Beat Revolution (on a Boxing Day)

(…) he means that’s the attitude for the Bard, the Zen Lunacy bard of old desert paths, see the whole thing is a world full of rucksack wanderers, Dharma Bums refusing to subscribe to the general demand that they consume production and therefore have to work for the privilege of consuming, all that crap they didn’t really want anyway such as refrigerators, TV sets, cars, at least new fancy cars, certain hair oils and deodorants and general junk you finally always see a week later in the garbage anyway, all of them imprisoned in a system of work, produce, consume, work, produce, consume, I see a vision of a great rucksack revolution thousands or even millions of young Americans wandering around with rucksacks, going up mountains to pray, making children laugh and old men glad, making young girls happy and old girls happier, all of ‘em Zen Lunatics who go about writing poems that happen to appear in their heads for no reason and also by being kind and also by strange unexpected acts keep giving visions of eternal freedom to everybody and to all living creatures (…)

Kerouac, The Dharma Bums, pp. 73-74


Petite bouffée d’air frais dans la nuit sans fin

« Mais laissez-moi découper cette minute dans l’étoffe du temps. D’autres laissent une fleur entre des pages, y enferment une promenade où l’amour les a effleurés. Moi aussi, je me promène, mais c’est un dieu qui me caresse. La vie est courte et c’est péché de perdre son temps. Je suis actif, dit-on. Mais être actif, c’est encore perdre son temps, dans la mesure où l’on se perd. Aujourd’hui est une halte et mon cœur s’en va à la rencontre de lui-même. Si une angoisse encore m’étreint, c’est de sentir cet impalpable instant glisser entre mes doigts comme les perles du mercure. Laissez donc ceux qui veulent tourner le dos au monde. Je ne me plains pas puisque je me regarde naître. À cette heure, tout mon royaume est de ce monde. Ce soleil et ces ombres, cette chaleur et ce froid qui vient du fond de l’air : vais-je me demander si quelque chose meurt et si les hommes souffrent puisque tout est écrit dans cette fenêtre où le ciel déverse la plénitude à la rencontre de ma pitié. Je peux dire et je dirai tout à l’heure que ce qui compte c’est d’être humain et simple. Non, ce qui compte, c’est d’être vrai et alors tout s’y inscrit, l’humanité et la simplicité. Et quand donc suis-je plus vrai que lorsque je suis le monde ? Je suis comblé avant d’avoir désiré. L’éternité est là et moi je l’espérais. Ce n’est plus d’être heureux que je souhaite maintenant, mais seulement d’être conscient. »

Albert Camus, L’envers et l’endroit, Gallimard Folio, 1958, pp. 117-118


Variation sur un thème connu

Qui a toutefois le mérite de surprendre, venant de la plume de Sartre :

« À partir du moment où les possibilités que je considère ne sont pas rigoureusement engagées par mon action, je dois m’en désintéresser, parce qu’aucun Dieu, aucun dessein ne peut adapter le monde et ses possibles à ma volonté. Au fond, quand Descartes disait : « Se vaincre plutôt soi-même que le monde », il voulait dire la même chose : agir sans espoir. »

Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Folio, 1996, p. 48

Totalement cohérent avec le thème de la liberté, à bien y penser.

La liberté, c’est trouver une contravention sur son pare-brise, entendre la petite voix qui dit « là, on devrait se fâcher », et lui désobéir en riant.


Transcendance par l’ouverture

« J’ai une déclaration, révisée, fortement révisée, révisée maintes fois. Révisée à la limite de ce que je peux faire, irais-je jusqu’à dire. Je ne crois pas être capable d’apporter d’autres révisions. Vous avez une copie de ma déclaration, je crois.

-En effet. Révisée à la limite du possible, dites-vous. Certains d’entre nous diraient qu’on peut toujours apporter une révision de plus. Voyons. Voulez-vous lire votre déclaration, je vous prie. »

Elle lit.

« Je suis écrivain. Vous allez peut-être penser que je devrais plutôt dire, j’étais écrivain. Mais je suis ou j’étais écrivain à cause de ce que je suis ou de ce que j’étais. Je n’ai pas cessé d’être ce que je suis. Pas encore. Ou du moins, c’est ce qu’il me semble.

« Je suis écrivain, et ce que j’écris est ce que j’entends. Je suis secrétaire de l’invisible, l’une des nombreux secrétaires au fil des âges. C’est ma vocation : secrétaire qui prend sous dictée. Il ne m’appartient pas de remettre en question, de juger ce qu’on me donne. Je me contente d’écrire les mots, de les vérifier, de vérifier que ce sont les bons pour m’assurer que j’ai bien entendu.

