C’est comme rejouer une chanson connue

« On reconnaît à ceci celui qui a des dispositions pour la quête intérieure : il mettra au-dessus de n’importe quelle réussite l’échec, il le cherchera même, inconsciemment s’entend. C’est que l’échec, toujours essentiel, nous dévoile à nous-mêmes, il nous permet de nous voir comme Dieu nous voit, alors que le succès nous éloigne de ce qu’il y a de plus intime en nous et en tout. »

Cioran, De l’inconvénient d’être né

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Variation sur un thème connu

Qui a toutefois le mérite de surprendre, venant de la plume de Sartre :

« À partir du moment où les possibilités que je considère ne sont pas rigoureusement engagées par mon action, je dois m’en désintéresser, parce qu’aucun Dieu, aucun dessein ne peut adapter le monde et ses possibles à ma volonté. Au fond, quand Descartes disait : « Se vaincre plutôt soi-même que le monde », il voulait dire la même chose : agir sans espoir. »

Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Folio, 1996, p. 48

Totalement cohérent avec le thème de la liberté, à bien y penser.

La liberté, c’est trouver une contravention sur son pare-brise, entendre la petite voix qui dit « là, on devrait se fâcher », et lui désobéir en riant.


Réflexions sur un carré d’éternité (inspirées par Hans Jonas)

Première partie

Réfléchissons un peu sur ce rêve naïf que les humains ont entretenu à toutes les époques : celui de l’immortalité.

Il n’est pas étonnant que la perspective de vivre pour une durée indéfinie semble à première vue aussi séduisante.  D’abord, le préjugé de l’amour de soi, qui porte généralement à préférer l’existence de notre personne à sa non-existence, entretient une crainte du retour au néant qui apparaît bien justifiée. Ensuite, le temps se trouvant être, de toutes les ressources du monde, la plus équitablement partagée, le même amour de soi, généralement friand de privilèges, est naturellement attiré par le privilège ultime, celui qui n’a jamais encore été réalisé, celui de contrevenir à cette rigoureuse, constante et incontournable équité.

On imagine cependant mal toutes les conséquences que la réalisation d’un tel fantasme pourrait entraîner. Si l’idée de vivre 200 ou 300 ans peut sembler attrayante, ce que nous souhaitons, si nous voulons vraiment écarter (quoique de la manière lâche) cette crainte de la mort qui nous terrifie, sans jeu de mots, mortellement, c’est l’éternité et rien de moins. Mais nous pouvons difficilement, si cela est même possible, mesurer la durée de cette éternité, comme le rappelle ce mot d’esprit de Woody Allen : « L’éternité, c’est long, surtout vers la fin. »

On constatera d’abord aisément qu’un temps infini implique une quantité infinie d’événements, de rencontres et d’autres possibilités. Mais comme l’infini est difficile à concevoir et à imaginer pour nos esprits, il faut essayer de l’illustrer pour le montrer sous une dimension plus concrète.

Disons, pour simplifier le calcul, que la population terrestre demeure stationnaire, pour la durée de cette éternité, à son niveau actuel d’environ 7 milliards. Les humains étant désormais immortels, rien ne semble justifier un quelconque besoin de procréation, sauf peut-être pour parer aux rares accidents, mais on supposera que, pour l’essentiel, il s’agit pour l’éternité du même 7 milliards de personnes. On pourrait même supposer, à des fins de rigueur, qu’en l’espace de l’éternité, on aura trouvé le moyen de prévenir les accidents. Autrement, l’accident même le plus rarissime aurait une incidence majeure sur le cours de l’éternité, car cela impliquerait qu’à terme, toute l’humanité finirait par être remplacée. Ce que j’essaie plutôt imaginer, au contraire, c’est une éternité peuplée pour toujours des mêmes individus.

