Les maringouins sont venus me trouver à Lachine

J’ai déjà vu, il y a quelques années, dans une librairie, un guide de voyage sur Montréal organisé par station de métro. Intéressant comme idée, pas tellement pour la décoration intérieure des stations, mais plutôt pour la « ville dans la ville » qui environne chacune d’elles.

Je me disais justement que je me ferais bien un jour un abécédaire personnel des stations de métro de la ville, à commencer par Cadillac, la première que je peux me souvenir avoir visitée à vie, jusqu’à Charlevoix, la dernière à ce jour. Un curieux abécédaire qui commence et finit par la même lettre. Sur les 68 stations du métro de Montréal, je ne pense pas qu’il y en ait une pour chaque lettre de l’alphabet.

Mais si je devais me faire un répertoire d’informations sur les quartiers de la ville, j’y inclurais, chose fort importante mais trop souvent négligée dans les guides de voyage, une cartographie détaillée des arrêts-pipi. C’est important, les arrêts-pipi. On en prend rapidement conscience quand on visite une ville pas du tout pipi-friendly, New York, par exemple, où une visite dans un Starbucks, un charmant boui-boui mexicain ou même une bibliothèque municipale n’implique pas nécessairement la garantie d’une possibilité de pipi. Dans la grosse pomme, on ne rate pas une occasion de faire pipi et on inscrit les bonnes adresses dans son carnet (mental, disons).

C’est à ça que je pensais tout à l’heure en sortant d’une toilette bleue un peu immonde (mais c’est pas si grave, il faisait juste assez noir) au moment de quitter le site du festival bien après la fin du concert, quand j’ai croisé un groupe d’anglos avec un type qui disait « this one is kind of full », et sa nana anglophile qui lui répondait « I’d rather hold », comme si c’était impossible qu’entre-temps ils tombent sur une panne de métro, et doivent attendre des heures avant le prochain arrêt pipi, ou qu’ils rentrent chez eux pour y trouver un désastre de reflux d’égoûts et une salle de bains dans un état pas mal pire qu’une toilette sèche un peu pleine. C’est peut-être New York qui me fait dire ça, mais il me semble qu’il n’y a pas grand-chose dans la vie qui soit plus dégueulasse qu’une envie impertinente, à part peut-être une certaine toilette de station-service au milieu de nulle part sur l’île de Crète en 2003, mais ça c’est l’exception qui confirme le reste.

Tout ça pour dire que j’ai un peu commencé mon exploration du quartier environnant le métro Charlevoix par une visite dans les toilettes d’un IGA. J’avais réussi à organiser mon affaire pour aller voir deux shows le même soir, dans deux coins différents de la ville, et pas avec le même monde. Genre de plan foireux qui ne marche jamais. Je m’imaginais déjà en train de ne jamais retrouver mes amis, arriver en retard, et boire ma bière en vitesse tu-seule en essayant vainement d’avoir l’air d’avoir du fun. Ben non, puisque nos espoirs sont toujours déçus, aussi bien espérer le pire. Tant et si bien que je me suis retrouvée en avance pour la 2e gig, et que je suis arrivée au métro Charlevoix (mon point de rendez-vous avec C.) avec un bon 45 minutes d’avance.

Il était encore tôt en soirée, mais je n’avais pas soupé car je sortais de l’autre show, j’avais une pomme et une barre tendre dans mon sac, mais aussi du temps pour aller m’avaler un Subway en vitesse. Je suis partie dans n’importe quelle direction, de toute façon ici c’est l’inconnu à tous les points cardinaux. Je n’ai pas trouvé de Subway, mais plutôt un joli parc avec de l’ombre, qui me rappelait, justement, New York, et qui m’invitait à m’y asseoir. J’ai croqué ma pomme. Un instant j’ai regretté de ne pas avoir de livre et de perdre ainsi mon temps. Mais je me suis rendue compte assez vite que c’est agréable de perdre son temps ainsi. C’est ma première vraie journée de vacances, c’est samedi soir, je suis seule dans un parc inconnu d’une ville inconnue qui pourrait être n’importe quelle ville, avec quelques inconnus inoffensifs quoique un peu étranges tout autour, et je mange ma pomme bien tranquille, rien d’autre à faire et personne qui m’attend, complètement incognito. Entre deux immeubles, j’aperçois furtivement un monsieur en bedaine, assis une bière entre les jambes. Des gens promènent des chiens mal assortis. Je me sens libre et légère. Pour peu, je passerais l’éternité dans ce parc.

