Limites de la condition humaine post-moderne

Il n’y a pas moyen d’être tranquille avec une conscience, même si elle est, la plupart du temps, endormie. Il manque des pages au mode d’emploi de la vie et nous en sommes, de toute façon, au troisième épilogue. Les pôles se sont éteints; les boussoles hésitent et les astres sont inconstants. Il n’y a plus que du mou et du tiède, mais on sent bien que quelque chose brûle encore par en-dedans. Brûle par sa béance, trou chaud fumant. Brûle par son absence, jusqu’à l’obsédant.

Une seule issue, peut-être la même depuis toujours : le pari, ce joyeux aveuglement.

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Kant et l’essence du Catch-22

S’il faut toujours, comme le croit Kant, sacrifier son propre intérêt pour faire preuve de bonne volonté, l’être humain se retrouve devant le paradoxe suivant :

Si sa bonne volonté a pour conséquence accidentelle de lui faire obtenir ce qu’il mérite, et qu’il en retire quelque jouissance, sa bonne volonté est aussitôt disqualifiée et il perd la jouissance de ce qu’il ne mérite désormais plus;

S’il se sacrifie au point même de refuser la récompense de sa bonne volonté, alors il la mérite, quoique sans en jouir réellement, et il peut dormir sur ses deux oreilles, sa conscience intacte.

J’aimerais croire que je me trompe et qu’il ne me soit pas nécessaire de refuser d’être humaine pour avoir le droit de l’être.


La muse et ses conditions gagnantes

« Toute pensée dérive d’une sensation contrariée. » Émil Cioran, De l’inconvénient d’être né.

C’est bien connu, la créativité n’est pas quelque chose qui se commande. Rien de pire pour tuer l’imagination que d’assoir quelqu’un devant une feuille blanche avec l’injonction lancée sans appel : « crées ». Les graphistes, écrivains et autres professionnels de l’inventivité en savent quelque chose.

Si je peux me permettre de me prendre moi-même comme exemple, je constate que les moments vraiment créatifs de ma vie sont plutôt rares. Au cours des dix dernières années, c’est-à-dire pratiquement depuis mon arrivée dans l’âge adulte, j’ai vécu le plus clair de mon temps sans penser à des projets artistiques. Je faisais appel à mon imagination quand le travail ou les études l’exigeaient, mais le reste du temps, ma muse dormait bien tranquille à l’abri même de mes propres regards, de quoi penser qu’elle m’avait quitté avec l’adolescence. Il faut remarquer que ce n’est pas, comme l’ont pensé certains, à défaut d’intérêt de ma part pour les choses artistiques. J’ai une personnalité énormément portée sur les arts, et symétriquement très peu sur les sciences (scénario classique, mais j’admire d’autant plus ceux qui sont également attirés par les deux). Mon rêve d’enfance, aussi loin que je puisse me rappeler, était d’être écrivaine, je suis passionnée de musique au point de croire, comme Nietzsche, que sans elle, la vie serait une erreur, et je considère essentiellement la philosophie comme une forme de création (de sens, de valeurs, de concepts – ce qui ne préjuge pas de la question métaphysique, plus large, du statut ontologique de ces choses : l’imagination philosophique crée-t-elle les idées, ou tout simplement des combinaisons de mots pour parler des idées qui étaient là avant nous et que nous ne faisons que découvrir ? La question se pose toujours, et je ne prétends pas y répondre ici).

Comment expliquer, donc, que ma muse m’ait semblé avoir été au chômage pendant la majeure partie de ma vie d’adulte, sauf à certains moments très circonscrits, qui ont rarement duré plus de deux ou trois mois, où elle se manifestait au contraire par une logorrhée incessante ? (comme au moment où j’ai commencé ce texte, où à peine avais-je fini d’écrire un texte qu’une autre idée se présentait, et parfois même je devais prendre des notes en marge d’un brouillon pour un autre projet complètement différent. Comme on pouvait s’y attendre, cela n’a pas duré.)