« Secrétaire de l’invisible : l’expression n’est pas de moi, je m’empresse de le dire. Je l’emprunte à un secrétaire d’ordre supérieur, Czeslaw Milosz, un poète, que vous connaissez peut-être, et à qui ce mot fut dicté il y a des années. »

Elle marque une pause. C’est peut-être là qu’elle s’attend à être interrompue. Dicté par qui ? attend-elle qu’ils demandent. Elle a la réponse toute prête : par des puissances au-dessus de nous. Mais il n’y a pas d’interruption, pas de question. Au lieu de cela, leur porte-parole agite son crayon vers elle. « Continuez.

-Avant de m’autoriser à passer, on exige de moi que je déclare mes croyances, lit-elle. Je réponds : une bonne secrétaire ne doit pas avoir de croyances. Cela ne convient pas à cette fonction. Une secrétaire doit simplement se tenir prête, en attendant d’être appelée. »

De nouveau, elle s’attend à une interruption : Appelée par qui ? Mais on dirait bien qu’il n’y aura pas de questions.

« Dans mon travail, une croyance impose une résistance, un obstacle. J’essaie de faire en moi le vide des résistances. »

J.M. Coetzee, Elizabeth Costello, pp. 271-272


Les mots de la bouche # 372 488 (pour vrai cette fois)

Étrange impression que de retrouver, dans la bouche ou sous la plume d’un autre, une idée qu’on a cent fois ressassée, triturée, essayé de communiquer sans grand succès…

Celle-là, je la dois à Sébastien ! Merci !

« On me reprochera mon idéalisme. Tout en ayant raison, ils auront tort d’en faire un reproche. Certes, l’idée et la solution que j’ai exprimée (idée = idéal) se veut explicitement une idéologie concurrente à une idéologie qui domine notre société. L’erreur bête dans ce reproche, c’est de placer comme « réaliste » l’idéologie dominante, qui est en soi une idée, un idéal. C’est un paralogisme triste, nihiliste, celui du « naturaliste » (il peut prendre d’autres noms).

Réduisez votre monde à ce qui est, vous vous abrutissez car vous niez votre esprit : la capacité à regarder les réalités possibles et celle de porter un jugement pour affirmer celle qu’il faille choisir, la meilleure réalité possible. C’est le seul moyen de réaliser quelque chose : rendre réel une idée. Demeurer dans le simple constat de la réalité, c’est reconnaître son incapacité à penser, à réaliser, à vivre. C’est la différence entre se faire vivre par la vie ou faire vivre la vie. Voilà ce qu’est la philosophie. »


Éloge de la mésadaptation, partie 63 848

Cette fois, c’est Brad qui m’enlève les mots de la bouche.