Mais c’est sans compter une envie qui se fait un peu plus pressante. De mon banc de parc, j’aperçois un IGA, où je me dis que je trouverais sans doute ce que je cherche, plus de quoi supplémenter mon assez maigre souper.

Un jeune homme plutôt affable me mène à une porte d’arrière-boutique portant la mention « SVP pour les toilettes, demandez l’aide du personnel. Les clients ne sont pas alloués à y aller non accompagnés ». De l’autre côté, un immense entrepôt de canettes vides, comme au IGA où je travaillais à Sillery en 2001. Quelque part pas loin, il doit y avoir un escalier, comme il y en avait un là-bas, qui mène à une cuisinette où les employés se font systématiquement voler leurs lunchs. J’achète un pain aux bananes que je vais manger près du métro et une Coffee Crisp qui est encore dans mon sac à l’heure où j’écris. Il me reste encore 20 minutes. Un drôle de type semble importuner une fille qui parle au cellulaire assise sur le trottoir, il lui demande de la monnaie, je crois. Je vais prendre une autre marche dans une autre direction, dans des rues un peu glauques où des gens réparent des motos et d’autres monsieurs en bedaine boivent leur bière, dont un, chauve, porte un t-shirt disant : « This is not a bald head. It’s a solar panel for a sex machine ». Au coin d’une rue, j’aperçois une sorte de prairie qui donne sur le chemin de fer, un train de marchandises en train de passer avec un son métallique de freins, juste à côté des maisons où je vois des jouets d’enfants. Ça ferait de belles étranges photos, par ici.

C. arrive pile-poil à l’heure et nous nous dirigeons vers le site du festival, où l’ambiance est, étonnamment, familiale. Des enfants courent un peu partout, des gens sont installés par terre un peu partout avec pique-niques et bouteilles de vin. Ça fait changement des shows au parc Jean-Drapeau où tu te fais saisir ta bouteille d’eau. Nous ne sommes pas aussi prévoyantes que les « habitués », nous cherchons le débit d’alcool, où on nous informe que les verres ne sont pas fournis et qu’il faut acheter le « bock » officiel du festival pour 3$, un bon coup pour l’environnement, mais qu’il a fallu traîner dans le métro après avec une légère odeur de fond de tonne qui dégoulinait dans la sacoche. Le monsieur qui nous les vend nous dit qu’ils sont fabriqués localement, à Lachine; je regarde en-dessous de mon bock et c’est écrit « made in China ».

Nous allons en plein devant la scène et le show commence à la seconde. Les Sadies portent des espèces de complets de style country, ils doivent avoir vraiment trop chaud. On les voit de près, pas comme la dernière fois au centre Bell où ils étaient bien trop petits. Le chanteur performe le visage convulsé de grimaces, il a l’air en transe. Le soleil commence à baisser, les maringouins à sortir, ça doit être pour ça que le groupe joue de plus en plus vite à chaque pièce. Il y a du maringouin sur le bord du canal Lachine, tenez-vous-le pour dit, et j’avoue que je ne m’attendais pas à ça. Je sers de paratonnerre à moustiques pour mes voisins, venez me déguster, je suis donneur universel. Les gens dansent, pas juste à cause des mouches mais parce que la musique est bonne, j’aperçois une tête qui m’est un peu familière, oui, c’est la femme de M., et M. est là aussi, ce sont de bonnes connaissances, il semble que leurs enfants sont avec eux, ils ont l’air complètement de la fête, droit devant la scène, couple uni, famille unie, normalement ce genre de gens heureux me fait vraiment chier mais à eux je leur pardonne tellement ils sont gentils; en connaissez-vous beaucoup, vous, des familles où l’ado de 16 ans a l’air tout heureux d’aller voir un show avec ses parents ? C’est assez évident, ils sont encore plus fans que nous. Entre deux tounes, je dis à C. : « il y a des gens que je connais là-bas », on va les trouver et on fait les présentations. On reste avec eux car ils sont dans le meilleur spot, toute la famille danse comme des fous, et nous on se sent vaguement poches de juste swinguer un peu de la hanche, quoique sincèrement. Entre les tounes, on crie le plus fort qu’on peut pour se rattraper.