S’il y a un dénominateur commun qui puisse s’appliquer à l’ensemble de ces périodes d’exception, c’est l’idée d’un certain inconfort existentiel. Non qu’il soit nécessaire d’être dépressif, suicidaire ou junkie pour être créatif. Ce serait faire bien peu de cas d’une souffrance qui a néanmoins emporté tant d’artistes (entre autres), et réduire à peu de choses les possibilités de l’esprit créatif. D’ailleurs, je ne parle ici qu’en mon propre nom, car je connais des gens dont les sources d’inspiration (avouées, du moins) sont tout autres. Par ailleurs, je ne crois pas qu’une souffrance aiguë ait en elle-même quelque avantage direct que ce soit; même si on peut l’exploiter à des fins créatives pour lui donner un sens, ce n’est pas elle qui éveille l’inspiration. C’est pourquoi d’ailleurs je préfère le terme « inconfort », non directement entaché d’une notion de souffrance, à celui de « malaise ».

Mais il faut qu’il y ait, quelque part, une certaine rupture d’équilibre, une insatisfaction, une aspiration à quelque chose qui n’est pas encore. Karl Jaspers disait que la philosophie naissait de trois sources : l’étonnement (un sentiment admiratif devant une nouvelle découverte), le doute (la remise en question de ces certitudes), le bouleversement (l’écroulement des repères, la perte, la souffrance). Dans les trois cas, la pensée et l’émotion sortent de leurs ornières habituelles. Pour créer, en philosophie comme ailleurs, il faut être assis un peu à côté de son siège, de manière à avoir un bout de fesse qui pend dans le vide. Il faut d’une certaine manière avoir conscience de la fragilité de sa position. Trop bien assis, on en développe une habitude, on voit les événements de la vie comme s’ils allaient de soi, même quand ils nous contrarient. Ils peuvent bien susciter en nous joie, tristesse ou colère, mais rien qui puisse donner un regard neuf sur les choses, éveiller un questionnement sur les fins de l’existence. Les choses sont comme elles sont et on fait son petit bout de chemin. On a toujours mieux à faire qu’aller écrire (ou dessiner, ou prendre des cours de musique), l’idée ne vient pas à l’esprit. On peut vivre ainsi des années, toute une vie même, et être, je le suppose, heureux. Après tout, sans malaise, c’est le parfait confort, et un tel confort, ça rend heureux, non ? Mais à passer ainsi à travers ses jours, on demeure un acteur du destin qui ne s’en soustrait jamais, qui ne le comprend jamais.

Il faut sortir du carcan de la joie, de la tristesse et de la colère « ordinaires », prises pour quelque chose qui demeure normal. Il faut réaliser que rien n’est jamais ordinaire. Pour dépasser l’inertie, il faut que quelque chose vienne briser l’équilibre : un événement bouleversant, la mise en doute d’une idée admise depuis longtemps, la découverte d’une idée dérangeante, une rencontre qui arrive à point nommé, etc. Si l’état d’esprit se prête au renversement, il suffira d’un grain de poussière. Dans d’autres cas, même la misère de Job ne suffirait pas à nous éveiller. Les conditions de réceptivité aux révolutions intérieures demeurent mystérieuses.

Mais il semble qu’une chose semble vouloir aider les muses : une sorte d’ouverture et d’abandon aux circonstances, l’acceptation que la vie est dangereuse, bref, un climat où, en nous tenant sur nos gardes, on conçoit et accepte qu’il soit possible à tout moment de perdre l’équilibre. Voilà une chose qui me pose bien des difficultés : accepter l’inconfort comme quelque chose de possible et de souhaitable, accepter, contre tous les réflexes de survie, que le confort des habitudes ne soit pas le but ultime.


Mais que diable est-ce donc qu’une antiporie ?

À ces débuts, ce blogue (ce carnet ? ce machin ?) a porté le nom « apories ». Le mot n’est pas très connu, mais à la différence d’antipories, il existe réellement dans la langue française. Ce titre avait été choisi en référence à mon petit côté sceptique, mais surtout comme une affirmation de la supériorité philosophique de la question sur la réponse. Je me suis vite rendue compte, cependant, que ce mot, « apories », n’était pas assez fort pour exprimer ma pensée.

Qu’est-ce qu’une aporie ? Une impasse de la réflexion, une question sans réponse, un problème sans issue qui oblige soit à rebrousser chemin, soit à voir les choses d’une manière complètement nouvelle – d’où l’allusion aux sceptiques, qui prennent l’aporie pour résidence permanente et qui, selon les critiques, s’y complaisent un peu trop.

