Essai d’un point de vue esthétique sur l’existence

Chienne de vie ! Celle-là même qui sépare ceux qui s’aiment, qui détruit perpétuellement ce qui compte le plus pour chacun, celle qui condamne sans arrêt à refaire les mêmes erreurs et ne veut plus lâcher même quand le corps se détraque.

D’où vient la souffrance ? L’explication, l’incontournable, bouddhiste : la souffrance vient du désir, de l’espoir malsain de vivre dans un monde à la mesure de notre ego. Certes, le désir fait souffrir, et, au-delà même, ultimement, il n’y a rien à désirer.

Cesser de désirer une vie sans souffrance. Car le nœud est peut-être dans ce préjugé dirigé contre la souffrance. De plus en plus, je crois que la souffrance coule de la même source que la beauté. Du moins, j’ai parfois du mal à les différencier.

Je n’invente pas cette idée aujourd’hui. J’y pensais déjà il y a 15 ans, mais à cette époque non plus, je ne l’inventais pas. Je ne crois pas que « bonheur » et « souffrance » soient les termes les plus pertinents pour juger de la valeur d’une vie. Même si je suis la première à enrager comme une perdue quand la vie ne correspond pas exactement à mes attentes (perfectionnistes, comme le reste) de bonheur. Je sais que ce réflexe primaire cache autre chose. Refuser la place de la souffrance dans une vie, c’est se condamner à l’épiderme des choses.

Certes, je milite pour l’abolition de toutes les tragédies, petites et grandes. À commencer par la souffrance des innocents, l’infiniment désespérante, celle que je ne mesure pas. Mais si on arrive à faire de son malheur une œuvre d’art, on pourra dire que ça n’aura pas été un malheur vain. La chair à canon de nos vies continuera d’être gaspillée absurdement, mais elle le sera magnifiquement.

Pour la beauté, pour elle seule peut-être, je serais prête à tout sacrifier, à me couvrir de ridicule, à y laisser ma carcasse.

Oui, la vie est une belle salope. Mais tant qu’on pourra encore s’en émerveiller, tant qu’on trouvera moyen de la garder belle et qu’elle nous laissera des étincelles dans les yeux, on lui pardonnera.

Ça devrait pouvoir s’arranger.

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Où le vice ordinaire apparaît presque comme un moindre mal

« L’esprit chrétien a toujours été hanté par le sentiment que les péchés des saints sont pires que les péchés des pécheurs et que, mystérieusement, celui qui lutte pour le salut est plus proche de l’enfer que la prostituée ou le voleur éhontés. Il a reconnu que le Diable est un ange, et qu’en tant que pur esprit il n’est pas vraiment intéressé par les péchés de la chair. Les péchés selon le cœur du Diable sont les dédales de l’orgueil spirituel, les labyrinthes de la déception de soi et les subtiles moqueries de l’hypocrisie, où le masque se cache derrière le masque, puis derrière un autre masque, et où la réalité est entièrement perdue.

Celui qui voudrait être saint marche droit dans les mailles de ce filet parce qu’il voudrait devenir un saint. Son « je » trouve la sécurité la plus profonde dans une satisfaction d’autant plus intense qu’elle est si intelligemment dissimulée – la satisfaction d’être contrit de ses péchés, et contrit de tirer orgueil de sa contrition. »

Alan Watts, Éloge de l’insécurité, p.144


Nietzsche, maître d’aïkido

Les passions qu’on tente d’éradiquer développent souvent une résistance aux antibiotiques. Combattez-les, et vous fomentez leur propre rébellion contre vous.

Comment pourraient-elles d’ailleurs être en soi mauvaises ou immorales ? Les passions sont des tropismes : inclinations ou répugnances, réflexes naturels somme toute, généralement doublés d’une certaine noblesse. Sans elles, aucune action n’est possible, ni morale, ni immorale. Au lieu de parler de bonnes ou de mauvaises passions, même si, assurément, certaines sont inappropriées au contexte, peut-être vaudrait-il mieux parler du bon usage des passions.

« La souffrance vient du désir », certes, mais chercher belliqueusement à éradiquer le désir entraîne une prolifération… En voulant attaquer une présumée « sauvagerie », on devient sauvage soi-même. Tant qu’on croit à des entités séparées comme le « soi » et « l’ennemi », il y aura guerre.

Les passions ne peuvent être maîtrisées que sur leur propre terrain, en utilisant leur propre force pour les transcender, en les dirigeant hors du petit ego, en ne les laissant pas se réduire à un simple désir de posséder, en ne les laissant pas nous réduire à un ventre exigeant d’être rempli. Il faut une dose de passion pour embrasser la vie sans simplement la subir. Autrement, assassiner la passion, c’est assassiner la vie elle-même, ou ce qui fait toute sa beauté.

La vraie moralité et la maîtrise de soi, c’est peut-être avant tout un art du fondu. Le cheval de la vie est fait pour être monté, non abattu…

c.f. Nietzsche, Le Crépuscule des idoles, « La morale en tant que manifestation contre nature »


Variation sur un thème connu

Qui a toutefois le mérite de surprendre, venant de la plume de Sartre :

« À partir du moment où les possibilités que je considère ne sont pas rigoureusement engagées par mon action, je dois m’en désintéresser, parce qu’aucun Dieu, aucun dessein ne peut adapter le monde et ses possibles à ma volonté. Au fond, quand Descartes disait : « Se vaincre plutôt soi-même que le monde », il voulait dire la même chose : agir sans espoir. »

Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Folio, 1996, p. 48

Totalement cohérent avec le thème de la liberté, à bien y penser.

La liberté, c’est trouver une contravention sur son pare-brise, entendre la petite voix qui dit « là, on devrait se fâcher », et lui désobéir en riant.


