Schrödinger et l’art de l’entretien des coeurs blessés

L’été 2013 a été l’observatoire des passions tristes.

J’ai assassiné le chat de Schrödinger, deux couteaux à travers la boîte, sans même l’avoir vu. J’ai vu défiler en morceaux détachés tout le film de ma vie, comme si j’étais un peu le chat moi aussi. Le changement de peau prend du temps à s’effectuer. On finit par perdre des morceaux de soi à courir vite pour semer un cœur lourd. La couenne arrachée, on voit le monstre à découvert. On peut vouloir remettre un couvercle, mais il est endommagé.

La vie est un cycle d’offenses reçues et déjà données. Les mêmes, on n’invente pas ça. Je ne crois pas qu’on puisse avoir tort d’aimer. Je crois que le pardon vient en son temps, que tout laisse une trace sur nos âmes scarifiées, que la force peut se mesurer en nombre de cicatrices. Amour et blessure sont tous deux des cadeaux. Irrationnellement, on en viendra à penser que la souffrance est belle. La vie malgré tout est une belle erreur, ornée presque toujours d’un vernis d’illusion. Qui pourrait prétendre y échapper ? La pire faute consistera toujours à se croire lucide. Dans le doute, pardonner de son mieux et avoir de la gratitude pour le verre brisé.

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2012 et ma petite fin du monde, ou comment survivre à la plus belle des années de marde

Le 1er janvier 2012, je me suis réveillée seule dans un appart vide, un peu lendemain de veille, les voisins d’en bas  en train de baiser bruyamment, traîneries sur le plancher, ma vie en morceaux sur le plancher et je ne savais pas trop par quel bout commencer. Dans les mois précédents, je m’étais bien organisée pour tout perdre sans laisser de traces; politique de la terre brûlée. Tout ce qui m’entourait désormais était neuf, cheap et sans histoire comme un catalogue IKEA; j’avais pratiqué le blanchiment de karma. Je contemplais les cendres fumantes. Le froid de janvier stériliserait le reste.

En 2012, j’ai fait l’expérience de la solitude. Les grandes étendues glaciales du temps redondant, l’appartement surchauffé et les mains sèches, la peur des sécheresses internes, cœur en premier lieu. Recommencer malgré tout, reprendre un retard impensable, ne pouvoir fonctionner que quelques heures par jour. La solitude, pas de télé, pas d’ordinateur un temps, pas de frigo, pas de micro-ondes. Le travail pour unique salut. Des sandwichs achetés au dépanneur en lisant le journal Voir.  Être professionnelle le jour. Il faisait toujours noir; saison des journées courtes. À cette époque, quelqu’un m’a dit que j’étais « lumineuse ». Je l’étais sans doute; glow in the dark. Je buvais trop de café instantané. J’ai fait à manger pendant une semaine avec une bouilloire et un cuiseur à riz. Quelques étudiants m’ont remerciée pour l’excellent cours.

En 2012 j’ai découvert que je pouvais encore prendre plaisir à enseigner. Un mercredi après-midi où je me sentais inspirée, même s’il était passé 5h et qu’ils étaient 2 ou 3 à dormir sur leurs bureaux, j’ai pensé « hey, je peux faire ça toute seule. » Comme si je ne le faisais pas toute seule, avant.

Mais la désolation solitaire m’était encore inconnue avant les siècles de la Grève. On a souvent parlé du Printemps Érable, moi je pense qu’il y a eu pas mal plus d’une saison là-dedans. J’avais beau soutenir la cause, je n’y pouvais rien, j’étais roulée en boule d’impuissance dans mon lit pendant que la Révolution passait sous ma fenêtre. Penser à ceux qui végètent aux urgences et aux vieilles, veuves depuis des décennies, qui attendent une mort qui les fuit; rien à faire. J’avais perdu jusqu’au contrôle de moi-même, je perdais mon précieux temps à m’autodétruire. Je ne me souviens plus si j’ai maudit Dieu.

En 2012 j’ai cherché les diversions. Je suis allée à la messe dans le village gai. J’ai fait des manifs de casseroles. J’ai vu 1 ou 2 shows de punk à la Death Church. J’ai chanté sur Jésus avec une chorale gospel. J’ai chanté des sutras bouddhistes. J’ai vu Neil Young au Centre Bell. J’ai vu un show de travestis pour ma fête. Je suis allée jusqu’à New York pour admirer une dizaine de Kandinsky et m’engueuler avec ma meilleure amie. Je suis allée jusqu’en Espagne pour transpirer en regardant les murs.

En 2012, j’ai approfondi ma passion pour la musique et j’en ai fait une véritable obsession. Il y avait des heures de silence à combler, du silence dense, profond, épais et rétroactif, et du rattrapage de culture à faire. Je suis devenue une sangsue à musique, aspirant les notes et les noms de groupes que je pouvais glaner  un peu partout. Je me suis créé une « wish list » infinie chez Amazon.  Je me suis mise à aimer le punk. Je me suis transformée en loup-garou à la Bibliothèque Nationale.

