Le silence et le grand malentendu

La spiritualité est généralement affaire de silence. Dans beaucoup de traditions religieuses, on retrouve le même encouragement à chercher, dans une intimité sans bruit, la voix du divin en nous. La prière, la méditation, beaucoup de cérémonies religieuses se font dans le silence. Même dans la musique et les chants religieux, on trouve une sorte de calme, cet espace libre qui laisse poindre la voix du silence. Par ce silence, pourtant, ce n’est pas une mise à l’écart hors du monde mais une relation profonde à l’autre qui est recherchée.

Dans le langage courant, le silence est opposé au bruit, à la musique, à la parole, aux différents moyens de communication. Ce sont eux qui sont, plus que le silence, le plus souvent associés à l’idée de relation. Mais peut-être la parole et le son sont-ils surévalués. Bien sûr, ce sont des aides essentielles : on peut difficilement entrer en contact avec quelqu’un sans commencer par prononcer ou écrire quelques mots. Mais, ces mots, on les utilise plus qu’à leur tour; pas toujours, peut-être même assez rarement, pour établir ou entretenir le contact. On utilise les mots pour passer le temps, pour épater la galerie, pour oublier qu’on est seul, pour manipuler. Les mots entretiennent souvent nos illusions plus que nos relations. Même bien intentionnés, ils ratent souvent leur cible. Mesquineries et maladresses enlevées, il ne reste peut-être plus que la grâce, qui se passe bien de mots.

Combien de paroles sont nécessaires si on veut s’en tenir à la stricte communication ? Assez peu, si on se fie à l’expérience des vieux couples (nous en connaissons tous) et, en ce qui me concerne, au témoignage d’amis, armés d’un espagnol rudimentaire, ayant séjourné dans un monastère en Espagne. On peut aussi constater qu’une part importante des expériences de communication « normales » et quotidiennes se passe dans le sous-entendu, dans la capacité à partager le silence, dans la confiance mutuelle, dans le sentiment d’être accepté sans jugement. C’est peut-être dans le silence qu’on parle le plus. Si on met des mots autour, c’est pour mieux mettre en évidence ce trésor, comme le cadre fait ressortir le chef-d’oeuvre.

Ou peut-être tout ceci n’est-il qu’une manière sophistiquée de justifier un manque de talent pour la conversation ?

J’ai la conviction qu’une fois qu’on a réellement embrassé le silence, celui-ci reste avec nous comme la lune qui est là même quand le ciel est couvert. Dans mon expérience personnelle, c’est souvent dans une foule ou au milieu de beaucoup de gens que j’ai ressenti la solitude avec le plus de force. Peut-être en va-t-il du vrai silence, celui qui nous colle à la peau et nous rappelle que nous ne sommes jamais seuls : c’est au cœur du bruit le plus tonitruant et le plus inutile qu’il éclate dans toute sa splendeur.

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Cycle du don, cycle de l’avidité

Il y a un cercle vicieux de l’avidité. Cela commence souvent avec peu de chose : un éclair de beauté, un plaisir passager, un espoir furtif, et nous voilà entraîné dans une spirale descendante. Une pièce de monnaie trouvée dans la rue invite à en chercher d’autres. La vue d’un beau corps entraîne un désir de possession, quand ce n’est la possession par le désir. Une compagnie agréable nous pousse à la rechercher sans cesse. L’attirance que nous avons pour les êtres et les choses nous pousse à vouloir les garder dans notre main, de peur qu’ils se sauvent ou disparaissent. Or, les mains humaines serrent toujours un peu trop fort et détruisent la chose même qu’elles voudraient conserver.

Dans l’avidité on espère tout, on veut tout retenir. Mais l’amour et la vérité ne sont pas des bêtes qui se laissent mettre en cage; elles se liquéfient et coulent par tous les orifices. On espère tout, on est toujours déçu. On voudrait donner, on a peur, on prend plutôt. Mais rien d’essentiel ne se laisse prendre ainsi; on meurt de soif à côté de la source d’eau.

