Nouvelles règles pour vivre en Antiporie

-Laisser le superflu se supprimer lui-même

-Sourire, surtout quand ça ne me tente pas

-Me transformer en phénix tout le temps

-Dire bonjour aux inconnus

-Réussir juste pour les faire chier

-Provoquer des bonheurs gratuits

-Tolérer quelques crimes contre la sagesse

-Manger plus de gâteau

-Me livrer entièrement / me plonger dans le mystère

-Refuser les déguisements de l’âme

-Me transformer en samouraï tout le temps

-Ne pas me transformer en bonzaï

-Droit illimité aux larmes de beau

-Continuer de faire des listes absurdes

-Résister aux fantasmes de sainteté

-Me faire architecte du destin

-Whatever works


Printemps #33

Revoir toutes nos grammaires
Pour les accorder au pluriel
Des décennies à raccorder
Beaucoup de nouvelles mélodies
Pour opérer la bouture
Et ressouder les plaies blessées
Cela demande le courage
De regarder l’aurore dans les yeux


Comment trouver le courage d’être courageux ?

Ces derniers temps, je me suis surprise à prononcer le mot « courage » à une fréquence assez peu commune. Pourquoi un tel étonnement ? Parce que, jusqu’à tout récemment, le terme était pratiquement absent de mon vocabulaire actif, l’idée qu’il recouvrait ne me faisant ni chaud ni froid.

Considéré comme une vertu, le courage est pourtant un sujet d’intérêt pour la philosophie. Mais parmi les vertus, il m’a semblé que j’avais toujours tracé une frontière assez nette : il y avait les vertus que je croyais posséder, au moins dans une certaine mesure, qui m’intéressaient et que je croyais pouvoir développer (la patience, la loyauté, la compassion par exemple), et celles auxquelles il ne valait pas la peine de s’attarder (dont le courage faisait éminemment partie). Celles-là se situaient en-dehors de l’écran radar, pour la simple et bonne raison que je les croyais incompatibles avec ma personnalité.

Mais qu’est-ce que le courage ? Le Petit Robert le définit ainsi : « Force morale, disposition du cœur. Ardeur, énergie dans une entreprise. Fermeté devant le danger, la souffrance physique ou morale. »

Pour moi, le courage, c’est le désir et surtout la force d’affronter le danger sans fléchir*.

À la lumière d’une telle définition, je me suis longtemps demandé quel intérêt, quelle nécessité peut-il bien y avoir à chercher le face-à-face, la lutte avec le danger. On peut faire à peu près tout dans la vie sans chercher à prendre de grands risques. Prenant exemple sur les précédents familiaux, j’arrivais sans grand malaise ou insatisfaction à me classifier assez catégoriquement parmi ceux qu’on appelle les « pleutres » ou les « pusillanimes », ceux qui font de l’évitement du danger et du contournement des risques leur mode de vie. Il y avait, de l’autre côté, les courageux, que j’appelais les « téméraires », et ceux-là, pour dire le moindre, je ne les comprenais pas.

Mais à bien y penser, la définition du courage, même telle que mentionnée ci-dessus, recouvre peut-être autre chose. Mon idée de départ, un peu simpliste, ne faisait état que de la partie la plus radicale ou spectaculaire de la notion. Oui, il faut savoir affronter le danger pour être un soldat courageux, et il faut probablement un courage similaire pour faire de la politique, parler devant une foule, prendre une décision dont dépend notre vie ou notre réputation, etc. Mais si on considère les deux premières parties de la définition du Petit Robert, on peut concevoir l’idée d’un courage du quotidien, qui consisterait tout simplement à trouver la force et l’énergie nécessaires pour prendre les bonnes décisions et s’y tenir, même si l’enjeu peut sembler banal. Qui n’a jamais remarqué que le simple fait de se lever à une heure matinale demande ce genre d’effort, basé sur la volonté, pour ne pas revenir sur nos décisions (surtout quand le bouton « snooze » est si facilement accessible) ?

Dans ce cas, ce que je disais plus haut se retrouve inversé : on ne peut pratiquement rien faire dans la vie sans un minimum de courage. Ma propre décision d’entreprendre des études de philosophie à dix-neuf ans, sans entrer dans les annales de la bravoure, a toutefois eu la particularité de s’appuyer sur une résolution ferme qui allait à contre-courant d’une certaine idée du confort. Et que dire de cette étrange soirée, il y a certainement plus de quinze ans, où j’étais subitement (et momentanément) devenue extravertie ?

