité, l’avidité est-elle le don ? Cela peut sembler bousculer les conventions de la logique, mais il me semble de plus en plus difficile, en tout cas, de penser l’un sans l’autre.