La fête familiale se termine et le soleil n’est même pas encore couché; pendant le rappel, on se dépêche d’aller écouler nos derniers coupons de bière avant que le bar ferme. Ici, personne ne nous pousse dans le dos pour qu’on libère la place, on a encore le temps de jaser un peu avec la famille de ma connaissance et d’aller voir les roulottes des marchands de bouffe ambulants. J’ai envie de profiter encore de la présence du cours d’eau, qui est assez rare à Montréal, alors on va finir nos bocks écrasées dans le gazon sur le bord du canal, à se raconter nos karmas familiaux et nos amours perdus, autant d’étranges tournures qu’ont dû prendre les événements pour que nous puissions être là, en train de boire de la bière au bord du canal Lachine en ce moment. Il n’y a presque plus personne aux environs, tout d’un coup j’entends un « salut ! » assez sympathique, on se retourne pour retrouver deux jeunes cadets de la police en vélo, qui nous disent qu’on peut seulement rester à jusqu’à 11h, à condition de ne pas faire de tapage et de ne pas boire d’alcool. Correct, on finit nos bocks et on se pousse, il doit être à peu près 10h et il fait vraiment noir depuis un bout, il n’en reste pas gros dans nos verres et puis de toute façon ça fait longtemps que le bar est fermé. Je ne sais pas trop s’ils considéraient notre potinage de filles comme du « tapage », à mon avis ça se qualifie difficilement. Dommage, car j’en connais qui trouveraient ça bien drôle que moi, je me fasse interpeller par la police pour tapage nocturne.

Ça fait qu’on est retournées aux tourniquets du métro Charlevoix en essayant tant bien que mal de faire entrer nos bocks dégoulinants dans nos sacoches. Je suis descendue à Papineau, laissant C. poursuivre la route jusqu’à l’autre fin fond de la ligne verte.

Quand j’essaie de raconter une histoire, je suis toujours un peu en peine de décider où elle commence, et où elle finit. Celle-là a certainement commencé bien avant ce que je raconte ici et disons qu’elle va finir à peu près là pour à soir, mais en même temps, dans ma tête, en attendant l’autobus sur Papineau et en marchant jusque chez nous, j’avais tout autant l’impression de quelque chose comme un voyage qui commence. Prochaine station ?

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2012 et ma petite fin du monde, ou comment survivre à la plus belle des années de marde

Le 1er janvier 2012, je me suis réveillée seule dans un appart vide, un peu lendemain de veille, les voisins d’en bas  en train de baiser bruyamment, traîneries sur le plancher, ma vie en morceaux sur le plancher et je ne savais pas trop par quel bout commencer. Dans les mois précédents, je m’étais bien organisée pour tout perdre sans laisser de traces; politique de la terre brûlée. Tout ce qui m’entourait désormais était neuf, cheap et sans histoire comme un catalogue IKEA; j’avais pratiqué le blanchiment de karma. Je contemplais les cendres fumantes. Le froid de janvier stériliserait le reste.

En 2012, j’ai fait l’expérience de la solitude. Les grandes étendues glaciales du temps redondant, l’appartement surchauffé et les mains sèches, la peur des sécheresses internes, cœur en premier lieu. Recommencer malgré tout, reprendre un retard impensable, ne pouvoir fonctionner que quelques heures par jour. La solitude, pas de télé, pas d’ordinateur un temps, pas de frigo, pas de micro-ondes. Le travail pour unique salut. Des sandwichs achetés au dépanneur en lisant le journal Voir.  Être professionnelle le jour. Il faisait toujours noir; saison des journées courtes. À cette époque, quelqu’un m’a dit que j’étais « lumineuse ». Je l’étais sans doute; glow in the dark. Je buvais trop de café instantané. J’ai fait à manger pendant une semaine avec une bouilloire et un cuiseur à riz. Quelques étudiants m’ont remerciée pour l’excellent cours.

