Notes éparses et digressions sur la vie et le récit

On peut soulever les problèmes qu’on veut à propos de l’autofiction. Vivre, c’est déjà faire de l’autofiction. Le problème de l’autofiction, comme celui de toute fiction, c’est d’abord et avant tout celui de la réalité.

Vivre, c’est toujours en même temps raconter un peu. Raconter, c’est toujours en même temps interpréter un peu. On dira à loisir que nos récits intérieurs ne représentent pas la réalité; pourtant, ils finissent toujours par la transformer en retour. Il n’y a pas de meilleur moyen de provoquer une catastrophe que de la craindre. Et la survie ou l’éclatement d’une relation (d’amour, d’amitié) reposent également sur le récit intérieur que chacun des protagonistes s’en fait. Prince charmant éventuel, si tu veux me conquérir, essaie de m’aider à garder de bonnes histoires sur toi en-dedans de moi, ok ? Avec des coïncidences, j’aime ça les coïncidences. En même temps, j’ai beau être gentille avec toi comme je peux, je sens bien que ton histoire sur moi ne dépend pas de moi. Tout comme mon histoire sur toi ne dépend pas de toi non plus, mais je me fâcherai quand même contre toi si elle est mauvaise, car il faut bien un coupable. Nous ne contrôlons rien et nous perdons tout sans cesse, mais on doit trouver le moyen de rester poli et de sourire. Judicieusement, nous pouvons interpréter à volonté la vidange ontologique de nos vies pour en faire de belles histoires romantiques pleines de sens, comme me l’avait suggéré, il y a bien longtemps, une mauvaise psychologue : « Essaie d’interpréter les événements de la manière qui t’avantage le mieux. » Jamais on ne m’avait donné un conseil d’aussi mauvais goût, et d’une aussi grossière malhonnêteté, mais j’y suis passée experte, car il faut bien se trouver des moyens de vivre.

Le récit de notre vie n’est jamais scripté d’avance. Il n’y a qu’à voir comment il s’ajuste, au fil des événements, avec la précision d’un GPS dont on suit mal les instructions. Au final, ce récit n’est guère plus cohérent qu’un rêve, et on pourrait se demander, si on n’en était pas soi-même à la fois l’orgueilleux auteur et la victime crédule, qui voudrait croire à ça.

Certains ont cette « voix off » intérieure plus bavarde que d’autres; c’est généralement chez eux que se recrutent les artistes, les idéalistes et les fous. Accumulée et renfermée, elle a tendance à mutiler de l’intérieur; elle doit absolument sortir. J’ai tendance à croire que la beauté de la vie est pur néant de solitude si elle n’est pas racontée.  Et pourtant, raconter et être entendu semble être un phénomène extrêmement rare.


Du monde conçu comme fable à quatre dimensions

Le sens du monde n’est pas dans le monde. Il n’y a pas de « réalité » sans discours sur la réalité. Tout discours est récit. Tout récit est interprétation. Le monde est indissociable de la narration qui en est faite constamment, en simultané, dans nos esprits. Le monde et la vie, du moins pour ce qui importe au point de vue humain, sont par conséquent récit avant toute chose. Existence et expérience reposent sur cette trame narrative. D’un point de vue ontologique, tout est raconté avant d’être vécu, avant d’exister. Ce qui n’est pas objet de récit existe si peu, dans les limbes de l’abstraction et de l’indifférence.

Et nous prenons nos décisions, quotidiennement, sur la base du récit qui se surimpose aux événements passés, ajoutant couche de récit par-dessus couche de récit. Car ensuite nous réinterpréterons ces décisions, leur ajoutant toujours de nouvelles dimensions narratives. Qui saurait de honnêtement discriminer bonne foi et mauvaise foi ?

Pourtant, faire de sa vie un mythe, ce n’est pas pour autant lui donner du sens. Le récit introduit dans le monde un excès de rationalité qui le rend d’autant plus difficile à déchiffrer. La vie n’est pas faite pour être aussi épique; le cerveau ne suffit pas à la fois à « mythomaniser » et à donner du sens. Les événements « arrangés avec le gars des vues » (comme les événements de la vie de l’esthète le sont toujours) sont trop rigoureusement improbables pour être compris. L’interprétation narrative crée un effet esthétique, mais celui-ci est étranger à tout esprit de synthèse. Le sens du monde est au-delà du récit, mais il n’y a pas de vie au-delà du récit.