Pas de compassion sans douleur

Le plus dur, ça reste encore la souffrance des autres. Car la souffrance ouvre le cœur et y provoque une perméabilité des émotions; en voyant la souffrance des autres, je reconnais et ressens la mienne, de même, en éprouvant ma douleur, je peux aussi ressentir et comprendre celle des autres. Mais si la mienne est familière, contenue dans des limites bien connues et, dans un certain sens, maîtrisable, celle de l’autre est inconnue, hors contrôle et, de ce fait, infinie et effrayante.

Et si on a, tant bien que mal, trouvé une certaine manière de s’accommoder de sa propre souffrance, on n’a aucune prise sur la capacité des autres à vivre avec leurs propres ombres.  Il n’y a pas deux cieux gris identiques; il semble y avoir une bien plus grande variété de nuances dans ceux-ci , contrastant avec la relative banalité des cieux sans nuages. Le plaisir est plus bête que la tristesse, il se comprend et se partage plus facilement. La douleur, polymorphe, peut être difficile à reconnaître.

Certes, on peut éprouver ce souci plein d’impuissance et malgré tout demeurer d’un incorrigible égocentrisme. Les possibilités schizophréniques de l’esprit humain n’ont pas de limites.


Cycle du don, cycle de l’avidité

Il y a un cercle vicieux de l’avidité. Cela commence souvent avec peu de chose : un éclair de beauté, un plaisir passager, un espoir furtif, et nous voilà entraîné dans une spirale descendante. Une pièce de monnaie trouvée dans la rue invite à en chercher d’autres. La vue d’un beau corps entraîne un désir de possession, quand ce n’est la possession par le désir. Une compagnie agréable nous pousse à la rechercher sans cesse. L’attirance que nous avons pour les êtres et les choses nous pousse à vouloir les garder dans notre main, de peur qu’ils se sauvent ou disparaissent. Or, les mains humaines serrent toujours un peu trop fort et détruisent la chose même qu’elles voudraient conserver.

Dans l’avidité on espère tout, on veut tout retenir. Mais l’amour et la vérité ne sont pas des bêtes qui se laissent mettre en cage; elles se liquéfient et coulent par tous les orifices. On espère tout, on est toujours déçu. On voudrait donner, on a peur, on prend plutôt. Mais rien d’essentiel ne se laisse prendre ainsi; on meurt de soif à côté de la source d’eau.

Il y a, parallèlement, un cercle vertueux du don. Un don reçu est toujours inattendu (car, attendu, il n’est pas don mais dû), et son caractère spontané incite souvent à donner en retour. Mais rendre un don reçu est toujours, d’avance, une entreprise vouée à l’échec. Le don « donne » autant au donneur qu’au receveur, et le donneur autant que le receveur se voient chargés d’une dette supplémentaire, dont le paiement entraînera une nouvelle accumulation de la dette du don. Bientôt, par effet de multiplication et compte tenu du temps écoulé (depuis quand, l’éternité ?), il faut bien conclure que l’essence de toute chose est le don. Le don étant aussi pardon, le cycle du don a tendance à absorber nos bêtises comme l’eau avale les pierres qu’on lui jette. Combien d’erreurs, de méchancetés même, m’ont été rendues par une gentillesse ou un coup de chance immérités ? Je veux bien commencer à payer la dette maintenant et sans relâche, et je sais bien que j’ai déjà commencé à payer, mais elle restera intacte pour mes descendants.

Dans le cycle du don, on n’espère rien, mais on reçoit tout. On a beau donner sans cesse autour de soi, on ne reste jamais les mains vides. Notre don qu’on voudrait sans retour est toujours « vengé » malgré nous. Il n’y a pas d’échappatoire. Le don est peut-être l’antiporie par excellence. Le don est la plus belle des camisoles de force.

Mais on demeure en surface si on traite le don et l’avidité comme des opposés; en fait, les deux s’entremêlent sans cesse. Pour comprendre le don, il faut avoir connu l’avidité. Le don apparaît le plus clairement comme don quand il se découpe sur fond d’avidité, quand il est la réponse présenté à l’avidité par l’humain en quête d’accomplissement. Le don qui répond au don n’a pas vraiment de mérite, au fond. L’amour le plus grand, c’est celui qu’on adresse à nos ennemis.

L’avidité, elle aussi, est rendue possible par le don, car de quoi pourrait-on être avide si rien ne se donnait ? L’idée que l’on puisse recevoir quelque chose est nécessaire pour que l’avidité naisse, et, au départ, rien ne peut être reçu s’il n’est pas d’abord donné. On reçoit le don et on s’y attache éperdument, et on le serre pour en tirer la moindre goutte de joie, sans se rendre compte que c’est notre avidité qui le limite. Le don est dès lors dénaturé; d’illimité, il devient un objet platement consommable, épuisable.

Mais si l’avidité peut contaminer le don, l’inverse n’est-il pas également possible? Du désir de possession, ne peut-on pas faire émerger l’amour vrai ? De l’égoïsme, ne peut-on pas faire surgir une compréhension pour l’égoïsme et l’avidité des autres ? Si le don peut se brancher à cette source vive, il sera, réellement, une ressource inépuisable.

Interrelation, interdépendance, poursuivons dans cette voie et nous ne sommes plus loin d’affirmer l’unité des contraires. Le don est-il l’avidité, l’avidité est-elle le don ? Cela peut sembler bousculer les conventions de la logique, mais il me semble de plus en plus difficile, en tout cas, de penser l’un sans l’autre.


Vivre en temps de guerre / Collation santé

Nos vies sont l’essence même de la période trouble
Mais nous recherchons l’eau calme comme le vautour, l’odeur de la mort