Belief and technique for modern prose, by Jack Kerouac

Une de mes principales inspirations…

Trop paresseuse pour traduire en ce moment. Et de toute façon, je crois que l’impact y perdrait.

    1. Scribbled secret notebooks, and wild typewritten pages, for yr own joy
    2. Submissive to everything, open, listening
    3. Try never get drunk outside yr own house
    4. Be in love with yr life
    5. Something that you feel will find its own form
    6. Be crazy dumbsaint of the mind
    7. Blow as deep as you want to blow
    8. Write what you want bottomless from bottom of mind
    9. The unspeakable visions of the individual
    10. No time for poetry but exactly what is
    11. Visionary tics shivering in the chest
    12. In tranced fixation dreaming upon object before you
    13. Remove literary, grammatical and syntactical inhibition
    14. Like Proust be an old teahead of time
    15. Telling the true story of the world in interior monolog
    16. The jewel center of interest is the eye within the eye
    17. Write in recollection and amazement for yourself
    18. Work from pithy middle eye out, swimming in language sea
    19. Accept loss forever
    20. Believe in the holy contour of life
    21. Struggle to sketch the flow that already exists intact in mind
    22. Dont think of words when you stop but to see picture better
    23. Keep track of every day the date emblazoned in yr morning
    24. No fear or shame in the dignity of yr experience, language & knowledge
    25. Write for the world to read and see yr exact pictures of it
    26. Bookmovie is the movie in words, the visual American form
    27. In Praise of Character in the Bleak inhuman Loneliness
    28. Composing wild, undisciplined, pure, coming in from under, crazier the better
    29. Youre a Genius all the time
    30. Writer-Director of Earthly movies Sponsored & Angeled in Heaven

 

Source: http://www.poetspath.com/transmissions/messages/kerouac.html


Banalité du mal

Nous devenons adultes tardivement, de nos jours. Faible en quantité, l’enfance tend chez nous à s’étirer sur la durée; on appelle cette période de limbes, hésitations et retours en arrière « adulescence ». À défaut d’un rite de passage précis (car l’anniversaire de 18 ans ne rime vraiment à rien), il appartient à chacun de repérer les signes particuliers et d’y apposer son drapeau. Ces signes apparaissent parfois en même temps que les cheveux blancs.
Pour ma part, je crois être entrée dans le monde des adultes par la porte du diable*. Est-ce la seule ? Y a-t-il d’autre moyen de grandir que de constater que l’on est, soi-même, complice du mal de toutes sortes de manières bénignes, subtiles et inavouées ? Être humain implique-t-il nécessairement tout ce sang sur les mains, et la nausée qui l’accompagne ?
Dans ce cas, qu’advient-il de ceux qui sont complices et ne réagissent pas, ne serait-ce qu’en pensée ? Dans l’expérience de Milgram, une majorité de ceux qui ont obéi le faisaient avec une bonne dose de mauvaise conscience. Mais ils voyaient quelqu’un se tordre de douleur devant eux. Dans mon expérience, la plupart des gens acceptent très bien d’être complices par souci de conformité, surtout s’ils n’ont pas de contact direct avec la victime, et à plus forte raison si la souffrance infligée est « abstraite » (par exemple, financière ou morale), plutôt que physique. Comment tous ces gens deviennent-ils adultes ? Avec ce qu’on appelle d’ordinaire les « responsabilités » : maison, famille, auto, factures à payer. Avoir à sa disposition un corps d’adulte peut aider aussi. Sans vouloir en préjuger, on peut se demander s’il n’y a pas là imposture.
Complices, sereins ou non, de la banalité du mal, peut-être le sommes-nous tous. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il n’y a pas de complice serein.

« PÔLOS – Alors toi, tu aimerais mieux être victime d’injustice plutôt que d’en commettre une ?
SOCRATE – Pour ma part, j’aimerais mieux ni l’un ni l’autre. Mais, s’il fallait choisir, je choisirais de la subir plutôt que de la commettre. »
Platon, Gorgias

*Voir, loin ci-dessous, l’entrée « Mensch ist tot »


Tourisme et anti-tourisme, 1ere partie : « Connais-toi toi-même ! »

Longtemps, j’ai méprisé le voyage.