En 2012 j’ai découvert que je pouvais encore prendre plaisir à enseigner. Un mercredi après-midi où je me sentais inspirée, même s’il était passé 5h et qu’ils étaient 2 ou 3 à dormir sur leurs bureaux, j’ai pensé « hey, je peux faire ça toute seule. » Comme si je ne le faisais pas toute seule, avant.

Mais la désolation solitaire m’était encore inconnue avant les siècles de la Grève. On a souvent parlé du Printemps Érable, moi je pense qu’il y a eu pas mal plus d’une saison là-dedans. J’avais beau soutenir la cause, je n’y pouvais rien, j’étais roulée en boule d’impuissance dans mon lit pendant que la Révolution passait sous ma fenêtre. Penser à ceux qui végètent aux urgences et aux vieilles, veuves depuis des décennies, qui attendent une mort qui les fuit; rien à faire. J’avais perdu jusqu’au contrôle de moi-même, je perdais mon précieux temps à m’autodétruire. Je ne me souviens plus si j’ai maudit Dieu.

En 2012 j’ai cherché les diversions. Je suis allée à la messe dans le village gai. J’ai fait des manifs de casseroles. J’ai vu 1 ou 2 shows de punk à la Death Church. J’ai chanté sur Jésus avec une chorale gospel. J’ai chanté des sutras bouddhistes. J’ai vu Neil Young au Centre Bell. J’ai vu un show de travestis pour ma fête. Je suis allée jusqu’à New York pour admirer une dizaine de Kandinsky et m’engueuler avec ma meilleure amie. Je suis allée jusqu’en Espagne pour transpirer en regardant les murs.

En 2012, j’ai approfondi ma passion pour la musique et j’en ai fait une véritable obsession. Il y avait des heures de silence à combler, du silence dense, profond, épais et rétroactif, et du rattrapage de culture à faire. Je suis devenue une sangsue à musique, aspirant les notes et les noms de groupes que je pouvais glaner  un peu partout. Je me suis créé une « wish list » infinie chez Amazon.  Je me suis mise à aimer le punk. Je me suis transformée en loup-garou à la Bibliothèque Nationale.

En 2012, l’amour a pris le bord mais l’amitié fleurissait comme jamais. Je me suis fait de nouveaux amis, j’ai resserré les liens avec les vieux. En 2012, je me suis fait un super meilleur ami qui a marché avec moi, habillé, à la manif des tout nus, avec qui j’ai dansé au show des Marmottes Aplaties, qui m’a ramassée quand je suis tombée dans l’étang du jardin japonais, qui m’a fait boire du Johnny Walker et m’a vue vomir dans le gazon chez une collègue, devant les enfants d’un autre, qui m’a appris à manger avec des baguettes de la main gauche, avec sa copine, dans le quartier chinois. Avec qui j’ai marché et pédalé Montréal de long en large, avec qui j’ai perdu trop de temps dans le tchat de Facebook à parler de n’importe quoi, une belle perte de temps. Que j’étais trop heureuse d’écouter, même s’il trouve qu’il parle trop.

En 2012, j’ai déversé mes trop-pleins d’amour sur des cégépiens indifférents. En 2012 mon cœur est devenu un peu plus perméable à la souffrance des autres, semble-t-il. Je n’étais pas la seule à vivre une année pourrie, autour de moi partout séparations, séismes et dépressions, un moment je me suis demandé si je n’avais pas déclenché une épidémie. La marde était très équitablement partagée entre tous.

En 2012 j’ai fait une déclaration d’amour à un gars tellement fin qu’il s’est excusé de ne pas pouvoir dire oui. En 2012, un gars (un autre) a déchiré mon pantalon en essayant de l’enlever. En 2012 je n’ai pas fait vœu de célibat. En 2012 j’ai encore résisté aux appels des sirènes des sites de rencontres, enfin presque toute l’année.

