Les yeux de la plume

On ne voit jamais le monde qu’à travers ses propres yeux. Comme il m’est arrivé de plaindre les photographes, contraints trop souvent à ne voir le monde qu’à travers la lentille de leur appareil ! Même si cet exercice les force, en réalité, à regarder les choses avec beaucoup plus d’insistance que nous ne le faisons normalement, il pousse l’observateur extérieur à croire, à tort ou à raison, qu’il s’agit d’une contrainte excessive sur l’usage des perceptions, qui impose un filtre et qui crée une distance entre le monde vu et le monde vécu.

Moi, par exemple, même si je ne suis pas vraiment écrivain, j’ai l’impression d’avoir toujours eu une plume à la place des yeux. C’est à se demander si je vis pour raconter, ou si je raconte pour vivre, ou les deux. Dans tous les cas, j’ai souvent l’impression de passer à côté des événements, tant est pesant et agressif en moi le désir de tout convertir en récit, et surtout de le faire en utilisant des mots. C’est peut-être que les mots me fascinent plus que les faits et les actes en eux-mêmes, ou qu’ils me fascinent au moins autant, tant il m’est arrivé souvent de me surprendre à chercher les mots exacts pour décrire quelque chose que je n’avais pas encore fini de vivre, comme si mes mots étaient toujours en déficit de matière sur laquelle s’exercer. Je devrais constamment me rappeler à moi-même que de vivre et de réellement percevoir les choses est important aussi, surtout si on veut les décrire avec précision après coup, mais j’oublie, trop souvent, et je sacrifie absurdement ce que j’ai sous les yeux pour ne rien perdre au récit que je suis en train d’en faire.

Parfois aussi, j’ai des mots à l’esprit qui sont comme orphelins, qui n’ont rien à décrire, mais qui sont  là et trop beaux pour être gaspillés. Parfois, je mets en place toutes sortes de mises en scène juste pour les utiliser, même si, en général, la vie s’accommode mal des mises en scène organisées. Ou alors, je mets d’autres mots avec pour essayer de leur faire signifier quelque chose.

Il ne me faut pas oublier que les mots sont les servants de la vie, et non l’inverse. Mais cette vie, on peut aussi avoir parfois l’impression que c’est quelqu’un qui l’écrit au-dessus de nous, malgré nous, et qui nous balance pour son bon plaisir (ou celui de ses lecteurs) dans toutes sortes de péripéties. Le mien, il a beaucoup d’imagination, je trouve, bien plus que je ne pourrais jamais en avoir, même si j’ai remarqué parfois une certaine redondance au niveau des personnages, mais c’est quelque chose que je pourrais lui pardonner facilement, s’il existait assez pour avoir quelque chose à se faire pardonner.

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Solitude et identité

« Nous oublions facilement que la conscience vit également par le mouvement. Elle est autant une partie et un produit du fleuve du changement que le corps et la totalité du monde naturel. Si vous la regardez avec soin, vous verrez que la conscience – la chose que vous appelez « je » – est réellement un fleuve d’expériences, sensations, pensées et sentiments en mouvement constant. Mais parce que ces expériences renferment des souvenirs, nous avons l’impression que « je » est quelque chose de solide et d’immobile, comme une tablette sur laquelle la vie tient registre. »

Alan Watts, Éloge de l’insécurité

Pour se connaître soi-même, il faut un peu de solitude. Pour arrêter le bavardage, cesser le bruit, couper les influences qui empêchent d’entendre ce qu’il y a à l’intérieur.

Quand on a une vie remplie et bruyante, il faut parfois décider de se couper de tout cela, créer « artificiellement », si on veut, les conditions de l’écoute de soi, ne serait-ce que pour un temps. À d’autres moments, la vie provoque naturellement des circonstances qu’on pourrait qualifier de « cassures » et qui forcent, parfois brutalement, le duel avec soi-même. Cassure : moment charnière dans une vie, rencontre, perte soudaine qui change radicalement et définitivement une existence. Par définition, la cassure provoque insécurité et malaise, contrarie notre volonté avide de confort, frustre inévitablement certains désirs. Comme toute bonne fracture, elle fait souffrir et laisse des cicatrices. Mais tout en affaiblissant le corps et l’esprit, il arrive qu’elle puisse contribuer à les assouplir. Il faut toujours une ouverture pour laisser passer la lumière.

Dans l’état de cassure, on est toujours seul, d’une manière ou d’une autre. Personne ne vit un deuil de la même façon. La souffrance et l’inconfort du changement sont toujours irrémédiablement personnels. Seul avec soi-même, on entre dans le tête-à-tête le plus déconcertant qui soit.