Il y a, parallèlement, un cercle vertueux du don. Un don reçu est toujours inattendu (car, attendu, il n’est pas don mais dû), et son caractère spontané incite souvent à donner en retour. Mais rendre un don reçu est toujours, d’avance, une entreprise vouée à l’échec. Le don « donne » autant au donneur qu’au receveur, et le donneur autant que le receveur se voient chargés d’une dette supplémentaire, dont le paiement entraînera une nouvelle accumulation de la dette du don. Bientôt, par effet de multiplication et compte tenu du temps écoulé (depuis quand, l’éternité ?), il faut bien conclure que l’essence de toute chose est le don. Le don étant aussi pardon, le cycle du don a tendance à absorber nos bêtises comme l’eau avale les pierres qu’on lui jette. Combien d’erreurs, de méchancetés même, m’ont été rendues par une gentillesse ou un coup de chance immérités ? Je veux bien commencer à payer la dette maintenant et sans relâche, et je sais bien que j’ai déjà commencé à payer, mais elle restera intacte pour mes descendants.

Dans le cycle du don, on n’espère rien, mais on reçoit tout. On a beau donner sans cesse autour de soi, on ne reste jamais les mains vides. Notre don qu’on voudrait sans retour est toujours « vengé » malgré nous. Il n’y a pas d’échappatoire. Le don est peut-être l’antiporie par excellence. Le don est la plus belle des camisoles de force.

Mais on demeure en surface si on traite le don et l’avidité comme des opposés; en fait, les deux s’entremêlent sans cesse. Pour comprendre le don, il faut avoir connu l’avidité. Le don apparaît le plus clairement comme don quand il se découpe sur fond d’avidité, quand il est la réponse présenté à l’avidité par l’humain en quête d’accomplissement. Le don qui répond au don n’a pas vraiment de mérite, au fond. L’amour le plus grand, c’est celui qu’on adresse à nos ennemis.

L’avidité, elle aussi, est rendue possible par le don, car de quoi pourrait-on être avide si rien ne se donnait ? L’idée que l’on puisse recevoir quelque chose est nécessaire pour que l’avidité naisse, et, au départ, rien ne peut être reçu s’il n’est pas d’abord donné. On reçoit le don et on s’y attache éperdument, et on le serre pour en tirer la moindre goutte de joie, sans se rendre compte que c’est notre avidité qui le limite. Le don est dès lors dénaturé; d’illimité, il devient un objet platement consommable, épuisable.

Mais si l’avidité peut contaminer le don, l’inverse n’est-il pas également possible? Du désir de possession, ne peut-on pas faire émerger l’amour vrai ? De l’égoïsme, ne peut-on pas faire surgir une compréhension pour l’égoïsme et l’avidité des autres ? Si le don peut se brancher à cette source vive, il sera, réellement, une ressource inépuisable.

Interrelation, interdépendance, poursuivons dans cette voie et nous ne sommes plus loin d’affirmer l’unité des contraires. Le don est-il l’avidité, l’avidité est-elle le don ? Cela peut sembler bousculer les conventions de la logique, mais il me semble de plus en plus difficile, en tout cas, de penser l’un sans l’autre.


Parle avec elle / Ce n’est pas moi

Éloignes-toi de ma fenêtre
S’il est vrai que rien ne se perd
Pars au rythme qui te plaira
L’amour vain n’existe pas
Je ne suis pas celui que tu cherches
Et celui qui se déverse au milieu des cailloux
Je ne suis pas celui qu’il te faut
Et celui qui est pure folie (lequel ne le sera pas ?)
Tu dis que tu cherches quelqu’un
Comme la mort rejoint la vie
Sans faiblesse, toujours fort
Comme la goutte d’eau rejoint la fleur
Qui puisse te protéger, te défendre
Par des canaux microscopiques
Que tu aies tort ou raison
Forment des nappes phréatiques
Quelqu’un qui t’ouvrirait toutes les portes
Où une souterraine communauté
Mais ce n’est pas moi
Qui s’abreuve à sa source
Non, non, non, ce n’est pas moi
Invente les coïncidences
Ce n’est pas moi que tu cherches
Et organise le cours des saisons


