Apocalypse en un souffle

Je ne sais pas si je me suis perdue dans le récit de mon auto-sacrifice au temps héroïque où nous combattions les dragons du désespoir qui s’enivrent en riant du péril de nos jours ou si j’ai seulement égaré la vie qui a engendré le mythe et le mythe l’a remplacé et de toute façon les mots se font vieux à force de les garrocher sur les murs et même les corps sont usés même si nous sommes encore jeunes de nos trente ans et des poussières qui s’accumulent sur l’ardoise un peu trop lentement un peu trop vite le mal de mer nous guette en plein centre-ville le cœur au bord des lèvres le cœur cette belle machine sophistiquée si humaine mais il arrive trop souvent que maman perde les instructions la machine à laver les idées fera le travail de toute façon le temps le temps seul peut nous aider et quand il le fera il n’en restera plus et nos enfants apprendront peut-être de nos erreurs mais vraisemblablement pas car tous les désespoirs sont permis à travers les silences des murs ce qu’on ne peut pas dire il faut le taire te brocher le cœur à Dieu et l’estomac par en-dedans et le reste j’en parle même pas de toute façon Wittgenstein est silencieux pour toujours et mon cœur avec empalé ciselé rapiécé remmanché je soupçonne que le tailleur recycle le même depuis le début des temps ça revient moins cher on exploite moins de Chinois mais il faut souvent recoudre ça a l’air gore et j’ai l’air goth mais il n’est rien de tout ça je porte des pantalons blancs et rien ne part mieux que des taches de sang il faut juste laver à l’eau froide sans détergent lessiver les idées reçues impossible Sisyphe lave plus blanc Sisyphe n’est pas goth non plus c’est juste qu’on ne se marie plus en blanc on se marie dans des bains de sang mais il faut faire attention aux facteurs rhésus Jésus est un accident les moustiques n’auront plus jamais soif la peur des entrailles le plus vieux problème du monde qu’y aurait-il à dire si tous les mystères étaient résolus quand on n’espère plus rien tu te libères par ma porte et je n’ai plus peur et le monde entier sombre dans un cosmos d’illusions nous n’en revenons juste pas comme c’est beau et tu ne sais plus à quelle personne conjuguer tes verbes mais peu importe les frontières ne peuvent être qu’arbitraires.

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Variation sur un thème connu

Qui a toutefois le mérite de surprendre, venant de la plume de Sartre :

« À partir du moment où les possibilités que je considère ne sont pas rigoureusement engagées par mon action, je dois m’en désintéresser, parce qu’aucun Dieu, aucun dessein ne peut adapter le monde et ses possibles à ma volonté. Au fond, quand Descartes disait : « Se vaincre plutôt soi-même que le monde », il voulait dire la même chose : agir sans espoir. »

Jean-Paul Sartre, L’existentialisme est un humanisme, Folio, 1996, p. 48

Totalement cohérent avec le thème de la liberté, à bien y penser.

La liberté, c’est trouver une contravention sur son pare-brise, entendre la petite voix qui dit « là, on devrait se fâcher », et lui désobéir en riant.


Enracinement et décomposition

Tout est à refaire. Certains s’enlisent depuis 15 ans, d’autres depuis 31, 55 ou 80 ans. Ce n’est pas une question d’âge mais une question de posture. Plus elle est confortable, moins on bouge, plus on attrape de plaies de lit. Socrate avait compris cela, lui qui avait adopté le lit le moins confortable. Nous autres, simples mortels, sommes tous en train de moisir quelque part, ici, maintenant. Moisissure ou meurtrissure, nous n’échappons pas à notre sort de combustible fossilisable.

Il faut toujours secouer nos bottes, et souvent nous le faisons mais sans savoir que nous enlevons seulement une fraction des saletés. Quoiqu’il arrive, il reste toujours un film qui entretient des unions improbables. Qu’on le veuille ou non, c’est souvent le film de l’illusion qui enveloppe les plus grands actes de génie et les plus grandes amitiés. En coupant le contact, il génère l’espoir du contact. L’espoir, à son tour, entraîne une vaine recherche. Parfois, au cœur de cette course avide, la chance nous donne exactement ce que nous ne savions chercher.

Mais dès qu’il y a contact, il y a habitude du contact. Dès qu’il y a habitude, il n’y a plus de contact. C’est comme une peau qui se referme après avoir été percée.

Si on croit qu’un contact a eu lieu, ce n’est déjà plus le contact. Chacun meurt seul à moins de cesser de vouloir s’accrocher au moindre instant de grâce. On peut vouloir s’approprier tout ce qui nous entoure et croire ainsi entretenir des « relations ». Par ailleurs, on peut prendre racine même dans son propre arrachement, et ainsi se faire croire qu’on est un esprit libre. Et, si on est plutôt habile illusionniste, on peut même combiner les deux méthodes.

Il n’y a guère de solution à notre portée, sinon avoir le courage de bouger, ou, à défaut, s’acheter un lit branlant.