Non pas que j’y voyais un vice plus grave que dans les autres loisirs dits « démocratisés » tels que la bonne chère, la pratique des sports ou la télévision, mais j’abhorrais le fait que d’une activité moralement équivalente à celles-ci, (c’est-à-dire, pour l’essentiel du tourisme tel qu’il est vécu de nos jours, un acte de consommation), certains faisaient le summum de la vie bonne et de l’expérience spirituelle. Après tout, ma propre expérience de touriste n’avait-elle pas prouvé qu’elle était l’antithèse d’une entreprise sérieuse de dépaysement quand elle a coupé court, quelque part près de Delphes, saisie par le vertige de la solitude la plus absolue, sommet et synthèse d’une vingtaine d’années de pensées automutilatrices ? Le voyage est au fond très superficiel, me disais-je : on ne peut s’échapper à soi-même. Pire encore, nos vices et nos complexes personnels s’en retrouvent amplifiés. Tourisme mon œil, le prochain voyage, me disais-je encore, sera fait vers l’intérieur ou ne sera pas.

Pendant des années, je me suis moquée de ces gens qui disaient avoir « évolué » en voyage, avoir appris sur eux-mêmes, avoir changé, etc. Comment le voyage pouvait-il bien être le lieu du renversement de soi quand il était plutôt celui de la satisfaction de soi ? Les gens partaient, remplissaient leurs yeux de belles images, leurs oreilles de musiques exotiques qu’ils méprisaient secrètement mais qui les divertissaient à bon prix, leurs ventres de bouffe trop grasse et de vin, leur tête de toutes sortes de souvenirs futiles visant à leur faire oublier combien leur vie n’avait pas de sens et combien ces voyages mêmes n’étaient que des permissions en laisse hors de leur cage originelle. Ils revenaient, pleins de condescendance envers les locaux mais combien heureux d’avoir participé à la « rencontre des cultures ». Ainsi, le principal intérêt du voyage demeurait l’illusion de la satisfaction et du progrès personnel. De toute façon, la vie est si dure. L’avantage concurrentiel des rêveurs est qu’ils n’ont pas besoin de voyager pour se raconter des histoires et s’illusionner.

Néanmoins, un certain renversement des perceptions s’est produit. Il m’arrive désormais de voir, confusément, un bénéfice dans cette douloureuse prise de conscience survenue à Delphes. En fait, je me prends maintenant à me demander où est la différence entre cette expérience et la supposée richesse spirituelle du voyage, où je ne voyais que de la frime. Peut-être y avait-il, au fond de cette tristesse absolue, une sorte de défi, un coup de fouet majeur, possiblement l’événement le plus déterminant des dix années suivantes. Peut-être l’éloignement et l’absence du filet des habitudes, dans le haut-lieu du « connais-toi toi-même », m’avaient-ils permis pour une fois de tomber au fond de moi-même. Pas que j’aie compris le message tout de suite. Pas que je le comprenne entièrement maintenant. Mais l’idée que cet événement où je ne voyais aucun intérêt au départ continue de me travailler après tout ce temps me laisse une sorte d’impression de mystère. Je suis seule, certes, toujours aussi seule, et ma vie est probablement aussi vide que celle de ceux que je caricature ci-dessus. Mais je ne suis plus certaine de comprendre pourquoi cela devrait me faire aussi peur.

Et je me surprends avec l’envie de me transporter vers de nouveaux paysages.


Le tapis sous nos pieds

Je n’aime pas les déménagements.

Il faut nettoyer, trier, empaqueter, étiqueter, déplacer, déballer, encore nettoyer, pour se retrouver au final avec ni plus ni moins : c’est encore un chez-soi, avec ses qualités et ses défauts, à quelques différences près. Tâche disproportionnée au résultat.

