La prochaine station

Nous sommes assez vieux pour savoir
Que nous avons perdu
La peur ne sert plus à rien
Je pourrai bientôt te regarder dans les yeux
Et tout s’y retrouvera
Surtout, les égarements.

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Nouvelles règles pour vivre en Antiporie

-Laisser le superflu se supprimer lui-même

-Sourire, surtout quand ça ne me tente pas

-Me transformer en phénix tout le temps

-Dire bonjour aux inconnus

-Réussir juste pour les faire chier

-Provoquer des bonheurs gratuits

-Tolérer quelques crimes contre la sagesse

-Manger plus de gâteau

-Me livrer entièrement / me plonger dans le mystère

-Refuser les déguisements de l’âme

-Me transformer en samouraï tout le temps

-Ne pas me transformer en bonzaï

-Droit illimité aux larmes de beau

-Continuer de faire des listes absurdes

-Résister aux fantasmes de sainteté

-Me faire architecte du destin

-Whatever works


La quadrature du siècle

On revient toujours
Au métro Berri-Uqam
Au bout du fil des coïncidences
Et des catastrophes ordinaires, en série

S’il est vrai que Dieu peut saisir d’un regard tout le temps de notre vie
Il nous voit comme des serpents aux longueurs erratiques, sans cohérence
Croisés indissociablement, dans leur solitude, au métro Berri-Uqam

Et dans nos têtes isolées, les mêmes serpents, mais plus longs et plus entremêlés
Comme une version irrationnelle de nos intestins

Nœuds de karma séchés, un peu lendemain de veille
Qui attendent le premier métro

« L’esprit a beau parcourir plus de chemin que le cœur, il n’ira jamais aussi loin. » (proverbe chinois)


Sagesse improvisée #42

Notre temps est compté
La banalité règne
Nous écoutons rarement les autres
Et l’amour s’égare souvent dans les services postaux
Mais nous avons désormais des glandes
Qui transforment les calamités en miracles
À un taux de conversion élevé


Mokusho

J’ai oublié quand les astres ont commencé à se détacher les uns des autres
Poursuivant leur trajectoire
Sans réelle destination
Dans une nuit pourtant brillante
Et riche en beautés mystérieuses
Qui nous attire aux hasards infinis
Jusqu’à ce que les adhésifs se mettent à pousser, malgré nous, sur nos manches


Sentiers masqués

Les mots

Comme des tunnels entre deux crânes

Acheminés dans les impasses

Illuminés par les éclipses

Pour nous forcer, dans la pénombre

À tisser les dentelles, auto-luminescentes, de nos idées

Broderies aléatoires

Qui font briller la prunelle des yeux


Réflexions sur un carré d’éternité (inspirées par Hans Jonas)

Première partie

Réfléchissons un peu sur ce rêve naïf que les humains ont entretenu à toutes les époques : celui de l’immortalité.

Il n’est pas étonnant que la perspective de vivre pour une durée indéfinie semble à première vue aussi séduisante.  D’abord, le préjugé de l’amour de soi, qui porte généralement à préférer l’existence de notre personne à sa non-existence, entretient une crainte du retour au néant qui apparaît bien justifiée. Ensuite, le temps se trouvant être, de toutes les ressources du monde, la plus équitablement partagée, le même amour de soi, généralement friand de privilèges, est naturellement attiré par le privilège ultime, celui qui n’a jamais encore été réalisé, celui de contrevenir à cette rigoureuse, constante et incontournable équité.

On imagine cependant mal toutes les conséquences que la réalisation d’un tel fantasme pourrait entraîner. Si l’idée de vivre 200 ou 300 ans peut sembler attrayante, ce que nous souhaitons, si nous voulons vraiment écarter (quoique de la manière lâche) cette crainte de la mort qui nous terrifie, sans jeu de mots, mortellement, c’est l’éternité et rien de moins. Mais nous pouvons difficilement, si cela est même possible, mesurer la durée de cette éternité, comme le rappelle ce mot d’esprit de Woody Allen : « L’éternité, c’est long, surtout vers la fin. »

On constatera d’abord aisément qu’un temps infini implique une quantité infinie d’événements, de rencontres et d’autres possibilités. Mais comme l’infini est difficile à concevoir et à imaginer pour nos esprits, il faut essayer de l’illustrer pour le montrer sous une dimension plus concrète.

