Nietzsche, maître d’aïkido

Les passions qu’on tente d’éradiquer développent souvent une résistance aux antibiotiques. Combattez-les, et vous fomentez leur propre rébellion contre vous.

Comment pourraient-elles d’ailleurs être en soi mauvaises ou immorales ? Les passions sont des tropismes : inclinations ou répugnances, réflexes naturels somme toute, généralement doublés d’une certaine noblesse. Sans elles, aucune action n’est possible, ni morale, ni immorale. Au lieu de parler de bonnes ou de mauvaises passions, même si, assurément, certaines sont inappropriées au contexte, peut-être vaudrait-il mieux parler du bon usage des passions.

« La souffrance vient du désir », certes, mais chercher belliqueusement à éradiquer le désir entraîne une prolifération… En voulant attaquer une présumée « sauvagerie », on devient sauvage soi-même. Tant qu’on croit à des entités séparées comme le « soi » et « l’ennemi », il y aura guerre.

Les passions ne peuvent être maîtrisées que sur leur propre terrain, en utilisant leur propre force pour les transcender, en les dirigeant hors du petit ego, en ne les laissant pas se réduire à un simple désir de posséder, en ne les laissant pas nous réduire à un ventre exigeant d’être rempli. Il faut une dose de passion pour embrasser la vie sans simplement la subir. Autrement, assassiner la passion, c’est assassiner la vie elle-même, ou ce qui fait toute sa beauté.

La vraie moralité et la maîtrise de soi, c’est peut-être avant tout un art du fondu. Le cheval de la vie est fait pour être monté, non abattu…

c.f. Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, « La morale en tant que manifestation contre nature »


Règles pour vivre en Antiporie

  1. Ne pas s’asseoir trop confortablement
  2. Aimer le silence
  3. Regarder la solitude en face
  4. Être apprivoisé par les fauves
  5. Cultiver son jardin à l’ombre
  6. Garder une portion de cœur non défrichée
  7. Changer d’adresse souvent
  8. Prendre l’échec comme le succès
  9. Accepter que la vie nous passe à travers comme on passe à travers la vie
  10. Se lier d’amitié avec le Passeur

De l’esprit de jugement

« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont. »

Descartes, Discours de la méthode, Gallimard Folio, 1991, p.75

« Donc, tant que l’esprit compare, il n’est point d’amour, et pourtant l’esprit ne cesse de juger, de comparer, de chercher la faille, le point faible. Là où il y a comparaison, il n’y a point d’amour. »

Krishnamurti, De l’amour et de la solitude, Éditions Stock, 1998, p. 41

Nous sommes des machines à produire des jugements. Tout ce que nous voyons, sentons et entendons est, consciemment ou non, mesuré, pesé, analysé, classifié, étiqueté; accepté ou refusé, ami ou ennemi, avec ou contre nous. Bien rares sont les occasions où quelque chose échappera à ce processus.

Et il est toujours étonnant de voir à quel point deux personnes, tout également censées et informées d’une question qu’elles puissent être, peuvent exercer sur celle-ci des jugements différents ou même contradictoires, tout en étant (ou semblant, du moins, par leur attitude) convaincues que ce jugement est le seul valable. Chacun a sa petite forteresse intérieure, qui n’a rien de la citadelle stoïcienne, isolée par le jugement des forteresses voisines.

On peut bien construire à l’occasion des passerelles et des échelles de corde, par les mots, les gestes ou les regards, et on sait bien, ne serait-ce que confusément, que les autres ont effectivement chacun leur forteresse remplie (formée ?) de leurs jugements, qui a, pour eux, la même valeur que pour nous. On ne voit pas que ce n’est qu’un château de cartes qu’on élève en forteresse. Là est bien le problème.

Quelquefois, souvent peut-être, il faut faire des jugements, il faut décider. Il faut choisir si on va se marier ou non et décider de ce qu’on mangera au souper. Les cas les plus triviaux sont intéressants, car en effet on fait un choix qui élimine d’emblée toutes les autres possibilités, et on le fait généralement sans trop hésiter, sans regarder en arrière (autrement, on ne mangerait plus), mais aussi sans en faire un absolu métaphysique, c’est-à-dire sans lui donner la solidité d’un mur de forteresse. On sait très bien, quand on choisit la saveur de notre pizza, que ce n’est qu’un jugement sur une pointe de pizza. Rien de très sérieux; on peut en rire, car cela n’affecte pas les idées que nous nous faisons sur notre identité personnelle.

Ce n’est pas une question de relativisme contre dogmatisme. Le relativiste ne fait aucun choix, pas, en tout cas, sur les problèmes sérieux. La question est de savoir si on reste conscient ou non de l’origine du choix ou du jugement. L’important est de garder une sorte de faculté d’autodérision capable de voir son jugement comme un simple jugement, tout en le croyant valable. Faire en toutes choses comme pour la pizza : choisir le meilleur sans hésiter, mais sans s’enfler la tête pour autant.


