2012 et ma petite fin du monde, ou comment survivre à la plus belle des années de marde

Le 1er janvier 2012, je me suis réveillée seule dans un appart vide, un peu lendemain de veille, les voisins d’en bas  en train de baiser bruyamment, traîneries sur le plancher, ma vie en morceaux sur le plancher et je ne savais pas trop par quel bout commencer. Dans les mois précédents, je m’étais bien organisée pour tout perdre sans laisser de traces; politique de la terre brûlée. Tout ce qui m’entourait désormais était neuf, cheap et sans histoire comme un catalogue IKEA; j’avais pratiqué le blanchiment de karma. Je contemplais les cendres fumantes. Le froid de janvier stériliserait le reste.

En 2012, j’ai fait l’expérience de la solitude. Les grandes étendues glaciales du temps redondant, l’appartement surchauffé et les mains sèches, la peur des sécheresses internes, cœur en premier lieu. Recommencer malgré tout, reprendre un retard impensable, ne pouvoir fonctionner que quelques heures par jour. La solitude, pas de télé, pas d’ordinateur un temps, pas de frigo, pas de micro-ondes. Le travail pour unique salut. Des sandwichs achetés au dépanneur en lisant le journal Voir.  Être professionnelle le jour. Il faisait toujours noir; saison des journées courtes. À cette époque, quelqu’un m’a dit que j’étais « lumineuse ». Je l’étais sans doute; glow in the dark. Je buvais trop de café instantané. J’ai fait à manger pendant une semaine avec une bouilloire et un cuiseur à riz. Quelques étudiants m’ont remerciée pour l’excellent cours.

En 2012 j’ai découvert que je pouvais encore prendre plaisir à enseigner. Un mercredi après-midi où je me sentais inspirée, même s’il était passé 5h et qu’ils étaient 2 ou 3 à dormir sur leurs bureaux, j’ai pensé « hey, je peux faire ça toute seule. » Comme si je ne le faisais pas toute seule, avant.

Mais la désolation solitaire m’était encore inconnue avant les siècles de la Grève. On a souvent parlé du Printemps Érable, moi je pense qu’il y a eu pas mal plus d’une saison là-dedans. J’avais beau soutenir la cause, je n’y pouvais rien, j’étais roulée en boule d’impuissance dans mon lit pendant que la Révolution passait sous ma fenêtre. Penser à ceux qui végètent aux urgences et aux vieilles, veuves depuis des décennies, qui attendent une mort qui les fuit; rien à faire. J’avais perdu jusqu’au contrôle de moi-même, je perdais mon précieux temps à m’autodétruire. Je ne me souviens plus si j’ai maudit Dieu.

En 2012 j’ai cherché les diversions. Je suis allée à la messe dans le village gai. J’ai fait des manifs de casseroles. J’ai vu 1 ou 2 shows de punk à la Death Church. J’ai chanté sur Jésus avec une chorale gospel. J’ai chanté des sutras bouddhistes. J’ai vu Neil Young au Centre Bell. J’ai vu un show de travestis pour ma fête. Je suis allée jusqu’à New York pour admirer une dizaine de Kandinsky et m’engueuler avec ma meilleure amie. Je suis allée jusqu’en Espagne pour transpirer en regardant les murs.

En 2012, j’ai approfondi ma passion pour la musique et j’en ai fait une véritable obsession. Il y avait des heures de silence à combler, du silence dense, profond, épais et rétroactif, et du rattrapage de culture à faire. Je suis devenue une sangsue à musique, aspirant les notes et les noms de groupes que je pouvais glaner  un peu partout. Je me suis créé une « wish list » infinie chez Amazon.  Je me suis mise à aimer le punk. Je me suis transformée en loup-garou à la Bibliothèque Nationale.

En 2012, l’amour a pris le bord mais l’amitié fleurissait comme jamais. Je me suis fait de nouveaux amis, j’ai resserré les liens avec les vieux. En 2012, je me suis fait un super meilleur ami qui a marché avec moi, habillé, à la manif des tout nus, avec qui j’ai dansé au show des Marmottes Aplaties, qui m’a ramassée quand je suis tombée dans l’étang du jardin japonais, qui m’a fait boire du Johnny Walker et m’a vue vomir dans le gazon chez une collègue, devant les enfants d’un autre, qui m’a appris à manger avec des baguettes de la main gauche, avec sa copine, dans le quartier chinois. Avec qui j’ai marché et pédalé Montréal de long en large, avec qui j’ai perdu trop de temps dans le tchat de Facebook à parler de n’importe quoi, une belle perte de temps. Que j’étais trop heureuse d’écouter, même s’il trouve qu’il parle trop.