Le triangle de Kandinsky … le velcro de l’aporie

[On devrait trouver une image ici. Comme mes connaissances en technologie sont limitées, imaginez-vous le triangle décrit ci-dessous à côté d’un gros plan de velcros, c’est-à-dire deux rangées de crochets attachées ensemble et tirant dans des directions opposées]

« Un grand Triangle divisé en parties inégales, la plus petite et la plue aiguë dirigée vers le haut – un assez bon schéma de la vie spirituelle. Plus on descend, plus les sections du triangle sont grandes, larges, spacieuses et hautes.
Tout le Triangle avance et monte lentement, d’un mouvement à peine sensible et le point atteint « aujourd’hui” par le sommet du Triangle sera dépassé  «demain” par la section suivante. Ceci veut dire que ce qui n’est aujourd’hui intelligible que pour la pointe extrême, et n’est pour le reste du triangle qu’élucubrations incompréhensibles, sera demain, pour la seconde section, le contenu chargé d’émotion et de signification de sa vie spirituelle. » Kandinsky, Du Spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, p. 61.
Peut-être suis-je le fruit d’une autre époque ou tout simplement plus pessimiste, mais je ne partage pas cette idée de progrès. C’est en fait la seule chose qui m’avait agacé à la lecture de cet opuscule tellement lumineux.
Puis cet après-midi, dans un moment particulièrement sombre au bureau et où mon âme errait sans but alors que j’étais censée travailler, me vient cette image (les crochets entrelacés ci-dessus).
S’il est vrai, comme le disait Kandinsky, qu’il existe de ces êtres sensibles qui font progresser l’humanité (de cela on ne peut douter), combien y a-t-il, pour chacun d’eux, de conservateurs qui s’opposent à tout progrès et, ce qui est peut-être pire encore, de mitigés qui banalisent et diluent les propos des rares êtres vraiment éclairés ?
C’est donc semble-t-il une opposition entre deux mouvements contraires, qui se poursuit à l’infini. Dans tous les domaines d’activité humaine, art, philosophie, religion, politique, il y a ceux qui veulent progresser, et il y a les autres, les indifférents, ceux qui se croient trop heureux dans l’état de choses actuel.
(En recopiant mon texte au propre, ici, dans un tout autre ordre d’idées, je me place du point de vue de ceux qui sont adaptés dans notre monde, par exemple, dans le monde des affaires, et qui pourraient penser exactement la même chose de moi. Non, je n’apparais pas comme une personne trop ambitieuse, comme une personne qui veut avancer selon leurs normes à eux. Je ne suis pas une femme de « carrière » dans ce sens là. Il y a peut-être cependant une idée universelle du progrès qui est commune à tous les humains mais que la plupart subliment tout simplement dans leur vie personnelle. Cette solution ne me satisfait pas car elle revient à se tenir à la surface de l’eau en s’appuyant sur les têtes des autres. Je ne peux concevoir le « progrès », comme l’« utilité », d’ailleurs, que d’un point de vue global qui est celui du bien-être de tous)
Par ailleurs, il n’est pas innocent que j’aie représenté les deux forces d’une manière qui les retient ensemble. Certes, les mouvements contraires s’annulent mutuellement, mais il semble y avoir une sorte d’unité sous-jacente. Il semble que progressistes et conservateurs ne peuvent vivre l’un sans l’autre. Le petit comique qui a eu jadis l’idée de nommer un parti « progressiste-conservateur » avait peut-être vu juste d’une certaine manière (même si, plus vraisemblablement, il ne faisait que l’amalgame habituel consistant à déprécier les plus hautes valeurs). Et je ne vois pas ce qui pourrait retenir ces deux forces ensemble sinon