On s’attend toujours à se retrouver soi-même comme un objet solide, monolithique. On est toujours surpris qu’il en soit autrement. Pourtant, n’est-ce pas pour cela qu’on craint de se retrouver seul : par peur du vide ?

Seul avec soi-même, on réalisera en fait que l’identité personnelle est beaucoup plus vaporeuse qu’on l’imagine. Pas qu’un individu seul soit dépourvu de personnalité, mais que celle-ci s’enrichit et se construit constamment au contact des autres, par tout un système d’influences, d’inclinations, d’aversions. Enlevez le plus que vous pouvez de ces influences et autres rencontres fortuites, vous verrez apparaître un grand vide à combler. Une grande partie de ce qui fait qui nous sommes – goûts, intérêts, caractère, opinions – est peut-être accidentel. Notre perception de la réalité – de notre réalité – est un filet invisible qui se construit en société. L’identité personnelle est une œuvre communautaire. Faire l’expérience de la solitude, c’est donc d’abord faire l’expérience du néant : on s’attend à pouvoir palper son moi avec autant de certitude que l’on peut toucher son corps et par là être assuré de son existence; on est surpris de constater que les mains bougent dans le vide et n’attrapent rien.

Par ailleurs, le corps est lui aussi touché du même néant; impermanent, vieillissant, devenant de plus en plus débile à mesure que les années passent, sans grand espoir de retour en arrière. Peut-être est-il, du moins tant qu’on est en vie, le seul objet matériel qu’on est assuré de garder avec soi, malgré cela, c’est bien illusoirement qu’on espère tenir là quelque chose qui nous sera fidèle pour toujours. Et lui non plus ne s’est pas généré lui-même : il a besoin des autres pour exister, comme il ressent parfois le besoin de faire exister d’autres.

On est surpris et déçu quand, par un moment de lucidité, on prend ne serait-ce qu’un peu conscience de cette impermanence originelle. Comme si elle n’était ni naturelle, ni normale. Comme si le désir tacite qu’on y oppose, celui de vivre éternellement et en totale autarcie, était, lui, plus naturel.


Limites de la condition humaine post-moderne

Il n’y a pas moyen d’être tranquille avec une conscience, même si elle est, la plupart du temps, endormie. Il manque des pages au mode d’emploi de la vie et nous en sommes, de toute façon, au troisième épilogue. Les pôles se sont éteints; les boussoles hésitent et les astres sont inconstants. Il n’y a plus que du mou et du tiède, mais on sent bien que quelque chose brûle encore par en-dedans. Brûle par sa béance, trou chaud fumant. Brûle par son absence, jusqu’à l’obsédant.

Une seule issue, peut-être la même depuis toujours : le pari, ce joyeux aveuglement.


Banalité du mal

Nous devenons adultes tardivement, de nos jours. Faible en quantité, l’enfance tend chez nous à s’étirer sur la durée; on appelle cette période de limbes, hésitations et retours en arrière « adulescence ». À défaut d’un rite de passage précis (car l’anniversaire de 18 ans ne rime vraiment à rien), il appartient à chacun de repérer les signes particuliers et d’y apposer son drapeau. Ces signes apparaissent parfois en même temps que les cheveux blancs.
Pour ma part, je crois être entrée dans le monde des adultes par la porte du diable*. Est-ce la seule ? Y a-t-il d’autre moyen de grandir que de constater que l’on est, soi-même, complice du mal de toutes sortes de manières bénignes, subtiles et inavouées ? Être humain implique-t-il nécessairement tout ce sang sur les mains, et la nausée qui l’accompagne ?
Dans ce cas, qu’advient-il de ceux qui sont complices et ne réagissent pas, ne serait-ce qu’en pensée ? Dans l’expérience de Milgram, une majorité de ceux qui ont obéi le faisaient avec une bonne dose de mauvaise conscience. Mais ils voyaient quelqu’un se tordre de douleur devant eux. Dans mon expérience, la plupart des gens acceptent très bien d’être complices par souci de conformité, surtout s’ils n’ont pas de contact direct avec la victime, et à plus forte raison si la souffrance infligée est « abstraite » (par exemple, financière ou morale), plutôt que physique. Comment tous ces gens deviennent-ils adultes ? Avec ce qu’on appelle d’ordinaire les « responsabilités » : maison, famille, auto, factures à payer. Avoir à sa disposition un corps d’adulte peut aider aussi. Sans vouloir en préjuger, on peut se demander s’il n’y a pas là imposture.
Complices, sereins ou non, de la banalité du mal, peut-être le sommes-nous tous. Mais je ne peux m’empêcher de penser qu’il n’y a pas de complice serein.