Sans compter les inconvénients et imprévus auxquels il faut s’attendre : appartement pas prêt à temps, retard des déménageurs, saleté dépassant toutes les prévisions, explosion des délais de peinture et d’installation dus à l’incompétence des locataires, perte ou bris d’objets qu’il faudra remplacer. Un beau jour on peut recommencer à vivre, mais il faut des mois avant de se reconnaître dans un paysage aperçu de la fenêtre : l’impression de n’être que de passage persiste encore et encore.

Dans le transit entre les deux, un troublant sentiment d’instabilité : quelque chose est enlevé à son identité. L’habitude ayant fait passer l’habitat du statut d’attribut accidentel à celui de part essentielle de la personnalité, l’ego se retrouve soudainement dénudé et vulnérable. Sa vie tient à peu de chose; ses possessions, dans l’ensemble non essentielles, tiennent dans la boîte d’un camion. Les anciens décors de sa vie ne seront plus revisités : les pièces où il a reçus d’anciens amis, aujourd’hui perdus de vue, où il a erré dans maintes rêveries désormais oubliées, où il a dégusté des mets depuis longtemps digérés. Une fois que le cadre extérieur devient interchangeable, le cadre intérieur, lui, perd sa stabilité. Si en une journée on peut se transplanter, on pourrait en aussi peu de temps se bouturer, décolorer, flétrir ou mourir.

L’impermanence même de l’endroit où on accroche son chapeau ! Constatation qu’en réalité, rien n’est jamais acquis.

Malgré tout, parfois, les choses qu’on déteste peuvent nous faire du bien.


Lichen

Il y a des décennies
Que nous croissons l’un sur l’autre
Notre temps a ajusté son rythme
À la lenteur des climats nordiques
Où nous nous tenons bien au chaud
Presque à l’abri des ivresses étrangères
Dans notre écosystème portatif


Mais que diable est-ce donc qu’une antiporie ?

À ces débuts, ce blogue (ce carnet ? ce machin ?) a porté le nom « apories ». Le mot n’est pas très connu, mais à la différence d’antipories, il existe réellement dans la langue française. Ce titre avait été choisi en référence à mon petit côté sceptique, mais surtout comme une affirmation de la supériorité philosophique de la question sur la réponse. Je me suis vite rendue compte, cependant, que ce mot, « apories », n’était pas assez fort pour exprimer ma pensée.

Qu’est-ce qu’une aporie ? Une impasse de la réflexion, une question sans réponse, un problème sans issue qui oblige soit à rebrousser chemin, soit à voir les choses d’une manière complètement nouvelle – d’où l’allusion aux sceptiques, qui prennent l’aporie pour résidence permanente et qui, selon les critiques, s’y complaisent un peu trop.

À bien y penser toutefois, les deux voies proposées par l’aporie sont insatisfaisantes. Renoncer à chercher et en faire une vertu, cela m’apparaît un peu comme une tentative de rationaliser la paresse, la résignation et tout ce qui tire vers le bas (been there, done that : on peut faire une indigestion de scepticisme). L’idée de faire marche arrière me pose également problème. N’est-ce pas manquer de courage que de tourner le dos à une question qu’on commence à trouver trop compliquée ? Comment battre en retraite sans nier une difficulté que rien ne permet de nier, puisqu’on en a déjà fait l’expérience en y étant plongé ? L’idée même de chercher à s’extraire d’un problème philosophique m’apparaissait contradictoire, de mauvaise foi, et lâche. Comme entendu dans Futurama : « You have watched it; you cannot un-watch it ». Les problèmes rencontrés ne disparaissent pas quand on cesse de les regarder. Au contraire, j’ai tendance à croire qu’ils nous collent à la peau, quoi qu’on fasse, pour ressurgir aux moments les plus inattendus. Quand on a vu l’aporie, on ne peut pas faire comme si elle n’existait pas. L’aporie appelle deux possibilités de fuite, l’une dans la paresse, l’autre dans le mensonge, alors que sa fonction devrait être d’appeler à faire quelque chose. Il a donc fallu trouver un terme qui avait un peut plus de ce pouvoir coercitif.