La bouche et l’oreille

Peut-on parler et écouter en même temps ? Le cerveau humain semble très limité dans sa capacité à coordonner les deux fonctions dans un intervalle rapide, ce qui est pourtant nécessaire si on veut entretenir une conversation. Celle-ci supporte mal les silences, mais ces derniers sont souvent nécessaires à la gestation de paroles dignes d’être entendues. Ou alors il faut préparer ce que l’on veut dire pendant que notre interlocuteur parle, ce qui signifie que nous ne l’écoutons pas.

On appelle parfois la conversation « échange ». Échange de quoi, au juste? Le monde ne manque pas de paroles, mais y a-t-il quelque part une réelle écoute ? Peut-être faudrait-il que certains se sacrifient et fassent vœu de silence pour que d’autres puissent être compris?

Imaginons une société où la moitié de la population ne peut que parler sans écouter, et l’autre ne peut qu’écouter sans parler. Disons que cette société est peuplée d’immortels qui ne se reproduisent que par l’écriture : il y a deux genres, les « parleurs » et les « écouteurs ». Les parleurs communiquent ce qui leur vient à l’esprit, sans jugement ni discrimination : ils sèment les graines de la connaissance. Les écouteurs entendent, font le tri, écrivent : ils récoltent.

Qui dira lequel vaut le mieux ?


Kant et l’essence du Catch-22

S’il faut toujours, comme le croit Kant, sacrifier son propre intérêt pour faire preuve de bonne volonté, l’être humain se retrouve devant le paradoxe suivant :

Si sa bonne volonté a pour conséquence accidentelle de lui faire obtenir ce qu’il mérite, et qu’il en retire quelque jouissance, sa bonne volonté est aussitôt disqualifiée et il perd la jouissance de ce qu’il ne mérite désormais plus;

S’il se sacrifie au point même de refuser la récompense de sa bonne volonté, alors il la mérite, quoique sans en jouir réellement, et il peut dormir sur ses deux oreilles, sa conscience intacte.

J’aimerais croire que je me trompe et qu’il ne me soit pas nécessaire de refuser d’être humaine pour avoir le droit de l’être.


Bouillon de nature humaine (nul pour l’âme)

Peut-être n’y a-t-il au fond que deux catégories de gens : les ignorants et les fumistes. Ceux qui donnent une image dépréciée d’eux-mêmes car ils se méconnaissent et se mésestiment, et ceux qui donnent une image enflée d’eux-mêmes pour cacher qu’ils se mésestiment. À quoi on pourrait ajouter encore ceux qui semblent donner une image à peu près normale d’eux-mêmes, car on ne les connaît pas encore assez.


I wish you were here (fond de tiroir daté de 2008, retravaillé)

On m’a dit, récemment (en 2008), que selon des études, 80 % des gens n’ont pas de confident. Ils peuvent bien avoir 500 ou 1000 amis sur Facebook©, ça n’y changera rien. Un côté de moi est consolé : je ne m’en tire peut-être pas si mal par rapport à la moyenne, finalement, et si on définit le confident dans un sens assez large (est-il vraiment approprié ou souhaitable de définir le confident comme une personne à qui on dirait absolument tout ? Le mieux est peut-être encore d’avoir une constellation de confidents), je pourrais dire que je m’épargne le pire. Un autre côté est atterré, car si je ne me considère pas que mon besoin en « confidence » soit parfaitement satisfait*, que dire de tous ceux qui ceux qui font partie du 80 % ? De quoi donner envie de créer un précédent en leur honneur et de tenir une minute de silence ici même, sur ce blogue, si ce n’était le fait qu’il est déjà passablement silencieux.

De façon certaine, la plupart des préoccupations de nos vies, même les plus banales, sont trop lourdes, quand elles s’accumulent, pour être portées une seule personne. Mais qui arrive à se confier suffisamment ? Ces dernières années, j’ai constaté de plus en plus cette soif, cette épouvantable soif du contact et de l’écoute qui sourd à travers les conversations, et qui transparaît parfois le plus clairement dans celles qui semblent, superficiellement, être les plus anodines. Un tel critique ses collègues ou son conjoint, un tel parle de ses réalisations comme pour se convaincre lui-même qu’il a une certaine valeur, un tel recherche la compagnie des autres, la fête et les émotions fortes avec une avidité impressionnante, une telle prend bien soin de laisser entendre qu’elle a beaucoup d’amis : comment ne pas y voir les signes d’une détresse, parfois légère, certes, mais souvent cachée à soi-même et communiquée plus ou moins inconsciemment quand on s’y attend le moins, en fin de journée quand la fatigue et le silence lèvent quelques inhibitions, dans un moment d’attente, ou quand un imprévu vient bousculer, ne serait-ce qu’imperceptiblement, le flot des habitudes ?