En 2012, l’amour a pris le bord mais l’amitié fleurissait comme jamais. Je me suis fait de nouveaux amis, j’ai resserré les liens avec les vieux. En 2012, je me suis fait un super meilleur ami qui a marché avec moi, habillé, à la manif des tout nus, avec qui j’ai dansé au show des Marmottes Aplaties, qui m’a ramassée quand je suis tombée dans l’étang du jardin japonais, qui m’a fait boire du Johnny Walker et m’a vue vomir dans le gazon chez une collègue, devant les enfants d’un autre, qui m’a appris à manger avec des baguettes de la main gauche, avec sa copine, dans le quartier chinois. Avec qui j’ai marché et pédalé Montréal de long en large, avec qui j’ai perdu trop de temps dans le tchat de Facebook à parler de n’importe quoi, une belle perte de temps. Que j’étais trop heureuse d’écouter, même s’il trouve qu’il parle trop.

En 2012, j’ai déversé mes trop-pleins d’amour sur des cégépiens indifférents. En 2012 mon cœur est devenu un peu plus perméable à la souffrance des autres, semble-t-il. Je n’étais pas la seule à vivre une année pourrie, autour de moi partout séparations, séismes et dépressions, un moment je me suis demandé si je n’avais pas déclenché une épidémie. La marde était très équitablement partagée entre tous.

En 2012 j’ai fait une déclaration d’amour à un gars tellement fin qu’il s’est excusé de ne pas pouvoir dire oui. En 2012, un gars (un autre) a déchiré mon pantalon en essayant de l’enlever. En 2012 je n’ai pas fait vœu de célibat. En 2012 j’ai encore résisté aux appels des sirènes des sites de rencontres, enfin presque toute l’année.

En 2012, j’ai fait le vœu de sauver tous les êtres, et souvent je me suis demandé si j’arriverais à sauver mon propre cul. Une chose est certaine, je me suis juré, maintenant que ma vie a repris les apparences de la normalité et que j’ai retrouvé cette certaine impression, plus ou moins fallacieuse, de contrôle, de ne jamais oublier la pointe sombre de la nuit. Elle est toujours là; elle veille. Nous lui appartenons, tous.

En 2012 j’ai mis tellement de 2$ dans mon pot à grâces que je l’ai presque fait exploser. 2012 a été une année sombre, mais sa lumière était la plus belle. Une lumière nouvelle et inattendue.

Le 21 décembre à 11h11, heure de la présumée fin du monde, j’étais à mon bureau et j’ai étouffé un petit rire. J’ai pensé faire un vœu, me suis ravisée. 2013 décidera bien.

Bye bye, 2012. Je ne sais pas si je t’ai aimée, mais je sais qu’il n’y en aura pas d’autres comme toi.


Où le vice ordinaire apparaît presque comme un moindre mal

« L’esprit chrétien a toujours été hanté par le sentiment que les péchés des saints sont pires que les péchés des pécheurs et que, mystérieusement, celui qui lutte pour le salut est plus proche de l’enfer que la prostituée ou le voleur éhontés. Il a reconnu que le Diable est un ange, et qu’en tant que pur esprit il n’est pas vraiment intéressé par les péchés de la chair. Les péchés selon le cœur du Diable sont les dédales de l’orgueil spirituel, les labyrinthes de la déception de soi et les subtiles moqueries de l’hypocrisie, où le masque se cache derrière le masque, puis derrière un autre masque, et où la réalité est entièrement perdue.

Celui qui voudrait être saint marche droit dans les mailles de ce filet parce qu’il voudrait devenir un saint. Son « je » trouve la sécurité la plus profonde dans une satisfaction d’autant plus intense qu’elle est si intelligemment dissimulée – la satisfaction d’être contrit de ses péchés, et contrit de tirer orgueil de sa contrition. »

Alan Watts, Éloge de l’insécurité, p.144


Conscience et oubli

On ne peut comprendre ceux qui ont tout perdu si on n’a pas perdu quelque chose soi-même, à défaut de quoi, on ne fait que juger vulgairement. Il est difficile de comprendre que vivre c’est perdre, et donc que perdre, c’est vivre.

Nos vies n’ont qu’un mince verni, une apparence de sécurité. Nous oublions tout le temps la nature de cette illusion.

En réalité, la mort, la maladie, la solitude, toutes les souffrances et les absurdités, imaginables ou non, nous guettent à chaque instant.
OUI, ELLES TE GUETTENT MAINTENANT, lecteur ! Mais ma voix (virtuelle) ne pourra jamais gueuler assez fort pour te le faire entendre, ni même pour me sortir de ma propre torpeur. Mais que ferons-nous de cette vérité brûlante, embarrassante ? Avoue que tu essaies déjà de te la cacher.

Il n’y a pas de tranquillité possible si on ne la cherche à l’intérieur : c’est ce que la philosophie nous rebâche depuis toujours. Cette idée, je l’ai étudiée sous toute ses facettes, je l’ai enseignée même : comment se fait-il que je commence à peine à en entrevoir le sens ?

Il faut, je crois, essayer de construire des liens durables en cette vie. Mais l’homme avisé, celui qui est mort de toutes les morts et a perdu plus que tout, sait que même ce qu’il y a de plus profond et de plus durable en termes humains n’est qu’un paravent devant l’oubli éternel. Il sait que tous autant que nous sommes, tomberons et disparaîtrons dans cet oubli éternel, et qu’il en est bien ainsi. Même en ce moment, alors que nous sommes encore bien vivants, nos vies sont déjà, pour une large part, tombées dans l’oubli, et n’en reviendront pas.

L’INSTANT PRÉSENT NE REVIENDRA PAS ! Tout ce que tu as de plus précieux est devant toi ici et maintenant, pendant que tu te décrottes le nez devant les internets.

ALLUME !