Disons, pour simplifier le calcul, que la population terrestre demeure stationnaire, pour la durée de cette éternité, à son niveau actuel d’environ 7 milliards. Les humains étant désormais immortels, rien ne semble justifier un quelconque besoin de procréation, sauf peut-être pour parer aux rares accidents, mais on supposera que, pour l’essentiel, il s’agit pour l’éternité du même 7 milliards de personnes. On pourrait même supposer, à des fins de rigueur, qu’en l’espace de l’éternité, on aura trouvé le moyen de prévenir les accidents. Autrement, l’accident même le plus rarissime aurait une incidence majeure sur le cours de l’éternité, car cela impliquerait qu’à terme, toute l’humanité finirait par être remplacée. Ce que j’essaie plutôt imaginer, au contraire, c’est une éternité peuplée pour toujours des mêmes individus.

En l’espace d’une éternité, donc, chacun aura amplement le temps de rencontrer chacune des autres 6 999 999 999. Oui, même le plus casanier et le plus réservé d’entre nous. Je pourrai ici me prendre humblement comme exemple avec mon habitude de rester trop longtemps plantée au même endroit durant les soirées. Étant donné que la plupart des gens ne partagent pas cette habitude et se déplacent plus fréquemment, je me retrouve au final à parler à peu près au même nombre de gens que tout le monde, ou en tout cas, à un nombre de gens toujours plus élevé que le nombre de chaises qui entourent la mienne. Et quand bien même je n’allais qu’à une soirée par année, ou par deux ans, j’aurais quand même droit à une éternité de soirées pour faire de nouvelles connaissances…

On pourra faire exception, peut-être, de ceux qui adopteraient volontairement un mode de vie de reclus. Mais j’aurais peine à croire, encore une fois compte tenu du facteur éternité, qu’une personne tienne à ce point à conserver un même mode de vie, surtout marginal, pour tout ce temps qui, rappelons-le, est sans fin. Donnons quand même le bénéfice du doute à ces éventuels marginaux et admettons qu’une centaine ou deux seraient soustraites au bassin total des rencontres possibles. Et parmi ces gens qu’il nous sera donné de connaître, combien deviendront (je veux dire durablement) nos amis ? Il est fort probable qu’en l’espace de l’éternité, on aura le temps de nouer, dénouer, renouer et rompre définitivement bon nombre d’amitiés. On aura amplement le temps d’apprendre à connaître, d’apprécier, de juger et de détester les autres, ainsi que d’en être parfois surpris, déçu, ou impressionné. Au final, peut-être aura-t-on le temps de se lasser de tout le monde, sans pouvoir jamais s’en débarrasser. Peut-être l’éternité serait-elle peuplée de misanthropes. S’il devait être possible de vérifier l’idée selon laquelle l’enfer, c’est les autres, c’est dans l’éternité qu’elle passerait son véritable test.

Mais, si elle était possible, l’amitié qui survivrait à l’éternité serait très certainement admirable. Elle pourrait, et devrait  peut-être, être dénuée d’avidité, d’espoir et de crainte. Elle le pourrait, car que vouloir de plus que cette éternité d’amitié ? Le reste est sans importance et ne mérite pas d’être espéré, craint ou désiré avidement. Ce qu’il lui faudrait cependant, c’est un courage, une confiance et un engagement sans bornes devant cette éternité. Une promesse. Cette amitié éternelle devrait, peut-être, pour sa propre survie, se détacher de ces trois démons car ce sont eux qui mettent les frontières entre les hommes. Dans l’espace d’une vie normale, nous nous accommodons tant bien que mal des cloisons et nous tissons nos racines tout autour, mais dans l’éternité, il faudrait les jeter par terre ou inévitablement finir asphyxiés par elles.

À suivre…