Si on y porte attention, ce qu’on entend se limite rarement à l’insipide lubrifiant social (même si c’est souvent la seule voie d’expression disponible); ce que j’entends de plus en plus, dans presque chaque phrase, c’est : écoutez-moi, aimez-moi, ne m’oubliez pas, ne me laissez pas seul ! Pourquoi parle-t-on du temps qu’il fait si ce n’est pour assouvir ce besoin existentiel d’être écouté ? Personne ne veut être seul avec ses démons intérieurs, même si c’est seulement la frustration de ne plus avoir de lait au frigo.

Ceux qui n’arrivent pas à user de cette stratégie s’y prendront par d’autres moyens : une telle a subitement perdu la vue pendant l’heure du lunch, une telle peut difficilement rester assise dix minutes sans avoir le dos qui brûle, mais n’éprouve aucune douleur pendant les vacances, un tel a du mal à soutenir le regard de qui que ce soit et regarde toujours un peu à côté. Quelque chose doit sortir, mais comment ? Il semble qu’on ait désappris quelque chose de fondamental.

Une partie du problème repose sur un paradoxe : celui qui se confie a plus de chances d’être heureux, mais celui qui ne se confie pas, sur qui ira-t-il se reposer de son isolement ? Celui-ci n’est peut-être pas le plus accablant des malheurs, mais il peut nous entraîner dans un cycle pervers où il ajoute lui-même exponentiellement aux malheurs qui ne sont pas confiés. La lourdeur ainsi accumulée risque de rendre l’extériorisation plus difficile, réduisant encore du même coup la possibilité de trouver une oreille attentive.

Il y a aussi à débattre sur la question des conditions propices. Qui est le mieux placé pour satisfaire son besoin quotidien en confidences ? Dans mon brouillon de 2008, le cas était clair. Ceux qui n’ont que des banalités à dire peuvent trouver, tout naturellement, des confidents partout où ils se trouvent. On n’a qu’à en dire une, tout bonnement comme ça, dans la cuisine des employés ou dans les lettres ouvertes des journaux, et on s’attire une masse disproportionnée d’assentiment (disproportionnée à cause des idées reçues, des gens qui ne pensent pas par eux-mêmes et des moumounes dans mon genre qui ne protestent pas assez). L’appui de leur public aidant, ils prennent confiance en eux-mêmes, recommencent et apprennent à s’exprimer de plus en plus facilement. Bientôt, aucune souffrance même minime ne reste plus figée en eux : le flot incessant des joies et des peines les traverse sans s’arrêter, comme le cycle de l’eau. Il n’y a plus de quoi s’affoler, on sait qu’on peut toujours en parler. À l’opposé, les voix un peu plus marginales, qui expriment des idées un tant soit peu à l’écart de la majorité, trouveront toutes sortes de résistances sur leur chemin, auront du mal (ne serait-ce que pour des raisons de statistiques) à trouver quelque compréhension, se décourageront et se replieront sur eux-mêmes.

Avec le recul, je me demande si une banalité peut réellement constituer une confidence. Est-ce qu’on se « confie » réellement en répétant, consciemment ou pas, ce que les autres veulent entendre ? Ces « petites paroles » sans substance permettent-elles réellement de soulager les douleurs de notre âme ? Et si, pour réellement libérer son cœur, ne fallait-il pas d’abord apprendre à reconnaître ses émotions, puis les traduire dans un langage humain clair ? Après tout, la souffrance est peut-être commune à tous, mais elle n’est jamais banale. Je soupçonne de plus en plus qu’un cœur brisé est toujours aussi unique (et précieux ?) qu’un flocon de neige. Pour nommer précisément sa souffrance, peut-être faut-il d’abord s’être sondé soi-même sans se complaire ni se déprécier, puis avoir trouvé le moyen de dire ce qu’on y a vu dans les nuances les plus exactes possibles. Pour cela, les banalités ne sont d’aucune aide, et la littérature est probablement d’une importance vitale. Tout comme, par ailleurs, l’éducation en général, en ce qu’elle permet d’apposer des noms sur ce qui fait souffrir, au lieu de se laisser porter par une vague indifférenciée d’émotions incomprises. En ce sens, celui qui peut espérer soulager le poids de sa conscience est celui qui a assez d’instruction et de sagesse pour pouvoir décrire ce qui lui arrive, et qui est assez chanceux pour en rencontrer un autre comme lui.

À cet autre, au singulier ou au pluriel, j’adresse un respectueux salut.

 

*Que ceci ne soit pas vu comme une critique par tout personne ayant jamais écouté (ou lu !) mes peines et mes réflexions. Au contraire, merci. Ce n’est qu’un constat, en partie de ma propre incompétence, en partie peut-être d’un problème systémique dans notre civilisation (ou dans la constitution de l’être humain ?) gênant la satisfaction de nos besoins élémentaires, les proportions respectives des deux facteurs restant à préciser.