Le monde appartient aux mythomanes, qui seuls comprennent l’arbitraire des limites humaines posées entre « réalité » et « fiction ». Et comme, en plus, ils ont le sens du tragique, on les aime bien.


Survie du plus apte / L’amour au temps de Facebook©

Le monde (entendons-le ici au sens de « mondain ») apparaît souvent comme un jeu de stratégie. Il existe toutes sortes de bonnes raisons de socialiser : pour se divertir, pour combler un besoin fondamental en créant des liens, pour nouer des contacts et des alliances. Toutes sont à la fois généreuses et intéressées, dans des proportions et des mesures variables. La socialisation est un échange : on donne, on reçoit.

Il est toutefois fascinant de remarquer que l’usage de la stratégie est universellement reconnu, mais de manière tacite, et qu’il faut tâcher d’en cacher suffisamment les ficelles. L’objet de la compétition étant de nature affective, cet art du tacite fait partie intégrante de la stratégie. L’amabilité est une arme dans ce théâtre d’opérations; mais personne ne veut d’une amabilité « stratégique ».

On veut se donner assez de temps pour appliquer sa stratégie, mais on ne veut pas arriver trop tôt, ou partir trop tard – on aurait l’air de chercher quelque chose. On veut être assez chaleureux pour être considéré, mais assez distant pour se laisser désirer. On ne va pas se ruer directement sur l’objet convoité. Au lui dira-t-on quelques amabilités en arrivant, puis on ira faire diversion en discutant avec le premier venu et, dans le pire des cas, en allant traîner près du bar, ou en allant regarder le paysage pour se donner une contenance, le mieux étant d’être vu souriant en permanence, et de préférence en train de discuter avec un invité de marque. On reviendra plus tard, subtilement, auprès de l’ami/amant/contact désiré, mais encore une fois pour mieux repartir et continuer ce jeu de chat et de souris. On n’entrera pas dans des discussions trop compliquées – il est bien vu de se déplacer fréquemment d’un interlocuteur à l’autre. On ne demeurera pas trop longtemps avec une même personne, ce qui risquerait d’isoler ces deux personnes. On parlera à tout le monde, même ceux qui ne nous inspirent guère, pour montrer qu’on est aimable et bien élevé. On trouvera un moyen discret pour fuir les indésirables. On les présentera à une personne bien bavarde, et on s’éloignera doucement. On ne boira pas trop, ni trop peu – dans les deux cas, ce serait suspect. Pour accéder à l’être des autres, il faut payer la taxe du paraître.

Le nerf de cette guerre larvée, inavouable, c’est le précédent. Pour monter dans l’échelle sociale, il faut déjà y participer d’une certaine manière, et faire jouer son expérience et ses contacts à son propre avantage. Pour bien paraître, on laisse savoir qu’on a des amis. Comme à la bourse, ou au Monopoly : c’est avec de l’argent qu’on fait de l’argent. Personne n’osera l’avouer, mais on ne fera rarement de grands efforts pour tisser des liens avec quelqu’un dont on n’a rien à tirer.

On ne critiquera pas le système, car c’est bien connu, il n’y a que les perdants qui ont quelque chose à critiquer. Les autres sont très heureux. Personne ne veut être ami avec les perdants. La règle formulée par Primo Lévi s’applique parfaitement : «  Il sera donné à celui qui possède, il sera pris à celui qui n’a rien. » Il faut être fou, cynique, misanthrope, ou avoir tout perdu, pour oser finalement le dire.

Et pourtant, je ne crois être ni folle, ni misanthrope, ni cynique, ni désespérée. J’essaie seulement d’être honnête avec moi-même. Mais plus troublantes encore sont les exceptions.  Une fois de temps en temps, quelqu’un trouve le moyen de jeter un sabot dans la machine. D’un simple geste, quelqu’un renverse tout pour gratifier l’égoïsme calculateur, la bêtise et la confusion généralisés d’une simple main tendue, silencieuse et éloquente. Chaque fois, cela m’apparaît si surprenant et improbable que je me demande si cela peut vraiment être fait par des humains. Tellement que parfois même l’enfant sauvage que je suis a envie de devenir gentille pour vrai, ne serait-ce que par gratitude.

Le ver est dans la pomme.