le tissu même de la réalité. Dans ce sens restreint, nous n’avons qu’une planète, un seul univers, un seul espace-temps où nous devons tous vivre. Même si nous pouvions nous répartir sur deux planètes selon nos intérêts, le problème ne serait pas réglé pour autant. Je suis loin de vouloir dire, comme ces mitigateurs, qu’une société a besoin d’un équilibre entre gauche et droite et autres sottises pareilles. Je préfèrerais qu’il y ait du progrès et maints aspects du conservatisme ambiant m’apparaissent jusqu’à menacer la survie de notre espèce. Mais il semble tout simplement que la nature de l’un porte en soi l’autre, et vice-versa, comme ce point qui apparaît de chaque côté dans le symbole du yin et du yang, si bien qu’on ne pourra jamais être débarrassé de l’un ou de l’autre. Je sais, ce n’est pas clair du tout. J’y reviendrai bien un jour ou l’autre.
On pourrait s’objecter à mon idée selon laquelle il n’y a pas de progrès. On mentionnera qu’il y eu de grands génies qui nous ont fait avancer, et on les nommera, peu importe, et on parlera d’œuvres extraordinaires et de découvertes scientifiques, etc. Je dois tout de suite m’opposer à la valorisation du progrès scientifique car celui-ci apparaît de nos jours comme moralement neutre. À la Renaissance, par exemple, on pouvait bien croire que la science pourrait améliorer le sort de l’humanité. De nos jours, avec la technologie nucléaire, l’industrie pharmaceutique et la notion juridique de propriété intellectuelle telle qu’elle tend à s’appliquer en ce moment (pour ne nommer que ces exemples), rien ne me semble garantir qu’un progrès technologique se traduira en progrès pour l’humanité s’il ne s’accompagne pas d’un progrès moral d’au moins aussi grande envergure, ce qui est loin d’être le cas. Les scientifiques n’ont généralement pas de mal à obtenir du financement pour leurs recherches. Nous pouvons en dire beaucoup moins des poètes, des religieux et des organismes de défense des droits humains (surtout s’ils sont de gauche). La science découvre des manières plus efficaces de faire certaines choses, mais si on ne se questionne pas sur le pourquoi, ni sur la manière dont ces nouveaux savoirs pourraient profiter à l’ensemble, il n’y a aucun progrès. Il s’agit, au mieux, d’une marche sur place. Et même si une découverte permettait de mieux combler les besoins primaires, rien ne serait ajouté aux derniers étages de la pyramide de Maslow, ceux qui nous distinguent des animaux.
Qu’en est-il alors des grands auteurs, grands artistes et philosophes ? Ne nous ont-ils jamais vraiment fait avancer ? J’ai tendance à croire que si c’était vraiment le cas, nous ne les lirions plus aujourd’hui. S’ils demeurent pertinents de nos jours, c’est que même si l’humanité s’est, dans une certaine mesure, abreuvée à leurs œuvres, elle persiste à produire les horreurs et autres inepties qu’ils dénonçaient. Nous (enfin ceux qui ont la sensibilité nécessaire) voulons encore lire Nietzsche parce que nous n’avons pas dépassé le nihilisme et que nous attendons toujours le surhomme, Proust parce que nous sommes encore empêtrés dans le snobisme et la jalousie, etc. La Bible, le autres livres religieux et les traités anarchistes n’ont jamais suffi et ne suffisent toujours pas à nous détacher de notre ego. Est-ce pourtant une fatalité ?

Pascal disait, dans la préface d’un de ses ouvrages scientifiques : « Toute la suite des hommes, pendant le cours des siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et apprend continuellement. »

En science, c’est peut-être vrai, mais cela inclut l’apprentissage de la destruction. Pour les choses essentielles, il n’en est rien.