En 2012, j’ai déversé mes trop-pleins d’amour sur des cégépiens indifférents. En 2012 mon cœur est devenu un peu plus perméable à la souffrance des autres, semble-t-il. Je n’étais pas la seule à vivre une année pourrie, autour de moi partout séparations, séismes et dépressions, un moment je me suis demandé si je n’avais pas déclenché une épidémie. La marde était très équitablement partagée entre tous.

En 2012 j’ai fait une déclaration d’amour à un gars tellement fin qu’il s’est excusé de ne pas pouvoir dire oui. En 2012, un gars (un autre) a déchiré mon pantalon en essayant de l’enlever. En 2012 je n’ai pas fait vœu de célibat. En 2012 j’ai encore résisté aux appels des sirènes des sites de rencontres, enfin presque toute l’année.

En 2012, j’ai fait le vœu de sauver tous les êtres, et souvent je me suis demandé si j’arriverais à sauver mon propre cul. Une chose est certaine, je me suis juré, maintenant que ma vie a repris les apparences de la normalité et que j’ai retrouvé cette certaine impression, plus ou moins fallacieuse, de contrôle, de ne jamais oublier la pointe sombre de la nuit. Elle est toujours là; elle veille. Nous lui appartenons, tous.

En 2012 j’ai mis tellement de 2$ dans mon pot à grâces que je l’ai presque fait exploser. 2012 a été une année sombre, mais sa lumière était la plus belle. Une lumière nouvelle et inattendue.

Le 21 décembre à 11h11, heure de la présumée fin du monde, j’étais à mon bureau et j’ai étouffé un petit rire. J’ai pensé faire un vœu, me suis ravisée. 2013 décidera bien.

Bye bye, 2012. Je ne sais pas si je t’ai aimée, mais je sais qu’il n’y en aura pas d’autres comme toi.

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Beat Revolution (on a Boxing Day)

(…) he means that’s the attitude for the Bard, the Zen Lunacy bard of old desert paths, see the whole thing is a world full of rucksack wanderers, Dharma Bums refusing to subscribe to the general demand that they consume production and therefore have to work for the privilege of consuming, all that crap they didn’t really want anyway such as refrigerators, TV sets, cars, at least new fancy cars, certain hair oils and deodorants and general junk you finally always see a week later in the garbage anyway, all of them imprisoned in a system of work, produce, consume, work, produce, consume, I see a vision of a great rucksack revolution thousands or even millions of young Americans wandering around with rucksacks, going up mountains to pray, making children laugh and old men glad, making young girls happy and old girls happier, all of ‘em Zen Lunatics who go about writing poems that happen to appear in their heads for no reason and also by being kind and also by strange unexpected acts keep giving visions of eternal freedom to everybody and to all living creatures (…)

Kerouac, The Dharma Bums, pp. 73-74


Petite bouffée d’air frais dans la nuit sans fin

« Mais laissez-moi découper cette minute dans l’étoffe du temps. D’autres laissent une fleur entre des pages, y enferment une promenade où l’amour les a effleurés. Moi aussi, je me promène, mais c’est un dieu qui me caresse. La vie est courte et c’est péché de perdre son temps. Je suis actif, dit-on. Mais être actif, c’est encore perdre son temps, dans la mesure où l’on se perd. Aujourd’hui est une halte et mon cœur s’en va à la rencontre de lui-même. Si une angoisse encore m’étreint, c’est de sentir cet impalpable instant glisser entre mes doigts comme les perles du mercure. Laissez donc ceux qui veulent tourner le dos au monde. Je ne me plains pas puisque je me regarde naître. À cette heure, tout mon royaume est de ce monde. Ce soleil et ces ombres, cette chaleur et ce froid qui vient du fond de l’air : vais-je me demander si quelque chose meurt et si les hommes souffrent puisque tout est écrit dans cette fenêtre où le ciel déverse la plénitude à la rencontre de ma pitié. Je peux dire et je dirai tout à l’heure que ce qui compte c’est d’être humain et simple. Non, ce qui compte, c’est d’être vrai et alors tout s’y inscrit, l’humanité et la simplicité. Et quand donc suis-je plus vrai que lorsque je suis le monde ? Je suis comblé avant d’avoir désiré. L’éternité est là et moi je l’espérais. Ce n’est plus d’être heureux que je souhaite maintenant, mais seulement d’être conscient. »

Albert Camus, L’envers et l’endroit, Gallimard Folio, 1958, pp. 117-118


Soirée tranquille en Entropie

Novembre, encore, comme si c’était hier
Mais hier était ailleurs
D’autres plans

Le temps
Ne se déroule pas exactement
Il se désagrège, plutôt
Comme l’intégrité de nos corps
Et de nos mémoires
La mort viendra demain
Mais ce ne sera pas demain
D’autres plans
L’imprévu