À bien y penser toutefois, les deux voies proposées par l’aporie sont insatisfaisantes. Renoncer à chercher et en faire une vertu, cela m’apparaît un peu comme une tentative de rationaliser la paresse, la résignation et tout ce qui tire vers le bas (been there, done that : on peut faire une indigestion de scepticisme). L’idée de faire marche arrière me pose également problème. N’est-ce pas manquer de courage que de tourner le dos à une question qu’on commence à trouver trop compliquée ? Comment battre en retraite sans nier une difficulté que rien ne permet de nier, puisqu’on en a déjà fait l’expérience en y étant plongé ? L’idée même de chercher à s’extraire d’un problème philosophique m’apparaissait contradictoire, de mauvaise foi, et lâche. Comme entendu dans Futurama : « You have watched it; you cannot un-watch it ». Les problèmes rencontrés ne disparaissent pas quand on cesse de les regarder. Au contraire, j’ai tendance à croire qu’ils nous collent à la peau, quoi qu’on fasse, pour ressurgir aux moments les plus inattendus. Quand on a vu l’aporie, on ne peut pas faire comme si elle n’existait pas. L’aporie appelle deux possibilités de fuite, l’une dans la paresse, l’autre dans le mensonge, alors que sa fonction devrait être d’appeler à faire quelque chose. Il a donc fallu trouver un terme qui avait un peut plus de ce pouvoir coercitif.

Qu’est-ce qu’une antiporie ? C’est un problème qui ne présente aucune issue, même pas une porte arrière, et qui nous enferme de tous les côtés en même temps. Dépourvu de solution autant que de sortie dérobée, il nous oblige à rester dans le malaise, à mariner dedans, à le laisser nous travailler jusqu’à ce qu’on arrive à y voir clair.

L’antiporie, c’est l’obligation de regarder les choses en face. C’est seulement quand on explore le problème à fond, sans échappatoire, qu’on est littéralement encerclé par toute l’horreur de l’impasse qu’on peut trouver une solution valable. Celui qui ne connaît pas le problème ne connaît certainement pas la réponse; il ne fait que donner une opinionnette sans profondeur. Sans le déchirement éprouvé dans un moment d’antiporie, il ne peut y avoir ni art, ni philosophie, ni connaissance de soi, ni découverte scientifique. L’antiporie, c’est le passage obligé à l’endroit où on ne veut jamais être. Pour cela, c’est l’endroit le plus magnifique.


Les portières de ma voiture sont comme des parenthèses

Je n’ai jamais vraiment aimé les automobiles, et longtemps, j’ai résisté à l’idée d’en avoir une. Je ne m’y suis résignée que lorsqu’il l’a bien fallu pour obtenir le travail dont je rêvais. J’ai fait l’acquisition à contrecœur, convaincue que ce dispendieux jouet ne ferait qu’ajouter au poids de mes soucis.  Je continue de modérer l’usage que j’en fais et de ne l’utiliser que lorsque toutes les autres options ont été considérées. Je crois sincèrement que les autos rendent les villes froides et dangereuses, qu’elles ne peuvent constituer un mode de transport sain peu importe de quelle manière on les envisage et que notre monde se porterait un peu mieux sans elles.

Pourtant, au cours des deux dernières années, où j’étais soudainement assise de l’autre côté du volant, je me suis mise à observer un phénomène nouveau et intrigant. Malgré ce que j’ai dit plus haut et malgré le fait que rester assise plus de 10 minutes (notamment dans ma voiture) m’afflige normalement d’un mal de dos des plus déplaisants, j’ai commencé à trouver dans la conduite un réconfort particulier.

D’abord, il y a eu la musique. Plus qu’avec un iPod dans le metro, je pouvais mettre la musique que je voulais aussi fort que je voulais. J’ai découvert aussi que je pouvais chanter. Pas aussi bien que je voulais, pas bien du tout même, mais aussi fort que je voulais. Je me suis mise à choisir la musique exprès en pensant à l’écouter dans l’auto. Plus tard, quand j’ai commencé sérieusement à faire du covoiturage, j’ai commencé à choisir la musique pour intéresser les passagers. J’ai eu de la musique pour les gars et de la musique pour les filles, de la musique pour le petit matin et de la musique pour le soir, de la musique pour les jours de pluie tristes et de la musique pour les jours ensoleillés joyeux, de la musique pour les jours de pluie joyeux et de la musique pour les jours ensoleillés tristes. J’ai eu de la musique pour les jours où je ne voulais pas écouter de musique et j’ai eu le silence pour me calmer à l’occasion. Souvent, avec ou sans musique, le ciel au dessus du pare-brise semblait m’attendre, silencieux, chaleureux, immense.