Éloge de la mésadaptation, 3e partie

Elias Lindzin, n°141 565, atterrit un jour, inexplicablement, dans le Kommando chimique. C’est un nain, il ne mesure pas plus d’un mètre cinquante, mais je n’ai jamais vu une musculature comme la sienne. Quand il est nu, on voit chacun de ses muscles travailler, puissants et mobiles comme ceux des animaux.
Son crâne est massif, taillé, semble-t-il, dans le métal ou la pierre, on voit la ligne noire des cheveux rasés à un doigt seulement au-dessus des sourcils. Son nez, son menton, son front et ses pommettes sont durs et compacts. Son visage tout entier ressemble à une tête de bélier, à un instrument fait pour frapper. De toute sa personne émane une sensation de vigueur bestiale.
C’est un spectacle déconcertant que de voir travailler Elias ; les Meister polonais et les Allemands s’arrêtent quelquefois pour l’admirer. On dirait que rien ne lui est impossible. Alors que nous portons à grand-peine un sac de ciment, Elias en porte deux, trois, quatre et il arrive à les maintenir en équilibre. Et tout en avançant à petits pas sur ses jambes trapues, il fait des grimaces, il rit, il jure, il hurle et chante sans répit, comme si ses poumons étaient de bronze. Malgré ses semelles de bois, il grimpe comme un singe sur les échafaudages et court sans crainte sur des poutres suspendues dans le vide ; il porte six briques à la fois en équilibre sur la tête ; il sait fabriquer une cuiller avec un morceau de tôle et un couteau avec un bout d’acier ; il sait où trouver du papier, du bois et du charbon pour allumer un feu en deux minutes, même sous la pluie. Il est tailleur, menuisier, coiffeur et sait cracher très loin ; il chante des chansons polonaises et yiddish inédites avec une voix de basse fort agréable ; il est capable d’avaler six, huit, dix litres de soupe sans vomir, sans avoir la diarrhée et de reprendre son travail tout de suite après. Il sait comment faire naître une grosse bosse entre ses épaules et souvent, ainsi contrefait et bancal, il parcourt la baraque en criant et en déclamant, à la grande joie des puissants du camp. Je l’ai vu se battre avec un Polonais qui le dépassait d’une tête et l’abattre d’un seul coup de crâne dans l’estomac, cela avec la puissance et la précision d’une catapulte. Je ne l’ai jamais vu se reposer, je ne l’ai jamais vu silencieux, je ne l’ai jamais connu blessé ou malade.
De sa vie d’homme libre, personne ne sait rien. Il faut d’ailleurs beaucoup d’imagination pour se représenter Elias en costume d’homme libre. Il ne parle que le polonais et le yiddish abâtardi de Varsovie, en outre il est incapable de tenir des propos cohérents. On peut lui donner vingt ou quarante ans ; il dit qu’il en a trente-trois et qu’il a conçu dix-sept enfants. Ce n’est pas impossible. Il parle sans arrêt et des sujets les plus divers, toujours d’une voix tonnante, sur un ton d’orateur, avec des mimiques violentes de contradicteur. Il a toujours l’air de s’adresser à un nombreux public et d’ailleurs le public ne manque pas. Ceux qui le comprennent avalent ses déclamations en se tordant de rire, ils lui donnent des tapes enthousiastes sur le dos et l’incitent à continuer tandis que lui, féroce et bourru, se retourne comme un fauve dans le cercle de ses auditeurs, apostrophant tantôt l’autre, tantôt l’autre ; tout d’un coup, il en saisit un par la poitrine et, de sa petite patte crochue, l’attire irrésistiblement et lui vomit à la figure une injure incompréhensible puis le rejette en arrière comme un fagot et, parmi les applaudissements et le rire des spectateurs, il poursuit son discours furieux et insensé, les bras tendus vers le ciel comme un petit monstre prophétisant.
Sa renommée de travailleur exceptionnel se répandit assez vite et à partir de ce moment, en vertu des absurdes lois du Lager, il cessa pratiquement de travailler. Les Meister seuls lui demandaient de prêter son concours pour les travaux où une habileté et une vigueur peu communes étaient nécessaires. À part ces petits services, il surveillait, insolent et violent, nos maigres efforts quotidiens, il s’éclipsait souvent pour des visites ou des aventures mystérieuses dans un coin secret du chantier d’où il revenait les poches gonflées et l’estomac visiblement rempli.
Elias est naturellement et innocemment voleur : il manifeste pour cela la ruse instinctive des bêtes sauvages. On ne l’a jamais pris sur le fait parce qu’il ne vole qu’à coup sûr, mais quand l’occasion s’en présente, il vole fatalement. Outre la difficulté de le surprendre, il est évident qu’il ne servirait à rien de le punir : pour lui, voler est aussi essentiel que respirer ou dormir.
Il est logique de se demander qui est Elias. Est-il fou, incompréhensible et extra-humain, ayant abouti au Lager par hasard ? Est-ce le produit d’un atavisme hétérogène du monde moderne plus indiqué pour vivre dans les conditions primaires du camp ? N’est-ce pas plutôt un produit du camp, ce que nous deviendrons tous si nous ne mourons pas ici, si le camp ne finit pas avant nous ?
Les trois suppositions sont plus ou moins fondées. Elias a survécu à la destruction du dehors parce qu’il est physiquement indestructible, il a résisté à l’anéantissement du dedans parce qu’il est fou. Il est donc avant tout un survivant : spécimen le plus apte à vivre la vie du camp.
Si Elias retrouve la liberté, il sera relégué en marge de la société humaine, dans une prison ou un asile d’aliénés. Mais ici, au Lager, il n’y a ni criminels, ni fous : nous ne pouvons être criminels puisqu’il n’y a pas de loi morale à enfreindre, nous ne pouvons être fous puisque nous sommes déterminés dans chacune de nos actions : étant donnés le lieu et le temps, nos actions sont les seules possibles.
Au Lager, Elias triomphe et prospère.

Primo Lévi, Si c’est un homme.