Qu’est-ce qu’une antiporie ? C’est un problème qui ne présente aucune issue, même pas une porte arrière, et qui nous enferme de tous les côtés en même temps. Dépourvu de solution autant que de sortie dérobée, il nous oblige à rester dans le malaise, à mariner dedans, à le laisser nous travailler jusqu’à ce qu’on arrive à y voir clair.

L’antiporie, c’est l’obligation de regarder les choses en face. C’est seulement quand on explore le problème à fond, sans échappatoire, qu’on est littéralement encerclé par toute l’horreur de l’impasse qu’on peut trouver une solution valable. Celui qui ne connaît pas le problème ne connaît certainement pas la réponse; il ne fait que donner une opinionnette sans profondeur. Sans le déchirement éprouvé dans un moment d’antiporie, il ne peut y avoir ni art, ni philosophie, ni connaissance de soi, ni découverte scientifique. L’antiporie, c’est le passage obligé à l’endroit où on ne veut jamais être. Pour cela, c’est l’endroit le plus magnifique.


Jazz de mes souvenirs

À mon école secondaire, il y avait un type que j’avais surnommé Grande Bouche. Son visage et son nom sont sortis de ma mémoire depuis longtemps, mais quelque chose récemment m’a rappelé ce surnom. Grande Bouche ne faisait pas directement partie de mon cercle d’amis, mais il a été quelques fois dans ma classe et il m’arrivait de le côtoyer, par exemple, à la cafétéria. Il me faisait sourire avec sa boîte à lunch surdimensionnée, presque gênante, qui aurait pu contenir une caisse de 12, et la manière qu’il avait d’en retirer tout le contenu pour le disposer soigneusement sur la table devant lui. Grande Bouche n’avait rien d’un colosse – il était de petite taille et plutôt maigre – mais à peu près n’importe quelle autre personne serait devenue obèse en suivant son régime. Il devait bien faire un peu de sport pour dépenser tout ça. D’ailleurs, je crois me souvenir avoir entendu qu’il faisait du karaté en-dehors de l’école. Et de la balle-molle l’été. Et de la musique aussi : du saxophone ou du violon, je ne sais plus. Il était un peu du genre fils à maman, mais je l’aimais bien quand même. D’ailleurs, ça se voyait que sa mère prenait en main la confection de ses lunchs : sandwichs bien garnis, salades colorées, crudités avec trempette, fromages et à peu près trois desserts, le tout décliné en variétés différentes chaque jour, sans compter les collations. En comparaison, il me semblait que ma mère avait d’autres soucis. Mes amis de l’époque se rappellent probablement encore de ce que je mangeais : pratiquement la même chose tous les jours, pas très goûteux et qui me laissait toujours légèrement sur ma faim – excellent pour la santé, mais pas pour l’estime de soi, sauf les rares fois où quelqu’un m’offrait les restes de son propre lunch. J’acceptais stoïquement mon sort, persuadée que j’étais déjà de la vérité bouddhiste selon laquelle la souffrance vient du désir. Grande Bouche mangeait toujours tout, ou presque tout, ce qui lui a valu le rare honneur d’une tape sur l’épaule de Robert Gauthier, ce vieux prof de chimie plutôt effacé qui ne se mêlait jamais à la gent étudiante, et qui lui dit affectueusement : « Ça, c’est un bon mangeur. » Par petites bouchées qu’il savourait lentement, Grande Bouche absorbait tout ce produit de la sollicitude maternelle et le métabolisait en chevaux-vapeur de gentillesse et d’amour de la vie.

À mon école secondaire, on devenait facilement souffre-douleur pour bien moins que ça, mais les habitudes alimentaires de Grande Bouche ne l’ont pas empêché d’être, du moins à ma connaissance, la seule personne unanimement appréciée dans l’école. Il avait cet aura de candeur et de sincérité qui n’émane que des sages et des enfants heureux. Quand j’y repense, je me dis qu’il doit être devenu quelqu’un d’important.