Nous renaîtrons peut-être un jour
Ensemble ou séparément
Mais nous ne serons plus là pour en parler

J’aimerais seulement emporter avec moi les cicatrices
Qui me disent de me réveiller


Sagesse improvisée #42

Notre temps est compté
La banalité règne
Nous écoutons rarement les autres
Et l’amour s’égare souvent dans les services postaux
Mais nous avons désormais des glandes
Qui transforment les calamités en miracles
À un taux de conversion élevé


Du monde conçu comme fable à quatre dimensions

Le sens du monde n’est pas dans le monde. Il n’y a pas de « réalité » sans discours sur la réalité. Tout discours est récit. Tout récit est interprétation. Le monde est indissociable de la narration qui en est faite constamment, en simultané, dans nos esprits. Le monde et la vie, du moins pour ce qui importe au point de vue humain, sont par conséquent récit avant toute chose. Existence et expérience reposent sur cette trame narrative. D’un point de vue ontologique, tout est raconté avant d’être vécu, avant d’exister. Ce qui n’est pas objet de récit existe si peu, dans les limbes de l’abstraction et de l’indifférence.

Et nous prenons nos décisions, quotidiennement, sur la base du récit qui se surimpose aux événements passés, ajoutant couche de récit par-dessus couche de récit. Car ensuite nous réinterpréterons ces décisions, leur ajoutant toujours de nouvelles dimensions narratives. Qui saurait de honnêtement discriminer bonne foi et mauvaise foi ?

Pourtant, faire de sa vie un mythe, ce n’est pas pour autant lui donner du sens. Le récit introduit dans le monde un excès de rationalité qui le rend d’autant plus difficile à déchiffrer. La vie n’est pas faite pour être aussi épique; le cerveau ne suffit pas à la fois à « mythomaniser » et à donner du sens. Les événements « arrangés avec le gars des vues » (comme les événements de la vie de l’esthète le sont toujours) sont trop rigoureusement improbables pour être compris. L’interprétation narrative crée un effet esthétique, mais celui-ci est étranger à tout esprit de synthèse. Le sens du monde est au-delà du récit, mais il n’y a pas de vie au-delà du récit.

Le monde appartient aux mythomanes, qui seuls comprennent l’arbitraire des limites humaines posées entre « réalité » et « fiction ». Et comme, en plus, ils ont le sens du tragique, on les aime bien.


Essai d’un point de vue esthétique sur l’existence

Chienne de vie ! Celle-là même qui sépare ceux qui s’aiment, qui détruit perpétuellement ce qui compte le plus pour chacun, celle qui condamne sans arrêt à refaire les mêmes erreurs et ne veut plus lâcher même quand le corps se détraque.

D’où vient la souffrance ? L’explication, l’incontournable, bouddhiste : la souffrance vient du désir, de l’espoir malsain de vivre dans un monde à la mesure de notre ego. Certes, le désir fait souffrir, et, au-delà même, ultimement, il n’y a rien à désirer.

Cesser de désirer une vie sans souffrance. Car le nœud est peut-être dans ce préjugé dirigé contre la souffrance. De plus en plus, je crois que la souffrance coule de la même source que la beauté. Du moins, j’ai parfois du mal à les différencier.

Je n’invente pas cette idée aujourd’hui. J’y pensais déjà il y a 15 ans, mais à cette époque non plus, je ne l’inventais pas. Je ne crois pas que « bonheur » et « souffrance » soient les termes les plus pertinents pour juger de la valeur d’une vie. Même si je suis la première à enrager comme une perdue quand la vie ne correspond pas exactement à mes attentes (perfectionnistes, comme le reste) de bonheur. Je sais que ce réflexe primaire cache autre chose. Refuser la place de la souffrance dans une vie, c’est se condamner à l’épiderme des choses.

Certes, je milite pour l’abolition de toutes les tragédies, petites et grandes. À commencer par la souffrance des innocents, l’infiniment désespérante, celle que je ne mesure pas. Mais si on arrive à faire de son malheur une œuvre d’art, on pourra dire que ça n’aura pas été un malheur vain. La chair à canon de nos vies continuera d’être gaspillée absurdement, mais elle le sera magnifiquement.

Pour la beauté, pour elle seule peut-être, je serais prête à tout sacrifier, à me couvrir de ridicule, à y laisser ma carcasse.

Oui, la vie est une belle salope. Mais tant qu’on pourra encore s’en émerveiller, tant qu’on trouvera moyen de la garder belle et qu’elle nous laissera des étincelles dans les yeux, on lui pardonnera.

Ça devrait pouvoir s’arranger.