En l’espace d’une éternité, donc, chacun aura amplement le temps de rencontrer chacune des autres 6 999 999 999. Oui, même le plus casanier et le plus réservé d’entre nous. Je pourrai ici me prendre humblement comme exemple avec mon habitude de rester trop longtemps plantée au même endroit durant les soirées. Étant donné que la plupart des gens ne partagent pas cette habitude et se déplacent plus fréquemment, je me retrouve au final à parler à peu près au même nombre de gens que tout le monde, ou en tout cas, à un nombre de gens toujours plus élevé que le nombre de chaises qui entourent la mienne. Et quand bien même je n’allais qu’à une soirée par année, ou par deux ans, j’aurais quand même droit à une éternité de soirées pour faire de nouvelles connaissances…

On pourra faire exception, peut-être, de ceux qui adopteraient volontairement un mode de vie de reclus. Mais j’aurais peine à croire, encore une fois compte tenu du facteur éternité, qu’une personne tienne à ce point à conserver un même mode de vie, surtout marginal, pour tout ce temps qui, rappelons-le, est sans fin. Donnons quand même le bénéfice du doute à ces éventuels marginaux et admettons qu’une centaine ou deux seraient soustraites au bassin total des rencontres possibles. Et parmi ces gens qu’il nous sera donné de connaître, combien deviendront (je veux dire durablement) nos amis ? Il est fort probable qu’en l’espace de l’éternité, on aura le temps de nouer, dénouer, renouer et rompre définitivement bon nombre d’amitiés. On aura amplement le temps d’apprendre à connaître, d’apprécier, de juger et de détester les autres, ainsi que d’en être parfois surpris, déçu, ou impressionné. Au final, peut-être aura-t-on le temps de se lasser de tout le monde, sans pouvoir jamais s’en débarrasser. Peut-être l’éternité serait-elle peuplée de misanthropes. S’il devait être possible de vérifier l’idée selon laquelle l’enfer, c’est les autres, c’est dans l’éternité qu’elle passerait son véritable test.

Mais, si elle était possible, l’amitié qui survivrait à l’éternité serait très certainement admirable. Elle pourrait, et devrait  peut-être, être dénuée d’avidité, d’espoir et de crainte. Elle le pourrait, car que vouloir de plus que cette éternité d’amitié ? Le reste est sans importance et ne mérite pas d’être espéré, craint ou désiré avidement. Ce qu’il lui faudrait cependant, c’est un courage, une confiance et un engagement sans bornes devant cette éternité. Une promesse. Cette amitié éternelle devrait, peut-être, pour sa propre survie, se détacher de ces trois démons car ce sont eux qui mettent les frontières entre les hommes. Dans l’espace d’une vie normale, nous nous accommodons tant bien que mal des cloisons et nous tissons nos racines tout autour, mais dans l’éternité, il faudrait les jeter par terre ou inévitablement finir asphyxiés par elles.

À suivre…


Amor fati

Mes yeux ne m’appartiennent pas
Ils appartiennent aux beautés sur lesquelles ils se posent
Accidentellement

Mes pensées ne m’appartiennent pas
Elles appartiennent aux pigeons voyageurs qui les portent
Ostensiblement

Mes mains ne m’appartiennent pas
Elles appartiennent aux bras, et aux choses, qui les manœuvrent
Discrètement

Mon corps ne m’appartient pas
Il appartient au tissu de ma vie qui l’enveloppe
Imperceptiblement

Ma vie ne m’appartient pas
Elle appartient aux décisions pas encore prises
Qui se répètent depuis l’éternité


Formes de liberté

Pendant mon retour du travail, je croise deux jeunes qui traversent le boulevard, l’air bohème, sac au dos. Ils semblent porter sur eux leurs seules possessions. L’un d’eux a une guitare. Je remarque soudain qu’il a aussi un chat, juché sur son épaule, docile et bien agrippé au sac à dos. Plus loin dans la pente gazonnée, le chat saute par terre et court, précède ses maîtres, les attend. Je me demande quelle sorte de dressage cela a pu demander pour pouvoir voyager ainsi avec un chat, sans cage, et je songe que même une liberté des plus totales, comme celle de ces jeunes semble être à mes yeux, n’exclut pas une part de conditionnement qui, au lieu de la diminuer, en fait pleinement partie et la sert. Moi qui me trouve si peu libre, à travailler dans une cage selon un horaire précis et à rentrer chez moi le soir dans une autre cage, celle-là en forme d’autobus, avec les autres prisonniers, n’ai-je pas ce même espace de liberté qui me pend au bout du nez ?