En 2012, j’ai fait le vœu de sauver tous les êtres, et souvent je me suis demandé si j’arriverais à sauver mon propre cul. Une chose est certaine, je me suis juré, maintenant que ma vie a repris les apparences de la normalité et que j’ai retrouvé cette certaine impression, plus ou moins fallacieuse, de contrôle, de ne jamais oublier la pointe sombre de la nuit. Elle est toujours là; elle veille. Nous lui appartenons, tous.

En 2012 j’ai mis tellement de 2$ dans mon pot à grâces que je l’ai presque fait exploser. 2012 a été une année sombre, mais sa lumière était la plus belle. Une lumière nouvelle et inattendue.

Le 21 décembre à 11h11, heure de la présumée fin du monde, j’étais à mon bureau et j’ai étouffé un petit rire. J’ai pensé faire un vœu, me suis ravisée. 2013 décidera bien.

Bye bye, 2012. Je ne sais pas si je t’ai aimée, mais je sais qu’il n’y en aura pas d’autres comme toi.


Tourisme et anti-tourisme, 1ere partie : « Connais-toi toi-même ! »

Longtemps, j’ai méprisé le voyage.

Non pas que j’y voyais un vice plus grave que dans les autres loisirs dits « démocratisés » tels que la bonne chère, la pratique des sports ou la télévision, mais j’abhorrais le fait que d’une activité moralement équivalente à celles-ci, (c’est-à-dire, pour l’essentiel du tourisme tel qu’il est vécu de nos jours, un acte de consommation), certains faisaient le summum de la vie bonne et de l’expérience spirituelle. Après tout, ma propre expérience de touriste n’avait-elle pas prouvé qu’elle était l’antithèse d’une entreprise sérieuse de dépaysement quand elle a coupé court, quelque part près de Delphes, saisie par le vertige de la solitude la plus absolue, sommet et synthèse d’une vingtaine d’années de pensées automutilatrices ? Le voyage est au fond très superficiel, me disais-je : on ne peut s’échapper à soi-même. Pire encore, nos vices et nos complexes personnels s’en retrouvent amplifiés. Tourisme mon œil, le prochain voyage, me disais-je encore, sera fait vers l’intérieur ou ne sera pas.

Pendant des années, je me suis moquée de ces gens qui disaient avoir « évolué » en voyage, avoir appris sur eux-mêmes, avoir changé, etc. Comment le voyage pouvait-il bien être le lieu du renversement de soi quand il était plutôt celui de la satisfaction de soi ? Les gens partaient, remplissaient leurs yeux de belles images, leurs oreilles de musiques exotiques qu’ils méprisaient secrètement mais qui les divertissaient à bon prix, leurs ventres de bouffe trop grasse et de vin, leur tête de toutes sortes de souvenirs futiles visant à leur faire oublier combien leur vie n’avait pas de sens et combien ces voyages mêmes n’étaient que des permissions en laisse hors de leur cage originelle. Ils revenaient, pleins de condescendance envers les locaux mais combien heureux d’avoir participé à la « rencontre des cultures ». Ainsi, le principal intérêt du voyage demeurait l’illusion de la satisfaction et du progrès personnel. De toute façon, la vie est si dure. L’avantage concurrentiel des rêveurs est qu’ils n’ont pas besoin de voyager pour se raconter des histoires et s’illusionner.

Néanmoins, un certain renversement des perceptions s’est produit. Il m’arrive désormais de voir, confusément, un bénéfice dans cette douloureuse prise de conscience survenue à Delphes. En fait, je me prends maintenant à me demander où est la différence entre cette expérience et la supposée richesse spirituelle du voyage, où je ne voyais que de la frime. Peut-être y avait-il, au fond de cette tristesse absolue, une sorte de défi, un coup de fouet majeur, possiblement l’événement le plus déterminant des dix années suivantes. Peut-être l’éloignement et l’absence du filet des habitudes, dans le haut-lieu du « connais-toi toi-même », m’avaient-ils permis pour une fois de tomber au fond de moi-même. Pas que j’aie compris le message tout de suite. Pas que je le comprenne entièrement maintenant. Mais l’idée que cet événement où je ne voyais aucun intérêt au départ continue de me travailler après tout ce temps me laisse une sorte d’impression de mystère. Je suis seule, certes, toujours aussi seule, et ma vie est probablement aussi vide que celle de ceux que je caricature ci-dessus. Mais je ne suis plus certaine de comprendre pourquoi cela devrait me faire aussi peur.

