Jazz de mes souvenirs

À mon école secondaire, il y avait un type que j’avais surnommé Grande Bouche. Son visage et son nom sont sortis de ma mémoire depuis longtemps, mais quelque chose récemment m’a rappelé ce surnom. Grande Bouche ne faisait pas directement partie de mon cercle d’amis, mais il a été quelques fois dans ma classe et il m’arrivait de le côtoyer, par exemple, à la cafétéria. Il me faisait sourire avec sa boîte à lunch surdimensionnée, presque gênante, qui aurait pu contenir une caisse de 12, et la manière qu’il avait d’en retirer tout le contenu pour le disposer soigneusement sur la table devant lui. Grande Bouche n’avait rien d’un colosse – il était de petite taille et plutôt maigre – mais à peu près n’importe quelle autre personne serait devenue obèse en suivant son régime. Il devait bien faire un peu de sport pour dépenser tout ça. D’ailleurs, je crois me souvenir avoir entendu qu’il faisait du karaté en-dehors de l’école. Et de la balle-molle l’été. Et de la musique aussi : du saxophone ou du violon, je ne sais plus. Il était un peu du genre fils à maman, mais je l’aimais bien quand même. D’ailleurs, ça se voyait que sa mère prenait en main la confection de ses lunchs : sandwichs bien garnis, salades colorées, crudités avec trempette, fromages et à peu près trois desserts, le tout décliné en variétés différentes chaque jour, sans compter les collations. En comparaison, il me semblait que ma mère avait d’autres soucis. Mes amis de l’époque se rappellent probablement encore de ce que je mangeais : pratiquement la même chose tous les jours, pas très goûteux et qui me laissait toujours légèrement sur ma faim – excellent pour la santé, mais pas pour l’estime de soi, sauf les rares fois où quelqu’un m’offrait les restes de son propre lunch. J’acceptais stoïquement mon sort, persuadée que j’étais déjà de la vérité bouddhiste selon laquelle la souffrance vient du désir. Grande Bouche mangeait toujours tout, ou presque tout, ce qui lui a valu le rare honneur d’une tape sur l’épaule de Robert Gauthier, ce vieux prof de chimie plutôt effacé qui ne se mêlait jamais à la gent étudiante, et qui lui dit affectueusement : « Ça, c’est un bon mangeur. » Par petites bouchées qu’il savourait lentement, Grande Bouche absorbait tout ce produit de la sollicitude maternelle et le métabolisait en chevaux-vapeur de gentillesse et d’amour de la vie.

À mon école secondaire, on devenait facilement souffre-douleur pour bien moins que ça, mais les habitudes alimentaires de Grande Bouche ne l’ont pas empêché d’être, du moins à ma connaissance, la seule personne unanimement appréciée dans l’école. Il avait cet aura de candeur et de sincérité qui n’émane que des sages et des enfants heureux. Quand j’y repense, je me dis qu’il doit être devenu quelqu’un d’important.

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