Éloge de la mésadaptation

« Si l’essence de l’homme est réellement à l’unisson avec l’essence de Dieu, ne devrait-il pas nous paraître suspect qu’il faille aux êtres humains dix-huit ans, une partie considérable de l’existence humaine, pour devenir des déchiffreurs du Grand Dessein de Dieu, plutôt que, par exemple, cinq minutes ou cinq cent ans ? Ne serait-ce pas que la phénomène que nous examinons ici constitue, plutôt que l’épanouissement d’une faculté qui donne accès aux secrets de l’univers, la spécialité d’une tradition intellectuelle plutôt étroite qui se régénère elle-même et dont le fort est la faculté de raisonner, tout comme le fort des joueurs d’échecs est de jouer aux échecs, faculté que cette tradition s’évertue d’installer au centre de l’univers pour des motifs qui lui sont propres ?

(…)

Car, vue du dehors, du point de vue d’un être totalement étranger à tout cela, la raison n’est rien qu’une vaste tautologie. Évidemment la raison valide la raison comme premier principe de l’univers – que ferait-elle d’autre ? Va-t-elle se détrôner elle-même ? Les systèmes rationnels, comme systèmes de totalité, n’ont pas ce pouvoir. S’il existait une position à partir de laquelle la raison pouvait se subvertir et se détrôner elle-même, elle aurait déjà occupé cette position; sinon elle ne serait pas totale.

(…)

Permettez-moi de vous raconter ce que les singes de Tenerife apprirent de leur maître Wolfgang Köhler, en particulier Sultan, le meilleur de ses élèves (…)

Sultan est seul dans sa cage. Il a faim : la nourriture qui arrivait d’habitude a soudain inexplicablement cessé de venir.

L’homme qui d’habitude lui donnait à manger et qui a maintenant arrêté de le faire tend un fil au-dessus de la cage, à trois mètres au-dessus du sol, et y suspend un régime de bananes. Il traîne dans la cage trois caisses de bois. Ensuite il disparaît, fermant la porte derrière lui, même s’il est toujours dans les parages, puisqu’on sent son odeur.

Sultan sait ce qu’il est censé faire : maintenant on est censé penser. Voilà ce dont il s’agit avec ces bananes placées là-haut. Les bananes sont là pour nous mener à penser, pour nous inciter à aller au bout de l’acte de penser. Mais que doit-on penser ? On pense : pourquoi m’affame-t-il ? On pense : pourquoi ne veut-il plus de ces caisses ? Mais aucune de ces pensées n’est la bonne. Même avec une pensée plus compliquée – par exemple : Qu’est-ce qu’il a donc ? Quelle idée fausse se fait-il de moi pour croire qu’il m’est plus facile d’atteindre une banane accrochée à un fil de fer plutôt que de ramasser une banane par terre ? – il fait encore fausse route. La pensée juste est : comment utiliser ces caisses pour atteindre les bananes.

Sultan traîne les caisses au-dessous des bananes, les empile les unes sur les autres, escalade l’échafaudage qu’il vient de bâtir et s’empare des bananes. Il pense : Maintenant va-t-il cesser de me punir ?

La réponse est : Non. Le lendemain l’homme suspend un régime frais de bananes au fil de fer, mais il remplit aussi les caisses de pierres, si bien qu’elles sont trop lourdes pour qu’on les traîne. On n’est pas censé penser : Pourquoi a-t-il rempli les caisses de pierres ? On est censé penser : Comment va-t-on utiliser les caisses pour se saisir des bananes en dépit du fait qu’elles sont remplies de pierres ?

On commence à voir comment fonctionne l’esprit de l’homme.

Sultan vide les caisses de leurs pierres, bâtit un échafaudage à l’aide des caisses, escalade l’échafaudage, s’empare des bananes.

Aussi longtemps que Sultan continue de penser faux, on l’affame. On l’affame jusqu’à ce que les tiraillements d’estomac deviennent si intenses, si incoercibles qu’il est forcé de penser juste, à savoir, comment faire pour s’emparer des bananes. Et c’est ainsi que les capacités mentales du chimpanzé sont testées jusqu’à leur extrême limite.

L’homme laisse tomber un régime de bananes à un mètre de la cage toujours équipée du fil de fer. À l’intérieur de la cage, il jette un bâton. La pensée fausse est : Pourquoi a-t-il arrêté de suspendre les bananes au fil ? La pensée fausse (la pensée fausse correcte, toutefois) est : Comment utilise-t-on les trois caisses pour atteindre les bananes ? La pensée juste est : Comment utilise-t-on le bâton pour atteindre les bananes ?

À chaque étape, Sultan est poussé à penser la pensée la moins intéressante. Il est impitoyablement écarté de la pureté de la spéculation (Pourquoi les hommes se comportent-ils de la sorte ?) et poussé vers une forme de raison plus basse, pratique et instrumentale (Comment utilise-t-on ceci pour obtenir cela ?), et donc vers une acceptation de soi comme un organisme primordialement doté d’un appétit qui doit être satisfait. Bien que toute son histoire, depuis le moment où sa mère fut tuée et qu’il fut capturé, en passant par son voyage dans une cage, jusqu’à son emprisonnement dans un camp de prisonniers sur cette île et aux jeux sadiques auxquels on se livre ici à propos de la nourriture, le mène à se poser des questions sur la justice de l’univers et sur la place qu’y occupe cette colonie pénitentiaire, un régime psychologique soigneusement élaboré le détourne de l’éthique et de la métaphysique vers les plus humbles niveaux de la raison pratique. »

J.M. Coetzee, Elizabeth Costello, Éditions du Seuil, 2004, pp. 96-104.

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