Et je me surprends avec l’envie de me transporter vers de nouveaux paysages.


And walk upon stranger roads than this one

Tu m’offres une gomme
Dont je ne sais que faire
Pendant que nous essayons de nommer la souffrance de nos vies
En multipliant par sept milliards
Et de régler encore une fois le problème du mal
Elle perd vite sa saveur
Et j’imagine l’histoire de mon futur
Comme un arbre de possibles en rhizome
Tissé de banalités et de bêtises
Dont on voudrait faire abstraction
Mes mâchoires sont au seuil de la douleur
Le paysage est de plus en plus le même
Quand je m’égare sur la carte routière de ma vie
Et je finis par jeter la gomme par la fenêtre de la voiture


Jazz de mes souvenirs

À mon école secondaire, il y avait un type que j’avais surnommé Grande Bouche. Son visage et son nom sont sortis de ma mémoire depuis longtemps, mais quelque chose récemment m’a rappelé ce surnom. Grande Bouche ne faisait pas directement partie de mon cercle d’amis, mais il a été quelques fois dans ma classe et il m’arrivait de le côtoyer, par exemple, à la cafétéria. Il me faisait sourire avec sa boîte à lunch surdimensionnée, presque gênante, qui aurait pu contenir une caisse de 12, et la manière qu’il avait d’en retirer tout le contenu pour le disposer soigneusement sur la table devant lui. Grande Bouche n’avait rien d’un colosse – il était de petite taille et plutôt maigre – mais à peu près n’importe quelle autre personne serait devenue obèse en suivant son régime. Il devait bien faire un peu de sport pour dépenser tout ça. D’ailleurs, je crois me souvenir avoir entendu qu’il faisait du karaté en-dehors de l’école. Et de la balle-molle l’été. Et de la musique aussi : du saxophone ou du violon, je ne sais plus. Il était un peu du genre fils à maman, mais je l’aimais bien quand même. D’ailleurs, ça se voyait que sa mère prenait en main la confection de ses lunchs : sandwichs bien garnis, salades colorées, crudités avec trempette, fromages et à peu près trois desserts, le tout décliné en variétés différentes chaque jour, sans compter les collations. En comparaison, il me semblait que ma mère avait d’autres soucis. Mes amis de l’époque se rappellent probablement encore de ce que je mangeais : pratiquement la même chose tous les jours, pas très goûteux et qui me laissait toujours légèrement sur ma faim – excellent pour la santé, mais pas pour l’estime de soi, sauf les rares fois où quelqu’un m’offrait les restes de son propre lunch. J’acceptais stoïquement mon sort, persuadée que j’étais déjà de la vérité bouddhiste selon laquelle la souffrance vient du désir. Grande Bouche mangeait toujours tout, ou presque tout, ce qui lui a valu le rare honneur d’une tape sur l’épaule de Robert Gauthier, ce vieux prof de chimie plutôt effacé qui ne se mêlait jamais à la gent étudiante, et qui lui dit affectueusement : « Ça, c’est un bon mangeur. » Par petites bouchées qu’il savourait lentement, Grande Bouche absorbait tout ce produit de la sollicitude maternelle et le métabolisait en chevaux-vapeur de gentillesse et d’amour de la vie.

À mon école secondaire, on devenait facilement souffre-douleur pour bien moins que ça, mais les habitudes alimentaires de Grande Bouche ne l’ont pas empêché d’être, du moins à ma connaissance, la seule personne unanimement appréciée dans l’école. Il avait cet aura de candeur et de sincérité qui n’émane que des sages et des enfants heureux. Quand j’y repense, je me dis qu’il doit être devenu quelqu’un d’important.