Bien sûr, il faut plus que la volonté pour faire le courage, encore faut-il que cette volonté trouve son chemin vers l’action. Souvent, quelque chose va venir bloquer le chemin entre une simple volonté et une décision suffisamment ferme pour mener à l’action et du même coup être considérée courageuse. Ce n’est pas une simple question d’intensité du vouloir. Celui-ci doit être bien ciblé, autour d’un objectif réaliste (le courage n’étant pas la témérité), et il doit surtout faire face à un certain nombre d’inhibitions. Ces inhibitions peuvent prendre la forme de précautions raisonnables, établies dans le principe de réalité, ou de craintes déraisonnables, qui pourront à juste titre être qualifiées de « pusillanimes ». Ceci dit, il est délicat, extrêmement difficile d’établir une frontière claire entre les deux. Comme Aristote, j’emprunterais la voie, « analogue », qualitative, et plutôt intuitive, du « juste milieu ». Le problème, cependant, avec un critère aussi ouvert, c’est qu’une personne de mauvaise foi, même sans avoir de mauvaises intentions, pourra bien se targuer d’être dans le juste milieu. J’ai connu des pusillanimes très habiles à présenter leur attitude comme la prudence la plus élémentaire; j’en ai été et j’en suis peut-être encore une moi-même. Les pouvoirs du mensonge à soi-même et de la rationalisation des comportements sont immenses.

Le portrait de cette cloison entre volonté et résolution appellerait aussi une autre distinction, celle entre « naturel » et « non naturel », qui ne recoupe pas nécessairement celle entre le raisonnable et le déraisonnable, car on peut très bien concevoir que des peurs irrationnelles puissent être malgré tout naturelles. Cette question nécessiterait d’autres développements que je n’aborderai pas ici.

Le courage est donc lié à une certaine idée de volonté, sans toutefois s’y réduire. Lors de cette étrange soirée où j’étais contre toute attente devenue extravertie, le changement s’était produit conformément à une certaine volonté de ma part. Était-ce cependant à cause de ma volonté ? En bien d’autres occasions depuis, j’ai voulu retrouver l’état intérieur de cette soirée, j’ai voulu extraire en moi-même la force de répéter l’expérience, sans y arriver. La simple volonté, le simple désir, aussi forts soient-ils, ne font pas le courage, pas plus qu’il ne suffit de vouloir quelque chose pour que notre souhait se réalise. Le vrai courage se situe davantage à l’étape suivante, celle du franchissement de la cloison ci-haut mentionnée, où la volonté doit contourner différentes résistances, surtout internes, sans faillir. C’est le triomphe sur la résistance interne qui fait le courage à mon avis, car les résistances externes, si elles sont également un facteur important, ne dépendent pas de nous et peuvent s’avérer insurmontables en dépit même d’une forte résolution. Toutefois, il semble qu’une volonté qui triomphe des obstacles intérieurs soit en mesure de l’emporter sur une grande part des obstacles extérieurs, les premiers étant généralement les plus redoutables, en particuliers dans les situations éminemment banales du courage quotidien. Le courage ne consiste pas à faire l’impossible, mais surtout à surmonter sa propre peur.

Tout compte fait, peut-être n’est-il pas nécessaire d’être héroïque pour être courageux. Le courage est peut-être moins à définir comme un état où certains se trouveraient en permanence, et duquel les autres seraient exclus, mais comme une qualité plus ou moins présente dans les actions ou les décisions, mais une qualité qui n’est pas une « chose » fixe. Si on doit juger les personnes par leurs actes, il est certain que l’on peut trouver certaines personnes plus ou moins courageuses, mais il s’agit probablement davantage d’une question d’habitude. Le courage serait donc moins quelque chose qu’on possède que quelque chose qu’on pratique, la clé étant d’entretenir la résolution pour ce qui en vaut la peine, en faisant primer la qualité sur la quantité (le courage n’étant évidemment pas le but en soi, mais un des moyens employés pour accomplir une belle œuvre).

Par ailleurs, une bonne part du courage revient peut-être à comprendre et à cibler ses volontés, bref à se connaître soi-même. Un courage appliqué indifféremment à n’importe quelle fin se rapprocherait plutôt de la témérité. Pour trouver la force de résolution nécessaire, il faut savoir ce qu’on fait, pourquoi on le fait, et qui on est pour le faire.  Vu sous cet angle, le courage devient un dérivé de la sagesse, et non la force brute qu’on imagine souvent.

Mais le plus important, c’est qu’une fois défini ainsi, le courage devient accessible aux plus poltrons d’entre nous, comme moi-même, qui ne peuvent plus se défiler devant la présumée inaccessibilité d’une vertu dont seule une certaine classe de personnes serait digne. N’empêche qu’à un niveau pratique, son actualisation demeure un combat de tous les instants, loin d’être toujours gagné, mais qui au moins n’est désormais plus perdu d’avance.

 

*Plusieurs philosophes anciens, dont Aristote, définissent le courage d’une manière un peu plus restreinte, en le limitant par exemple au contexte militaire et à la peur de la mort. Je parlerai ici du courage dans un sens plus large qui s’applique à toutes les situations de la vie.