« PÔLOS – Alors toi, tu aimerais mieux être victime d’injustice plutôt que d’en commettre une ?
SOCRATE – Pour ma part, j’aimerais mieux ni l’un ni l’autre. Mais, s’il fallait choisir, je choisirais de la subir plutôt que de la commettre. »
Platon, Gorgias

*Voir, loin ci-dessous, l’entrée « Mensch ist tot »


Tourisme et anti-tourisme, 2e partie : «L’ultime frontière»

Parfois, le voyage exerce un attrait ambigu. On veut voyager certes, mais sans trop être bousculé. Moi, j’ai seulement refusé le voyage pendant trop longtemps. J’ai voulu être une touriste de l’intérieur. Mais ce voyage, aussi, attire et rebute en même temps, et je l’ai cherché d’abord dans l’espoir du repos plus que pour le dépaysement. La même chose s’applique au lecteur, quoiqu’il en pense. L’habitude est mère de tous les vices, et seule la mort peut nous en délivrer complètement.

Il n’y a plus guère d’endroits sur terre que l’homme, occidental en particulier, n’ait entièrement exploré et cartographié, à l’exception notable, peut-être, des fonds marins. Pourtant, et particulièrement encore en Occident, peu se sont réellement attelés à la cartographie de l’intérieur. La littérature s’y est parfois aventurée; Proust, en sept volumes, n’a encore qu’effleuré le sujet. J’ai de plus en plus tendance à croire que l’univers est aussi vaste en-dedans qu’en-dehors.

Qu’est-ce donc que l’univers intérieur ? L’idée peut sembler prétentieuse à celui qui y voit l’expression d’une personnalité hypertrophiée. Mais l’intérieur n’est pas l’ego; il est peut-être en réalité tout à fait semblable à l’extérieur. Ce vaste intérieur n’est qu’en infime partie « personnel » et ne donne l’impression de l’être qu’en raison de cette paroi, plus ou moins solide et épaisse, qui s’immisce entre les deux.

Qui suis-je ? Je regarde mon reflet dans l’eau, sous moi, et j’y vois réfléchies les étoiles et les galaxies. Pourquoi avoir peur du contact alors, si ce n’est que permettre aux éléments de circuler librement ?

Peut-être ne suis-je en réalité qu’une frontière (amovible).


Les miettes karmiques sont ma nourriture

Sur les murs, dans les tiroirs, dans la blancheur des cheveux
Pêle-mêle, les lambeaux d’une vie effrangée
Trahissant confusion,  errances et années
Éternellement attachés
Dans la chair


Le tapis sous nos pieds

Je n’aime pas les déménagements.

Il faut nettoyer, trier, empaqueter, étiqueter, déplacer, déballer, encore nettoyer, pour se retrouver au final avec ni plus ni moins : c’est encore un chez-soi, avec ses qualités et ses défauts, à quelques différences près. Tâche disproportionnée au résultat.

Sans compter les inconvénients et imprévus auxquels il faut s’attendre : appartement pas prêt à temps, retard des déménageurs, saleté dépassant toutes les prévisions, explosion des délais de peinture et d’installation dus à l’incompétence des locataires, perte ou bris d’objets qu’il faudra remplacer. Un beau jour on peut recommencer à vivre, mais il faut des mois avant de se reconnaître dans un paysage aperçu de la fenêtre : l’impression de n’être que de passage persiste encore et encore.

Dans le transit entre les deux, un troublant sentiment d’instabilité : quelque chose est enlevé à son identité. L’habitude ayant fait passer l’habitat du statut d’attribut accidentel à celui de part essentielle de la personnalité, l’ego se retrouve soudainement dénudé et vulnérable. Sa vie tient à peu de chose; ses possessions, dans l’ensemble non essentielles, tiennent dans la boîte d’un camion. Les anciens décors de sa vie ne seront plus revisités : les pièces où il a reçus d’anciens amis, aujourd’hui perdus de vue, où il a erré dans maintes rêveries désormais oubliées, où il a dégusté des mets depuis longtemps digérés. Une fois que le cadre extérieur devient interchangeable, le cadre intérieur, lui, perd sa stabilité. Si en une journée on peut se transplanter, on pourrait en aussi peu de temps se bouturer, décolorer, flétrir ou mourir.

L’impermanence même de l’endroit où on accroche son chapeau ! Constatation qu’en réalité, rien n’est jamais acquis.

Malgré tout, parfois, les choses qu’on déteste peuvent nous faire du bien.