La quadrature du siècle

On revient toujours
Au métro Berri-Uqam
Au bout du fil des coïncidences
Et des catastrophes ordinaires, en série

S’il est vrai que Dieu peut saisir d’un regard tout le temps de notre vie
Il nous voit comme des serpents aux longueurs erratiques, sans cohérence
Croisés indissociablement, dans leur solitude, au métro Berri-Uqam

Et dans nos têtes isolées, les mêmes serpents, mais plus longs et plus entremêlés
Comme une version irrationnelle de nos intestins

Nœuds de karma séchés, un peu lendemain de veille
Qui attendent le premier métro

« L’esprit a beau parcourir plus de chemin que le cœur, il n’ira jamais aussi loin. » (proverbe chinois)

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Petite bouffée d’air frais dans la nuit sans fin

« Mais laissez-moi découper cette minute dans l’étoffe du temps. D’autres laissent une fleur entre des pages, y enferment une promenade où l’amour les a effleurés. Moi aussi, je me promène, mais c’est un dieu qui me caresse. La vie est courte et c’est péché de perdre son temps. Je suis actif, dit-on. Mais être actif, c’est encore perdre son temps, dans la mesure où l’on se perd. Aujourd’hui est une halte et mon cœur s’en va à la rencontre de lui-même. Si une angoisse encore m’étreint, c’est de sentir cet impalpable instant glisser entre mes doigts comme les perles du mercure. Laissez donc ceux qui veulent tourner le dos au monde. Je ne me plains pas puisque je me regarde naître. À cette heure, tout mon royaume est de ce monde. Ce soleil et ces ombres, cette chaleur et ce froid qui vient du fond de l’air : vais-je me demander si quelque chose meurt et si les hommes souffrent puisque tout est écrit dans cette fenêtre où le ciel déverse la plénitude à la rencontre de ma pitié. Je peux dire et je dirai tout à l’heure que ce qui compte c’est d’être humain et simple. Non, ce qui compte, c’est d’être vrai et alors tout s’y inscrit, l’humanité et la simplicité. Et quand donc suis-je plus vrai que lorsque je suis le monde ? Je suis comblé avant d’avoir désiré. L’éternité est là et moi je l’espérais. Ce n’est plus d’être heureux que je souhaite maintenant, mais seulement d’être conscient. »

Albert Camus, L’envers et l’endroit, Gallimard Folio, 1958, pp. 117-118


Transcendance par l’ouverture

« J’ai une déclaration, révisée, fortement révisée, révisée maintes fois. Révisée à la limite de ce que je peux faire, irais-je jusqu’à dire. Je ne crois pas être capable d’apporter d’autres révisions. Vous avez une copie de ma déclaration, je crois.

-En effet. Révisée à la limite du possible, dites-vous. Certains d’entre nous diraient qu’on peut toujours apporter une révision de plus. Voyons. Voulez-vous lire votre déclaration, je vous prie. »

Elle lit.

« Je suis écrivain. Vous allez peut-être penser que je devrais plutôt dire, j’étais écrivain. Mais je suis ou j’étais écrivain à cause de ce que je suis ou de ce que j’étais. Je n’ai pas cessé d’être ce que je suis. Pas encore. Ou du moins, c’est ce qu’il me semble.

« Je suis écrivain, et ce que j’écris est ce que j’entends. Je suis secrétaire de l’invisible, l’une des nombreux secrétaires au fil des âges. C’est ma vocation : secrétaire qui prend sous dictée. Il ne m’appartient pas de remettre en question, de juger ce qu’on me donne. Je me contente d’écrire les mots, de les vérifier, de vérifier que ce sont les bons pour m’assurer que j’ai bien entendu.

« Secrétaire de l’invisible : l’expression n’est pas de moi, je m’empresse de le dire. Je l’emprunte à un secrétaire d’ordre supérieur, Czeslaw Milosz, un poète, que vous connaissez peut-être, et à qui ce mot fut dicté il y a des années. »

Elle marque une pause. C’est peut-être là qu’elle s’attend à être interrompue. Dicté par qui ? attend-elle qu’ils demandent. Elle a la réponse toute prête : par des puissances au-dessus de nous. Mais il n’y a pas d’interruption, pas de question. Au lieu de cela, leur porte-parole agite son crayon vers elle. « Continuez.

-Avant de m’autoriser à passer, on exige de moi que je déclare mes croyances, lit-elle. Je réponds : une bonne secrétaire ne doit pas avoir de croyances. Cela ne convient pas à cette fonction. Une secrétaire doit simplement se tenir prête, en attendant d’être appelée. »

De nouveau, elle s’attend à une interruption : Appelée par qui ? Mais on dirait bien qu’il n’y aura pas de questions.

« Dans mon travail, une croyance impose une résistance, un obstacle. J’essaie de faire en moi le vide des résistances. »

J.M. Coetzee, Elizabeth Costello, pp. 271-272


Limites de la condition humaine post-moderne

Il n’y a pas moyen d’être tranquille avec une conscience, même si elle est, la plupart du temps, endormie. Il manque des pages au mode d’emploi de la vie et nous en sommes, de toute façon, au troisième épilogue. Les pôles se sont éteints; les boussoles hésitent et les astres sont inconstants. Il n’y a plus que du mou et du tiède, mais on sent bien que quelque chose brûle encore par en-dedans. Brûle par sa béance, trou chaud fumant. Brûle par son absence, jusqu’à l’obsédant.

Une seule issue, peut-être la même depuis toujours : le pari, ce joyeux aveuglement.


And walk upon stranger roads than this one

Tu m’offres une gomme
Dont je ne sais que faire
Pendant que nous essayons de nommer la souffrance de nos vies
En multipliant par sept milliards
Et de régler encore une fois le problème du mal
Elle perd vite sa saveur
Et j’imagine l’histoire de mon futur
Comme un arbre de possibles en rhizome
Tissé de banalités et de bêtises
Dont on voudrait faire abstraction
Mes mâchoires sont au seuil de la douleur
Le paysage est de plus en plus le même
Quand je m’égare sur la carte routière de ma vie
Et je finis par jeter la gomme par la fenêtre de la voiture