La gestion des produits

On écrit sur la folie comme un sain d’esprit qui s’adresse à d’autres sains d’esprit. Comme si on pouvait parler de la folie sans l’éprouver un peu soi-même. Comme si ceux dont il est question n’existaient pas ou ne valaient pas la peine qu’on leur adresse la parole. C’est comme parler longuement à l’oreille de quelqu’un devant des témoins inquiets et gênés.

On fait cela avec les pauvres aussi, dans notre société. C’est ce qu’on appelle être charitable.

Respects à Moutier pour un livre qui fait réfléchir, quand même.


Éloge de la mésadaptation, 2e partie

Souriez ou mourez.

http://www.youtube.com/watch?v=u5um8QWWRvo&feature=related


De l’esprit de jugement

« Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu, que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont. »

Descartes, Discours de la méthode, Gallimard Folio, 1991, p.75

« Donc, tant que l’esprit compare, il n’est point d’amour, et pourtant l’esprit ne cesse de juger, de comparer, de chercher la faille, le point faible. Là où il y a comparaison, il n’y a point d’amour. »

Krishnamurti, De l’amour et de la solitude, Éditions Stock, 1998, p. 41

Nous sommes des machines à produire des jugements. Tout ce que nous voyons, sentons et entendons est, consciemment ou non, mesuré, pesé, analysé, classifié, étiqueté; accepté ou refusé, ami ou ennemi, avec ou contre nous. Bien rares sont les occasions où quelque chose échappera à ce processus.

Et il est toujours étonnant de voir à quel point deux personnes, tout également censées et informées d’une question qu’elles puissent être, peuvent exercer sur celle-ci des jugements différents ou même contradictoires, tout en étant (ou semblant, du moins, par leur attitude) convaincues que ce jugement est le seul valable. Chacun a sa petite forteresse intérieure, qui n’a rien de la citadelle stoïcienne, isolée par le jugement des forteresses voisines.

On peut bien construire à l’occasion des passerelles et des échelles de corde, par les mots, les gestes ou les regards, et on sait bien, ne serait-ce que confusément, que les autres ont effectivement chacun leur forteresse remplie (formée ?) de leurs jugements, qui a, pour eux, la même valeur que pour nous. On ne voit pas que ce n’est qu’un château de cartes qu’on élève en forteresse. Là est bien le problème.

Quelquefois, souvent peut-être, il faut faire des jugements, il faut décider. Il faut choisir si on va se marier ou non et décider de ce qu’on mangera au souper. Les cas les plus triviaux sont intéressants, car en effet on fait un choix qui élimine d’emblée toutes les autres possibilités, et on le fait généralement sans trop hésiter, sans regarder en arrière (autrement, on ne mangerait plus), mais aussi sans en faire un absolu métaphysique, c’est-à-dire sans lui donner la solidité d’un mur de forteresse. On sait très bien, quand on choisit la saveur de notre pizza, que ce n’est qu’un jugement sur une pointe de pizza. Rien de très sérieux; on peut en rire, car cela n’affecte pas les idées que nous nous faisons sur notre identité personnelle.

Ce n’est pas une question de relativisme contre dogmatisme. Le relativiste ne fait aucun choix, pas, en tout cas, sur les problèmes sérieux. La question est de savoir si on reste conscient ou non de l’origine du choix ou du jugement. L’important est de garder une sorte de faculté d’autodérision capable de voir son jugement comme un simple jugement, tout en le croyant valable. Faire en toutes choses comme pour la pizza : choisir le meilleur sans hésiter, mais sans s’enfler la tête pour autant.


Réflexions sur un carré d’éternité (inspirées par Hans Jonas)

Première partie

Réfléchissons un peu sur ce rêve naïf que les humains ont entretenu à toutes les époques : celui de l’immortalité.

Il n’est pas étonnant que la perspective de vivre pour une durée indéfinie semble à première vue aussi séduisante.  D’abord, le préjugé de l’amour de soi, qui porte généralement à préférer l’existence de notre personne à sa non-existence, entretient une crainte du retour au néant qui apparaît bien justifiée. Ensuite, le temps se trouvant être, de toutes les ressources du monde, la plus équitablement partagée, le même amour de soi, généralement friand de privilèges, est naturellement attiré par le privilège ultime, celui qui n’a jamais encore été réalisé, celui de contrevenir à cette rigoureuse, constante et incontournable équité.

