And walk upon stranger roads than this one

Tu m’offres une gomme
Dont je ne sais que faire
Pendant que nous essayons de nommer la souffrance de nos vies
En multipliant par sept milliards
Et de régler encore une fois le problème du mal
Elle perd vite sa saveur
Et j’imagine l’histoire de mon futur
Comme un arbre de possibles en rhizome
Tissé de banalités et de bêtises
Dont on voudrait faire abstraction
Mes mâchoires sont au seuil de la douleur
Le paysage est de plus en plus le même
Quand je m’égare sur la carte routière de ma vie
Et je finis par jeter la gomme par la fenêtre de la voiture

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Les portières de ma voiture sont comme des parenthèses

Je n’ai jamais vraiment aimé les automobiles, et longtemps, j’ai résisté à l’idée d’en avoir une. Je ne m’y suis résignée que lorsqu’il l’a bien fallu pour obtenir le travail dont je rêvais. J’ai fait l’acquisition à contrecœur, convaincue que ce dispendieux jouet ne ferait qu’ajouter au poids de mes soucis.  Je continue de modérer l’usage que j’en fais et de ne l’utiliser que lorsque toutes les autres options ont été considérées. Je crois sincèrement que les autos rendent les villes froides et dangereuses, qu’elles ne peuvent constituer un mode de transport sain peu importe de quelle manière on les envisage et que notre monde se porterait un peu mieux sans elles.

Pourtant, au cours des deux dernières années, où j’étais soudainement assise de l’autre côté du volant, je me suis mise à observer un phénomène nouveau et intrigant. Malgré ce que j’ai dit plus haut et malgré le fait que rester assise plus de 10 minutes (notamment dans ma voiture) m’afflige normalement d’un mal de dos des plus déplaisants, j’ai commencé à trouver dans la conduite un réconfort particulier.

D’abord, il y a eu la musique. Plus qu’avec un iPod dans le metro, je pouvais mettre la musique que je voulais aussi fort que je voulais. J’ai découvert aussi que je pouvais chanter. Pas aussi bien que je voulais, pas bien du tout même, mais aussi fort que je voulais. Je me suis mise à choisir la musique exprès en pensant à l’écouter dans l’auto. Plus tard, quand j’ai commencé sérieusement à faire du covoiturage, j’ai commencé à choisir la musique pour intéresser les passagers. J’ai eu de la musique pour les gars et de la musique pour les filles, de la musique pour le petit matin et de la musique pour le soir, de la musique pour les jours de pluie tristes et de la musique pour les jours ensoleillés joyeux, de la musique pour les jours de pluie joyeux et de la musique pour les jours ensoleillés tristes. J’ai eu de la musique pour les jours où je ne voulais pas écouter de musique et j’ai eu le silence pour me calmer à l’occasion. Souvent, avec ou sans musique, le ciel au dessus du pare-brise semblait m’attendre, silencieux, chaleureux, immense.

Je me suis prise à me sentir triste d’arriver à destination, même quand j’avais faim, soif, envie, malgré la fatigue. Parfois, je saluais avec soulagement l’arrivée d’un train au passage à niveau, j’éteignais le moteur (tout en gardant souvent la musique dans le tapis) et je regardais les graffitis sur les wagons qui passaient tranquillement. J’allais affronter avec plus ou moins de courage ma journée de travail et je me consolais en pensant au voyage de retour où je recommencerais ma méditation musicale.

Dès le départ, j’ai voulu pratiquer une conduite attentive. J’essayais d’anticiper longtemps d’avance la circulation pour minimiser mon usage du pétrole et des freins. Sans avoir de régulateur de vitesse, je gardais un œil sur le tableau de bord pour rouler à une vitesse constante. Quand j’ai lu sur le concept d’écoconduite, je me suis rendue compte que j’en avais par moi-même déjà découvert les principes. J’ai rapidement adopté les quelques idées qui m’étaient nouvelles. J’ai tenté, d’une manière un peu ridicule, de m’auto-instruire à la conduite manuelle en utilisant la fonction « conduite manuelle » de ma transmission automatique (petit détail : il manque la pédale, entre autres choses). J’ai même lu un livre intitulé Zen driving qui ne m’a à peu près rien appris sur le Zen, et pas plus sur la conduite d’ailleurs, à part l’idée qu’un conducteur vraiment attentif devrait savoir qui est dans son angle mort sans même avoir à regarder. J’ai passé de longs kilomètres à le mettre en pratique, à me tromper, à recommencer, à me tromper encore. Il n’y avait pas grand-chose d’autre à faire.

J’ai aussi tenté de mettre ce temps à profit pour parfaire ma culture intellectuelle au moyen de livres audio. Jusqu’à ce jour, ça n’a pas vraiment fonctionné, mon attention n’étant pas suffisante pour à la fois garder une conduite raisonnablement attentive et suivre les explications d’un professeur britannique sur l’histoire de la Grèce ancienne. J’ai tenté de partager l’expérience avec des passagers curieux : silence maladroit, qu’on ne supporte pas bien longtemps. Les paroles servent parfois à supprimer le malaise de la proximité.

J’ai reçu dans ma voiture des gars aux cheveux longs, des filles aux cheveux courts, des anglos, des francos, des moines et des junkies de divers genres, des vieux jeunes de cœur et des jeunes usés par la vie. Mon pare-brise a été la cible de squegees occasionnels. L’isolement de l’habitacle aura servi d’abri pour toutes sortes de confidences. Discussions sur la philosophie, discussions sur la religion, discussions sur des lectures et sur des films, discussions banales, farces loufoques. J’en ai appris sur la politique, le cinéma israélien, les restaurants de Montréal, le bricolage avec les enfants, les moulins à café. Certains m’ont confié ce qu’ils avaient fait dans l’isoloir, aux dernières élections. D’autres m’ont instruit sur des concerts à venir, la philosophie des arts martiaux et la configuration des saunas gais de Toronto. J’ai entendu des propos qu’on ne laisserait échapper ni sur un lieu de travail, ni à la maison, ni durant une sortie. Je me sentais parfois dans une sorte de no man’s land social, personnel et intellectuel. Je sentais que pendant ces déplacements, ma vie était entre parenthèses. Malgré cela, c’est là que les alliances se formaient et que les résolutions se prenaient. J’étais injoignable, pour un temps limité certes, mais ce temps me semblait souvent d’une intense profondeur, comme si j’avais une vie parallèle d’infinie liberté qui m’attendait entre les portières de ma voiture. Les parenthèses étaient tout.

Le souvenir le plus spécial associé à ma voiture demeure celui d’A.M., nonagénaire d’origine française tardivement ordonnée nonne zen. Une fois, je l’ai reconduite chez elle; elle me parlait de ses rêves de jeunesse, de sa famille et de son début de carrière dans l’édition. Toute menue et fragile qu’elle était, elle ne semblait pas avoir d’autre souci que mon propre bien-être. Sa gentillesse m’a fait réaliser ma propre paresse et tout ce qu’il me restait à apprendre. Je la revois encore m’envoyant la main avec son sourire lumineux, le foulard au vent, du haut de ses petites jambes un peu mal assurées. Un moment j’ai été préoccupée qu’il puisse lui arriver quelque chose. C’était la dernière fois que je la voyais.