Je me suis prise à me sentir triste d’arriver à destination, même quand j’avais faim, soif, envie, malgré la fatigue. Parfois, je saluais avec soulagement l’arrivée d’un train au passage à niveau, j’éteignais le moteur (tout en gardant souvent la musique dans le tapis) et je regardais les graffitis sur les wagons qui passaient tranquillement. J’allais affronter avec plus ou moins de courage ma journée de travail et je me consolais en pensant au voyage de retour où je recommencerais ma méditation musicale.

Dès le départ, j’ai voulu pratiquer une conduite attentive. J’essayais d’anticiper longtemps d’avance la circulation pour minimiser mon usage du pétrole et des freins. Sans avoir de régulateur de vitesse, je gardais un œil sur le tableau de bord pour rouler à une vitesse constante. Quand j’ai lu sur le concept d’écoconduite, je me suis rendue compte que j’en avais par moi-même déjà découvert les principes. J’ai rapidement adopté les quelques idées qui m’étaient nouvelles. J’ai tenté, d’une manière un peu ridicule, de m’auto-instruire à la conduite manuelle en utilisant la fonction « conduite manuelle » de ma transmission automatique (petit détail : il manque la pédale, entre autres choses). J’ai même lu un livre intitulé Zen driving qui ne m’a à peu près rien appris sur le Zen, et pas plus sur la conduite d’ailleurs, à part l’idée qu’un conducteur vraiment attentif devrait savoir qui est dans son angle mort sans même avoir à regarder. J’ai passé de longs kilomètres à le mettre en pratique, à me tromper, à recommencer, à me tromper encore. Il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire.

J’ai aussi tenté de mettre ce temps à profit pour parfaire ma culture intellectuelle au moyen de livres audio. Jusqu’à ce jour, ça n’a pas vraiment fonctionné, mon attention n’étant pas suffisante pour à la fois garder une conduite raisonnablement attentive et suivre les explications d’un professeur britannique sur l’histoire de la Grèce ancienne. J’ai tenté de partager l’expérience avec des passagers curieux : silence maladroit, qu’on ne supporte pas bien longtemps. Les paroles servent parfois à supprimer le malaise de la proximité.

J’ai reçu dans ma voiture des gars aux cheveux longs, des filles aux cheveux courts, des anglos, des francos, des moines et des junkies de divers genres, des vieux jeunes de cœur et des jeunes usés par la vie. Mon pare-brise a été la cible de squegees occasionnels. L’isolement de l’habitacle aura servi d’abri pour toutes sortes de confidences. Discussions sur la philosophie, discussions sur la religion, discussions sur des lectures et sur des films, discussions banales, farces loufoques. J’en ai appris sur la politique, le cinéma israélien, les restaurants de Montréal, le bricolage avec les enfants, les moulins à café. Certains m’ont confié ce qu’ils avaient fait dans l’isoloir, aux dernières élections. D’autres m’ont instruit sur des concerts à venir, la philosophie des arts martiaux et la configuration des saunas gais de Toronto. J’ai entendu des propos qu’on ne laisserait échapper ni sur un lieu de travail, ni à la maison, ni durant une sortie. Je me sentais parfois dans une sorte de no man’s land social, personnel et intellectuel. Je sentais que pendant ces déplacements, ma vie était entre parenthèses. Malgré cela, c’est là que les alliances se formaient et que les résolutions se prenaient. J’étais injoignable, pour un temps limité certes, mais ce temps me semblait souvent d’une intense profondeur, comme si j’avais une vie parallèle d’infinie liberté qui m’attendait entre les portières de ma voiture. Les parenthèses étaient tout.

Le souvenir le plus spécial associé à ma voiture demeure celui d’A.M., nonagénaire d’origine française tardivement ordonnée nonne zen. Une fois, je l’ai reconduite chez elle; elle me parlait de ses rêves de jeunesse, de sa famille et de son début de carrière dans l’édition. Toute menue et fragile qu’elle était, elle ne semblait pas avoir d’autre souci que mon propre bien-être. Sa gentillesse m’a fait réaliser ma propre paresse et tout ce qu’il me restait à apprendre. Je la revois encore m’envoyant la main avec son sourire lumineux, le foulard au vent, du haut de ses petites jambes un peu mal assurées. Un moment j’ai été préoccupée qu’il puisse lui arriver quelque chose. C’était la dernière fois que je la voyais.