On imagine cependant mal toutes les conséquences que la réalisation d’un tel fantasme pourrait entraîner. Si l’idée de vivre 200 ou 300 ans peut sembler attrayante, ce que nous souhaitons, si nous voulons vraiment écarter (quoique de la manière lâche) cette crainte de la mort qui nous terrifie, sans jeu de mots, mortellement, c’est l’éternité et rien de moins. Mais nous pouvons difficilement, si cela est même possible, mesurer la durée de cette éternité, comme le rappelle ce mot d’esprit de Woody Allen : « L’éternité, c’est long, surtout vers la fin. »

On constatera d’abord aisément qu’un temps infini implique une quantité infinie d’événements, de rencontres et d’autres possibilités. Mais comme l’infini est difficile à concevoir et à imaginer pour nos esprits, il faut essayer de l’illustrer pour le montrer sous une dimension plus concrète.

Disons, pour simplifier le calcul, que la population terrestre demeure stationnaire, pour la durée de cette éternité, à son niveau actuel d’environ 7 milliards. Les humains étant désormais immortels, rien ne semble justifier un quelconque besoin de procréation, sauf peut-être pour parer aux rares accidents, mais on supposera que, pour l’essentiel, il s’agit pour l’éternité du même 7 milliards de personnes. On pourrait même supposer, à des fins de rigueur, qu’en l’espace de l’éternité, on aura trouvé le moyen de prévenir les accidents. Autrement, l’accident même le plus rarissime aurait une incidence majeure sur le cours de l’éternité, car cela impliquerait qu’à terme, toute l’humanité finirait par être remplacée. Ce que j’essaie plutôt imaginer, au contraire, c’est une éternité peuplée pour toujours des mêmes individus.

En l’espace d’une éternité, donc, chacun aura amplement le temps de rencontrer chacune des autres 6 999 999 999. Oui, même le plus casanier et le plus réservé d’entre nous. Je pourrai ici me prendre humblement comme exemple avec mon habitude de rester trop longtemps plantée au même endroit durant les soirées. Étant donné que la plupart des gens ne partagent pas cette habitude et se déplacent plus fréquemment, je me retrouve au final à parler à peu près au même nombre de gens que tout le monde, ou en tout cas, à un nombre de gens toujours plus élevé que le nombre de chaises qui entourent la mienne. Et quand bien même je n’allais qu’à une soirée par année, ou par deux ans, j’aurais quand même droit à une éternité de soirées pour faire de nouvelles connaissances…

On pourra faire exception, peut-être, de ceux qui adopteraient volontairement un mode de vie de reclus. Mais j’aurais peine à croire, encore une fois compte tenu du facteur éternité, qu’une personne tienne à ce point à conserver un même mode de vie, surtout marginal, pour tout ce temps qui, rappelons-le, est sans fin. Donnons quand même le bénéfice du doute à ces éventuels marginaux et admettons qu’une centaine ou deux seraient soustraites au bassin total des rencontres possibles. Et parmi ces gens qu’il nous sera donné de connaître, combien deviendront (je veux dire durablement) nos amis ? Il est fort probable qu’en l’espace de l’éternité, on aura le temps de nouer, dénouer, renouer et rompre définitivement bon nombre d’amitiés. On aura amplement le temps d’apprendre à connaître, d’apprécier, de juger et de détester les autres, ainsi que d’en être parfois surpris, déçu, ou impressionné. Au final, peut-être aura-t-on le temps de se lasser de tout le monde, sans pouvoir jamais s’en débarrasser. Peut-être l’éternité serait-elle peuplée de misanthropes. S’il devait être possible de vérifier l’idée selon laquelle l’enfer, c’est les autres, c’est dans l’éternité qu’elle passerait son véritable test.

Mais, si elle était possible, l’amitié qui survivrait à l’éternité serait très certainement admirable. Elle pourrait, et devrait  peut-être, être dénuée d’avidité, d’espoir et de crainte. Elle le pourrait, car que vouloir de plus que cette éternité d’amitié ? Le reste est sans importance et ne mérite pas d’être espéré, craint ou désiré avidement. Ce qu’il lui faudrait cependant, c’est un courage, une confiance et un engagement sans bornes devant cette éternité. Une promesse. Cette amitié éternelle devrait, peut-être, pour sa propre survie, se détacher de ces trois démons car ce sont eux qui mettent les frontières entre les hommes. Dans l’espace d’une vie normale, nous nous accommodons tant bien que mal des cloisons et nous tissons nos racines tout autour, mais dans l’éternité, il faudrait les jeter par terre ou inévitablement finir asphyxiés par elles.

À suivre…